Hormis le succès de la série Parlement, peu d’œuvres de fiction se sont emparées de l’Union européenne, contrairement à la politique française (Baron noir) ou américaine (House of Cards), largement explorées par les séries et la littérature. Avec La loi soleil, Vincent Guerre relève le défi de raconter la mécanique de la législation européenne à travers la satire et l’absurde. Dans son récit, l’Union européenne tente de réglementer… la couleur du soleil. Derrière cette idée volontairement décalée, l’auteur propose une plongée dans les rouages de la fabrication de la législation européenne. Le Taurillon a lu le livre et s’est entretenu avec Vincent Guerre.

Le Taurillon : Bonjour Vincent, qui êtes-vous et quelles sont les motivations derrière ce livre ?

Vincent Guerre : Je suis ce qu’on pourrait appeler un vétéran de la « bulle européenne », puisque cela fait 17 ans que je suis à Bruxelles. J’ai navigué dans les différents milieux de la fabrique de la législation européenne : j’ai commencé ma carrière professionnelle en tant qu’assistant parlementaire auprès d’un eurodéputé pendant 8 ans, puis j’ai fait un passage de 6 ans à la Commission européenne avant d’être aujourd’hui lobbyiste ainsi qu’intervenant invité à Sciences Po Grenoble, où je donne un cours de simulation des processus décisionnels européens.

Je suis un Européen convaincu, qui s’inquiète de voir cette « bulle européenne » encore très peu comprise au-delà d’elle-même. Pourtant, la construction de la législation européenne est un processus fascinant, et sa compréhension relève aussi d’un enjeu démocratique. J’ai écrit ce livre pour donner un éclairage différent de celui des essais ou manuels sur l’Union européenne.

En recourant délibérément à un récit qui mêle humour et légèreté, je fais le pari que ce sont les émotions qui permettront de toucher le lecteur et d’élargir la compréhension du fonctionnement des institutions européennes au-delà des seuls spécialistes des affaires européennes. Ce choix éditorial permet également d’expliquer les coulisses de l’UE sans donner de leçons, contrairement à un essai plus orienté politiquement.

Le Taurillon : votre livre mêle récit et dimension didactique, sans pour autant se présenter comme un manuel sur la « bulle bruxelloise ». À qui s’adresse-t-il en priorité ?

Vincent Guerre : Je vise le public le plus large possible, d’où mon choix d’un style de livre particulier, qui cherche à attirer le lecteur par un récit fictif se voulant également didactique. Pour autant, j’ai eu deux publics en particulier en tête au moment de l’écriture : le milieu du lobbying et les étudiants.

Premièrement, je suis aujourd’hui lobbyiste pour une organisation qui représente les intérêts de l’industrie de la construction navale. Je travaille donc pour des industriels et des ingénieurs qui me rémunèrent pour les accompagner dans la compréhension des affaires européennes en lien avec leur secteur. En tant qu’ingénieurs ou industriels, souvent formés aux « sciences dures », la mécanique européenne leur est très souvent étrangère. Pourtant, ils ont besoin de comprendre le processus législatif européen afin de construire une vision et une stratégie de long terme, ce qui est essentiel pour réaliser des investissements et élaborer des politiques industrielles. Plutôt que de leur proposer des fiches souvent très techniques et relativement indigestes, j’ai eu l’idée de leur expliquer le processus de construction de la législation européenne par le récit.

Deuxièmement, je suis également professeur occasionnel à Sciences Po Grenoble. J’ai vraiment pensé ce livre comme un cas d’étude que je pourrais mobiliser avec mes étudiants. Le sujet est volontairement ridicule - légiférer sur la couleur du soleil - mais c’est précisément ce qui permet de se concentrer sur les acteurs et les dynamiques, qui sont très détaillés dans le livre, tout en conservant une lecture agréable.

Le Taurillon : Justement, pourquoi avez-vous choisi un sujet « ridicule » ? Pourquoi le choix d’un texte législatif européen sur la couleur du soleil et du recours à l’absurde ?

Vincent Guerre : Une réglementation sur la couleur du soleil est un thème tellement absurde qu’il permet d’oublier le fond pour se focaliser sur la mécanique institutionnelle. L’objectif du livre est d’illustrer cette mécanique et ses acteurs en neutralisant les discussions politiques sur le contenu. Ce niveau d’absurdité est également un moyen de caricaturer ceux qui caricaturent la technicité des réglementations européennes. J’avoue que c’est un pari risqué et que mon intention pourrait être mal comprise, mais je prends le risque. Et pour en revenir au soleil, je me souviens aussi d’une remarque de Nicolas Sarkozy, alors président de la République, prononcée lors d’une interview en 2007, dans laquelle il déclarait : « Si Le Pen dit, le soleil est jaune, devrais-je dire qu’il est bleu ? » ; on pourrait très bien répliquer cette métaphore sur les nombreux mythes qui entourent la technocratie européenne, non ?

Ce sujet absurde est un prétexte pour dérouler les étapes du processus législatif, en m’inspirant de mon vécu personnel, des mécanismes que j’ai observés et des trilogues [réunion de négociation informelle qui rassemble le Parlement européen, le Conseil de l’Union européenne et la Commission européenne, ndlr] auxquels j’ai assisté. C’est une fiction dans laquelle je m’amuse à utiliser à outrance des acronymes, comme le fait si souvent la Commission européenne, et à faire allusion de façon non dissimulée à des acteurs européens bien réels que les observateurs de la politique européenne reconnaitront facilement : Marco Dragoni, Martina Leyerdorff, Antoine Légaré, etc. Lorsque je raconte dans le livre le départ brutal de la table des négociations du trilogue par un député européen, c’est une histoire que j’ai personnellement vécue en direct !

Le recours à l’absurde est un choix délibéré. La série Parlement a également été une source d’inspiration. La série adopte un ton caricatural dans sa représentation des institutions européennes et tourne ses acteurs en dérision. Si l’on peut considérer que cela relève d’une forme de « mauvaise presse », je pense au contraire que son succès tient au fait qu’elle a créé un attachement auprès du grand public : il s’y passe beaucoup de choses, et l’on s’y amuse finalement au sein de la « bulle européenne », loin de l’image de technocrates froids et impersonnels en costume. C’est aussi ce que cherche mon livre : toucher les lecteurs par le rire.

Le Taurillon : Vous décrivez vous-même votre livre comme une « satire politique ». Ce genre joue avec la réalité et sert souvent à formuler des critiques. Au-delà de sa dimension didactique, votre livre porte-t-il des messages politiques ?

Vincent Guerre : C’est tout l’avantage de la satire : elle permet de se cacher derrière la fiction et de laisser au lecteur la liberté d’y voir, ou non, un message politique. J’emprunte à la réalité certains traits ou personnages, tandis que d’autres sont entièrement fictifs, et je pousse parfois volontairement le trait jusqu’à la caricature. Mon objectif n’est pas de délivrer un message partisan, mais d’inviter à la réflexion. S’il y a une mise en garde dans le livre, elle concerne surtout le risque de la bureaucratisation. En matière de réglementation, les procédures et les méthodologies sont nécessaires, mais lorsqu’elles se réduisent à une série de cases à cocher, on finit par perdre de vue l’objet même de la législation. À travers le règlement HELIOS (sur l’harmonisation européenne de la luminosité et de l’interprétation optique du soleil), je montre comment une idée utile peut être progressivement transformée par la machine administrative.

Le Taurillon : Le fonctionnement de l’Union européenne est souvent décrit comme trop complexe, lent et peu intéressant pour le grand public. Votre livre confirme-t-il partiellement ces critiques ou, au contraire, les renverse-t-il ?

Vincent Guerre : Je n’ai pas cherché à critiquer l’Union européenne pour sa complexité, mais à décrire la machine telle qu’elle a été conçue. C’est un système fascinant, pensé pour produire du compromis entre des intérêts nationaux différents. Les décisions européennes ne se prennent pas, elles se construisent progressivement. Si on ne regarde que le résultat alors on rate quelque chose de fondamental dans la façon d’y arriver. Mais existe-t-il une autre manière de faire fonctionner une union de vingt-sept États ?

Là où mon livre soulève une question, c’est sur l’adaptation de cette machine aux défis actuels. Le système est très efficace lorsqu’il s’agit de construire le marché unique et de partager les bénéfices communs de la construction européenne. En revanche, il montre davantage ses limites lorsque l’Europe va moins bien et qu’elle doit réagir rapidement à des crises ou à des puissances comme les États-Unis ou la Chine. La prise de décision peut alors paraître lente et les responsabilités se diluent.

Au fond, la question que je pose est simple : l’Union européenne, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, est-elle encore parfaitement adaptée aux problèmes qu’elle doit résoudre ?

Le Taurillon : Votre livre en appelle-t-il d’autres ? En dehors des manuels et des essais, peu de récits prennent aujourd’hui l’Union européenne comme objet central.

Vincent Guerre : Il y a encore beaucoup de choses à raconter sur l’Union européenne. On la perçoit souvent comme un objet sérieux, très institutionnel, presque figé, alors que son fonctionnement est bien plus vivant et parfois même proche de l’absurde comme dans mon livre. Des œuvres comme la série Parlement montrent déjà qu’il existe un potentiel narratif intéressant, entre humour et observation du quotidien institutionnel. L’UE est un terrain riche, parce qu’il s’y joue en permanence des compromis, des déséquilibres et des tensions souvent invisibles de l’extérieur.

C’est aussi ce qui m’a conduit à envisager un autre projet : je vais reprendre le scénario de La loi soleil mais cette fois-ci pour écrire un livre-jeu interactif dans lequel le lecteur incarne un lobbyiste et doit naviguer dans le processus législatif européen. L’idée n’est pas de proposer des bons ou des mauvais choix, mais de faire expérimenter la complexité du système de l’intérieur, en montrant comment se construisent concrètement les décisions. Ce format plus immersif permet de raconter Bruxelles autrement, de manière plus active et ludique que mon livre actuel. Le projet, intitulé Les ficelles de Bruxelles, est prévu pour une publication en septembre 2026 en français et en anglais.