Weber et Timmermans : le duel des Spitzenkandidaten

, par Déborah Goll

Weber et Timmermans : le duel des Spitzenkandidaten

Qui succédera à Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne ? En cette veille des élections européennes, c’est non seulement la question de la composition du nouveau Parlement qui se pose, mais également celle de la nouvelle Commission.

Si les six Spitzenkandidaten (mot allemand pour têtes de liste) des principaux partis européens ont débattu le mercredi 15 mai, les deux favoris se sont retrouvés dès le lendemain sur un autre plateau de télévision pour se disputer en duel la présidence de la Commission européenne. Ces deux candidats sont Manfred Weber et Frans Timmermans, les têtes de liste respectivement du PPE (Parti Populaire Européen, parti de droite et de centre-droit dont font notamment partie Les Républicains) et du PSE (Parti Socialiste Européen, où l’on retrouve entre autres les députés du Parti Socialiste français). En tant que Spitzenkandidat des deux partis majoritaires au Parlement, ils ont en effet de grandes chances d’accéder à cette position, si l’on tient compte du système des Spitzenkandidaten. Ce dernier avait été mis en place pour la première fois lors des dernières élections de 2014 sur recommandation de la Commission. [1] Il faut tout de même rappeler que ce système n’est pas garanti et que le dernier mot reviens aux Etats membres. Rien ne les oblige à nomme l’un des Spitzenkandidaten à la tête de la Commission.

Pour se départager, les deux candidats ont débattu pour la deuxième fois en l’espace de dix jours sur un plateau de télévision allemand, le jeudi 16 mai au soir. Leur face-à-face était diffusé sur zdf, une des chaînes principales allemandes.

Manfred Weber, 46 ans, est depuis 2014 à la tête du parti PPE au Parlement européen. De nationalité allemande, il appartient à la CSU, parti conservateur bavarois allié à la CDU. S’il a l’argument de la majorité au parlement, certains lui reprochent un manque d’expérience dans la fonction exécutive. Frans Timmermans, 57 ans, est Vice-président de la Commission sortante. De nationalité Néerlandaise, il est membre du Parti travailliste (PvdA), parti social-démocrate néerlandais, et fut ministre des affaires étrangères de 2012 à 2014. Parlant couramment sept langues, il s’exprime durant tout le débat dans un allemand parfait. Doté de nettement plus d’expérience politique que Manfred Weber, notamment en tant que bras droit de Jean-Claude Juncker, il doit cependant faire face à un recul des partis sociaux-démocrates en Europe.

Interrogés sur des thématiques européennes actuelles, les deux hommes ont partagé leur point de vue sur les politiques étrangère, climatique, sociale, fiscale, et migratoire européennes. Weber et Timmermans étaient présents pour discuter des décisions qu’ils prendraient s’ils étaient à la tête de la Commission, les animateurs du débat les poussant à donner des mesures concrètes et les relançant lors de réponses évasives. L’enjeu pour les deux adversaires était également de réussir à se démarquer clairement au cours du débat, ce qui n’est pas forcément aisé. Frans Timmermans le concède d’ailleurs d’un ton amusé : “Je dois malheureusement reconnaître que nous sommes à nouveau d’accord.”

Sur la problématique climatique, Frans Timmermans et Manfred Weber sont dans un premier temps unanimes : ils veulent faire du climat une priorité de leur mandat de président de la Commission, respecter l’objectif de réduction des émissions de 40% d’ici 2030 et atteindre le but zéro émission nette pour 2050. C’est à propos des instruments à mettre en place pour réaliser ces objectifs que leur avis divergent. Frans Timmermans souhaite introduire une taxe européenne sur le CO2. Weber, quant à lui, s’oppose à cette taxe et suggère une approche par l’innovation technologique et les instruments de l’économie de marché. Selon le candidat conservateur, une taxe sur le CO2 signifierait une hausse du prix du carburant et du coût du chauffage. Cela reviendrait donc à pénaliser les consommateurs les plus pauvres, ce qu’il refuse. Argument que réfute Timmermans : “Les plus pauvres seront les premiers à payer le prix des conséquences climatiques”. Selon lui, c’est surtout ceux qui “polluent le plus” - les entreprises - qui vont payer. Il appelle par conséquent à agir rapidement en instaurant cette taxe à échelle européenne, l’argent ainsi collecté pouvant ensuite être redistribué aux citoyens.

En ce qui concerne les questions sociales, les deux prétendants à la présidence de la Commission ont également des avis opposés sur les mesures à adopter, bien que d’accord sur le fait de vouloir réduire les inégalités en Europe. On retrouve dans leurs propositions les clivages entre les socialistes et les conservateurs. Frans Timmermans a l’intention d’instaurer dans chaque pays membre une rémunération minimale équivalent à 60% du salaire médian du pays. Il se montre très critique vis-à-vis de l’austérité européenne, qu’il accuse d’avoir causé la montée du populisme en Europe. Weber, en revanche, refuse d’uniformiser les systèmes de protection sociale, invoquant le lourd travail bureaucratique supplémentaire que cela impliquerait. Il n’est pas opposé à une rémunération minimale, mais cette décision ne devrait selon lui pas être prise à échelle européenne, ce sujet relevant de la responsabilité individuelle de chaque pays. Pour lui, la question de l’emploi des jeunes est beaucoup plus importante : “Les jeunes ne demandent pas de salaire minimum, ils demandent un emploi.”

Les deux rivaux semblent moins se différencier sur le thème de la politique de défense. Manfred Weber, qui qualifie l’Europe de “puissance de paix”, affirme vouloir une armée européenne. Frans Timmermans tempère cette proposition qu’il considère comme souhaitable, mais peu réaliste, car les Etats membres ne renonceront pas de sitôt à leurs droits en matière de politique de défense : “Tant qu’il n’y aura pas de politique étrangère européenne commune, il n’y aura pas d’armée commune". Le candidat du PSE plaide plutôt pour une politique industrielle européenne commune dans le domaine de l’armement, afin de mutualiser les coûts élevés de la production des dispositifs de défense. Manfred Weber, lui, remet en question le principe de l’unanimité au Conseil européen pour les décisions de politique étrangère. Selon lui, si l’Europe veut pouvoir agir dans le monde, l’UE devrait prendre ces décisions à la majorité.

Sur la question de la migration et de l’ouverture des frontières, les deux candidats s’accordent sur le fait qu’il faut percevoir l’humain derrière le migrant et apporter de l’aide aux personnes en détresse. Weber se félicite de l’accord entre l’UE et la Turquie obtenu par Angela Merkel, alliée de son parti, et reproche aux socialistes d’avoir remis en question cet accord à maintes reprises. Selon lui, il ne faut pas imposer de quota de migrants, chaque Etat membre devant pouvoir décider qui entre sur son territoire : ”Ce n’est qu’à cette condition que les citoyens européens continueront à être prêts à apporter leur aide”. Il plaide plutôt pour un renforcement de la sécurité des frontières extérieures de l’UE. Frans Timmermans appelle quant à lui à la solidarité entre les Etats, afin de ne pas mettre en péril l’espace Schengen en fermant les frontières internes. Le socialiste souhaite apporter une solution à l’afflux de migrants en Europe en coopérant plus étroitement avec l’Afrique, dans une relation “d’égal à égal”. Il propose par exemple un programme Erasmus avec l’Afrique, pour donner une perspective aux jeunes diplômés africains ne trouvant pas de travail dans leur pays.

Le débat se termine sans qu’aucun des deux concurrents n’ait élevé la voix ; les spectateurs ont pu assister à un débat constructif et courtois sans que la rivalité ne soit venue exacerber les propos. On décèle même une accointance entre ces deux hommes qui se tutoient, ayant travaillé à plusieurs reprises ensemble par le passé. Quant au bilan de leurs échanges, si Frans Timmermans a fait plus de propositions concrètes, il reste néanmoins qu’il a moins de chances d’obtenir la majorité au Parlement.

Cependant, compte tenu de la situation actuelle, il se pourrait qu’aucun des deux ne soit élu à la tête de la Commission. Le système des Spitzenkandidaten est menacé, car plusieurs chefs d’Etat se sont montrés sceptiques ou se sont exprimés contre cette procédure durant ces dernières semaines. Le résultat des élections du ce dimanche 26 mai sera-t-il donc déterminant pour connaître le prochain président de la Commission ? Affaire à suivre...

Notes

[1En amont des élections européennes, les partis politiques européens peuvent désigner un candidat tête de liste (Spitzenkandidat) pour la Présidence de la Commission européenne. En effet, si les élections européennes permettent d’élire au suffrage universel direct les députés au Parlement européen, les résultats des élections sont également pris en compte au moment où le Conseil européen propose au Parlement européen un(e) candidat(e) à la Présidence de la Commission. Dans la pratique, en 2014, c’est effectivement le Spitzenkandidat du parti ayant remporté les élections (Jean-Claude Juncker pour le PPE) qui a été proposé par le Conseil européen puis élu par le Parlement pour devenir Président de la Commission.

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