Union Européenne-Égypte : un partenariat empreint de contradictions

, par Alice Heurtin

Union Européenne-Égypte : un partenariat empreint de contradictions
(de gauche à droite) Le président du Conseil européen António Costa, le président d’Égypte Abdel Fattah al-Sissi et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen au premier sommet UE-Égypte qui s’est tenu à Bruxelles, le 22 octobre 2025, Photo de Dati Bendo - EC - Audiovisual Service (©European Union, 2025)

Le 22 octobre, Bruxelles a accueilli le premier sommet bilatéral entre l’Union européenne et l’Égypte. Un partenariat stratégique que l’UE cherche à consolider alors que les pays du Sud Global s’affirment de plus en plus sur la scène internationale. Acteur clé au Proche-Orient, l’Egypte s’est notamment impliquée en médiateur dans les accords de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas suite à la catastrophe humanitaire sans précédent en cours à Gaza. Les échanges ont évoqué des dossiers majeurs : les perspectives de paix au Proche-Orient, la guerre en Ukraine ou la sécurité en mer Rouge. Néanmoins, derrière cette coopération, une question persiste : comment l’UE légitime-t-elle le fait de soutenir par millions d’euros sur la table un régime bafouant les droits fondamentaux, pourtant au cœur de la construction européenne ?

Derrière l’accord : quels bénéfices pour Al-Sissi et les 27 ?

Le début de la coopération entre Bruxelles et le Caire date de 2004, avec la signature d’un accord d’association prévoyant la création d’une zone de libre échange, supprimant donc les droits de douanes et facilitant l’import-export. En 2024, l’UE a annoncé un plan de soutien financier prévoyant un investissement total de 7,4 milliards d’euros en faveur de l’Égypte entre 2024 et 2027. Le déblocage d’un paquet de 75 millions était au programme de ce sommet bilatéral. Cet argent devrait servir à l’amélioration de l’accès à la santé, à l’éducation, à l’eau et à l’assainissement pour les femmes et les jeunes. Si l’Egypte a tant à y gagner au niveau interne, elle vient également d’intégrer le programme de financement de la recherche au sein de l’Union : Horizon Europe. C’est le 21e pays non-membre de l’UE et le second pays africain à intégrer ce dispositif. Aussi, au niveau économique, l’Egypte renforce son partenariat avec son premier partenaire commercial. En effet, les échanges commerciaux avec l’Union Européenne représentaient 22% du total des échanges de l’Egypte en 2024. De son côté, l’Union Européenne gagne un allié dans la lutte contre l’émigration clandestine. L’Egypte, pays de transit, bloque les départs clandestins depuis sa côte méditerranéenne vers l’Europe. Une aide bienvenue pour les États membres alors que des milliers de personnes tentent la traversée chaque année.

L’Union Européenne face à ses paradoxes

Ces accords avec l’Égypte rappellent qu’il n’est pas nécessaire d’être une démocratie pour bénéficier du soutien de l’UE. En effet, alors que le Président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a prêté serment il y a un an et demi pour un troisième mandat, alors que tous ses opposants ont été évincés. Ce semblant de démocratie masque une répression de plus en plus accrue des dissidents, des manifestants et de la communauté LGBTQIA+. Les arrestations politiques massives deviennent monnaie courante, avec près de 1 594 en 2024 selon les informations d’Amnesty International. En Égypte, le bafouement systématique des droits fondamentaux est aujourd’hui la norme. Dans ces conditions, comment l’Union européenne peut-elle par exemple intégrer le pays au programme Horizon Europe, alors que des chercheurs sont arbitrairement détenus et que l’Égypte figure systématiquement parmi les derniers du classement de l’indice de liberté académique (IFA) ? Aussi, les tendances montrent une dégradation du score chaque année, ce qui ne garantit ni l’indépendance des chercheurs, ni leur liberté d’expression. En 2016, Giulio Regeni, un doctorant italien avait même été enlevé, torturé puis assassiné lors d’un voyage en Egypte pour son sujet de thèse sur les syndicats. L’Italie soupçonne toujours les services secrets égyptiens dans cette affaire. Cependant, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, quant à elle, défend le projet : « L’association de l’Égypte à Horizon Europe créera des possibilités de projets et d’innovations de pointe. Ces évolutions concerneront des domaines de recherche essentiels tels que la gestion de l’eau, l’agriculture durable et la sécurité alimentaire, ce qui apportera des avantages tangibles à nos sociétés ».

Parallèlement, l’ONG Human Rights Watch a dénoncé à plusieurs reprises les mauvais traitements infligés par les autorités égyptiennes aux migrants et réfugiés. Arrestations arbitraires, travaux forcés, passages à tabac, harcèlement ou encore expulsions vers des pays comme l’Érythrée : ces pratiques ne sont ni dignes ni acceptables. Les migrants arrivant en Égypte sont aujourd’hui majoritairement soudanais et représentent près de 73 % des demandes d’asile. Ces exemples illustrent une attitude ambivalente de Bruxelles à l’égard des droits de l’homme, pourtant au cœur de la construction européenne. Cette stratégie d’externalisation de la politique migratoire de l’Union européenne semble ainsi se faire aux dépens de l’intégrité des migrants sur les routes de l’exil.

Quand l’Europe mise sur l’Égypte pour peser à l’échelle mondiale

Enfin, l’accord de partenariat UE-Égypte intervient alors que l’Égypte a joué un rôle clé dans les négociations de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas face à la crise humanitaire à Gaza. Un rôle de médiateur stratégique, celui d’une puissance régionale capable de dialoguer avec les deux parties et qui affirme sa place dans un ordre mondial en pleine recomposition. Pendant ce temps, l’Union européenne perd de son influence et se voit contrainte à des concessions, comme face aux États-Unis sur les droits de douane en acceptant un taux unique de 15 % sur les exportations européennes. S’allier à l’Égypte, c’est multiplier les partenariats pour éviter une dépendance excessive à certains acteurs. Cette double conquête de légitimité justifie un partenariat qui, au-delà des considérations économiques, s’inscrit dans une logique géopolitique : celle d’une Europe cherchant à préserver son rang dans un monde fragmenté, quitte à fermer les yeux sur ses propres principes.

Vos commentaires
modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom