Une zone de libre-échange entre le Mercosur et l’UE : à quoi s’attendre du gouvernement de Jair Bolsonaro ?

Article paru à l’origine dans le numéro 189 de « Fédéchoses »

, par Adeline Afonso

Une zone de libre-échange entre le Mercosur et l'UE : à quoi s'attendre du gouvernement de Jair Bolsonaro ?

Vingt ans après le début des négociations d’un accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Marché Commun du Sud (Mercosur), les deux blocs régionaux sont finalement parvenus à un accord de principe le 28 juin 2019.

Toutefois, et malgré les efforts de l’actuelle présidence portugaise du Conseil de l’UE, plusieurs États européens refusent encore aujourd’hui de ratifier le document. Outre le fait que l’accord désavantage certains pays européens – comme la France et son secteur agricole – d’autres manifestent de grandes réticences à cause des désengagements actuels (et potentiellement futurs) du président brésilien, Jair Bolsonaro.

Le Marché Commun du Sud, créé en 1991, s’est démarqué comme le plus prometteur projet d’intégration régionale sud-américain grâce au poids économique émergent de deux de ses membres, l’Argentine et surtout le Brésil. En deux décennies, les négociations entre le Mercosur et l’UE ont connu plusieurs phases.

Tout d’abord, un premier accord-cadre interrégional avait été signé en 1995 (en vigueur depuis 1999). Le but était « l’établissement progressif d’une zone de libre-échange dans les domaines industriels et des services, ainsi qu’une libéralisation réciproque et progressive des échanges agricoles, en tenant compte de la sensibilité de certains produits ». Cette zone de libre-échange était prévue à l’horizon de 2005. Toutefois, les négociations furent suspendues une première fois en 2004.

Les désaccords internes au Mercosur – notamment sur la politique commerciale et économique à adopter ainsi que sur les avancées politiques de la propre organisation (quelles compétences doit-on déléguer à l’échelon supranationale ?) - ont fini par essouffler et bloquer les pourparlers avec les Européens à plusieurs reprises pendant ces vingt dernières années. Pour dépasser ces blocages, l’UE a engagé le dialogue bilatéral avec le Brésil – considéré comme le leader du bloc sud-américain et le plus important partenaire commercial – et qui a même abouti à la signature d’un partenariat stratégique en 2007.

L’accord de principe à la création d’une zone de libre-échange entre le Mercosur et l’UE a finalement été conclu en 2019 lorsque les présidents argentin et brésilien - Mauricio Macri et Jair Bolsonaro - étaient au pouvoir, ces derniers étant de fervents défenseurs d’une économie libérale et favorable au patronat et aux investisseurs étrangers. Pour le gouvernement d’extrême-droite de Bolsonaro, l’accord convenu correspond aux attentes de l’agrobusiness et de la classe politique brésilienne, convaincus de la compétitivité de leurs produits.

Si le traité parvient à être ratifié par toutes les parties prenantes, à quoi faut-il s’attendre du gouvernement de Bolsonaro ? Le respect du chapitre 14 risque d’être le premier obstacle : « les parties conviennent qu’elles ne devraient pas abaisser les normes du travail ou environnementales afin d’attirer le commerce et les investissements. (...) Les deux parties s’engagent également à respecter les accords environnementaux multilatéraux qu’elles ont signés (...). Dans un article spécifique sur le changement climatique, elles ont convenu d’un engagement fort à mettre en œuvre et efficacement l’Accord de Paris. Des engagements sur la lutte contre la déforestation sont inclus ».

À peine un mois après la signature de l’accord de principe, le gouvernement brésilien était fortement critiqué par la communauté internationale suite aux grands incendies de juillet 2019 en Amazonie. Favorable à la déforestation pour avantager les grandes entreprises brésiliennes, Jair Bolsonaro s’est dédouané de toute responsabilité, accusant même des ONG d’avoir provoqué les incendies afin de l’incriminer.

Cependant, les chiffres de l’Institut national de recherches spatiales (INPE) prouvent qu’entre 2018 et 2020 la déforestation de l’Amazonie a augmenté de 50% par rapport aux années antérieures.

Quant au respect de l’autonomie et des conditions de vie des peuples indigènes vivant en Amazonie et au respect des engagements multilatéraux, là aussi, Jair Bolsonaro risque de porter atteinte au traité. Lorsqu’il était encore candidat à la présidence du Brésil en 2018, il avait déclaré qu’il retirerait son pays de l’Accord de Paris. Plus tard, il renonça au retrait à condition que le projet « Triple A » – création d’un couloir écologique transnationale traversant l’Amazonie – ne voit jamais le jour. De même, son gouvernement ne souhaite pas concéder l’indépendance à quelconque terre indigène pouvant ainsi pénaliser la production agricole et l’extraction minière.

Selon une étude récente de l’Université de Boston, l’accord en l’état actuel risque de rendre les économies du Brésil et autres pays encore moins productives, plus inégalitaires et plus vulnérables. Le Brésil, longtemps considéré comme un allié de poids pour l’action de l’Union européenne en Amérique du Sud, est aujourd’hui vu avec méfiance. Outre les potentiels effets néfastes pour son économie, la future zone de libre-échange risque d’aggraver encore la mauvaise image internationale du Brésil si la politique du président Bolsonaro ne devient pas plus respectueuse de l’environnement et des droits humains.

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