Jeudi 17 septembre 2026, Gabriel Attal a présenté les grandes lignes de son projet des « États-Unis d’Europe », dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027. L’ancien Premier ministre propose une transformation de l’Union européenne vers un modèle fédéral, reposant notamment sur une “fusion” des politiques économiques, technologiques et écologiques et sur une réforme des institutions européennes.

Yves Bertoncini est l’ancien président du Mouvement Européen-France (2016-2022). Il est aujourd’hui Consultant en Affaires européennes, professeur affilié à l’ESCP Business School et enseignant au Corps des Mines. Expert des questions européennes, il livre au Taurillon sa perception du discours de Gabriel Attal.

Gabriel Attal s’est distingué dans le débat politique français jeudi 17 septembre lors de son discours à Reims, en prenant pour slogan : « Bâtir les États-Unis d’Europe ». Est-ce que ce choix vous a surpris ?

Non, vous l’avez dit, il a effectivement cherché à se distinguer. Il a d’ailleurs rendu hommage à Emmanuel Macron lors de son discours. Donc sur un sujet comme ça, pas forcément sur d’autres, il s’inscrit dans la continuité avec lui. Je pense que c’est probablement sincère de sa part, mais c’est aussi pour continuer à s’adresser au « bloc central ». Comme il cherche à se distinguer d’Édouard Philippe en disant : « Édouard Philippe lui c’est la droite, toute la droite sans l’extrême droite ». Gabriel Attal a un autre projet : centre droit, centre et centre gauche. Et donc là, il s’adresse à ces forces politiques diverses qui ont en commun d’avoir fait et de faire la construction européenne, aux militants les plus engagés pour qui ça parle la notion d’États-Unis d’Europe et je crois en particulier à la jeunesse.

Gabriel Attal prend-il un leadership sur les questions européennes par rapport à Raphaël Glucksmann et aux autres candidats ?

D’abord pour Raphaël Glucksmann, l’Europe est davantage dans son identité politique. Il se trouve que la première fois que je l’ai rencontré, c’est en Géorgie. Sans faire insulte à Gabriel Attal, à côté de Glucksmann, il a un parcours davantage parisien. Raphaël Glucksmann est allé en Géorgie pour défendre le pays face à l’impérialisme poutinien. Il promeut une Europe plus citoyenne, plus civilisationnelle, plus émotionnelle. Le discours de Gabriel Attal est un peu plus technocratique ou technique, même s’il est aussi très politique. Ce qui est sûr, c’est que les deux s’adressent au même genre d’électeur.

Je pense que Gabriel Attal voit quelque chose que les autres candidats ne voient pas. C’était déjà l’intuition d’Emmanuel Macron en 2017. Les partis étaient très divisés sur les sujets européens et ils n’osaient pas parler d’Europe. Emmanuel Macron avait bien compris qu’il y avait quand même une frange importante de Français, entre un tiers et un quart, qui sont très pro-européens. Donc quand il s’agit de les agréger au premier tour, ça peut valoir le coup... Je pense que Glucksmann parle des questions européennes plus spontanément du fait de son parcours de vie et que, peut-être, Gabriel Attal le fait de manière plus tactique, même si ça correspond à son parcours politique macroniste.

Si on regarde les eurobaromètres aujourd’hui il n’y a jamais eu un tel niveau de soutien pour l’appartenance européenne. Il n’y a pratiquement plus un parti d’extrême droite qui ose prôner le « Frexit ». L’extrême droite n’ose pas, n’ose plus, parce que ce n’est pas populaire. A l’intérieur des autres forces politiques, c’est plus tiède. Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann veulent rassembler les plus fervents. Ils veulent répondre à l’état du monde car il est devenu beaucoup plus instable, hostile. Pour eux, et pour aller vite : l’Union fait la force !

Sur la dimension institutionnelle de ce projet, Gabriel Attal propose notamment l’élection d’un ou d’une président(e) de l’Union européenne au suffrage universel. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui est très étonnant est qu’il passe très vite sur la question de la majorité qualifiée au Conseil de l’UE. Il parle à juste titre de « vétocratie ». Il aurait pu écrire une phrase toute simple : « je propose la généralisation du vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil ». On voit donc bien que la stratégie de Gabriel Attal est d’avancer avec les États volontaires. Seulement ceux qui veulent et c’est d’ailleurs comme ça qu’on a fait Schengen, l’Euro, etc... C’est aussi comme ça qu’est en train d’être faite l’union des marchés de capitaux. Les six plus grands pays du point de vue économique cherchent à avancer tout en disant aux autres : « rejoignez-nous ! ». Il ajoute à cela une dimension citoyenne avec la question de la présidence européenne. C’est très macroniste. On passe par-dessus la tête des élites, des technostructures, pour en appeler aux peuples. Faut-il encore que les technostructures acceptent d’organiser les référendums…

J’ai longtemps fait partie de ceux qui considèrent que c’est peut-être un peu trop français cette idée de Président européen. Chez nos amis allemands et italiens, il n’y a pas d’élections au suffrage universel direct du président de la République, pour des raisons liées à leur histoire. Chez eux, le Président est élu indirectement, par les chambres. Mais pour autant, dans 14 des 21 Républiques que compte l’Union européenne, le Président est élu au suffrage universel direct, sachant que dans les six autres États membres, le chef d’Etat est un monarque. Gabriel Attal aura du mal à convaincre les 5 autres « pays fondateurs » d’élire directement un Président de « l’Europe », puisqu’ils ne le font pas chez eux… Mais puisque son idée est d’avancer, il lui faut mobiliser davantage de légitimité politique. Donc pourquoi ne pas élire un Président au suffrage universel direct en effet ?

Gabriel Attal critique la « vétocratie » au sein du Conseil de l’UE. En quoi sa proposition permettrait-elle de résoudre les blocages ?

C’est vrai. Tout ce qui relève du marché intérieur et de la politique commerciale commune se décide à la majorité qualifiée, qui a permis de grands progrès, comme au moment de l’Acte unique. Néanmoins, quand on lit bien, Gabriel Attal à toujours en tête des enjeux qui sont soumis à l’unanimité. Il parle de fiscalité, de droit du travail, de droit social, de statut des sociétés, de droit des faillites etc. Des sujets qui se décident toujours à l’unanimité. Donc ça se raccorde bien à ses ambitions économiques.

Je prolonge votre question, car ce qui me frappe c’est que son fédéralisme est hémiplégique, en tout cas centré sur les sujets économiques, alors que sur les sujets de sécurité collective au sens large, il n’y a quasiment rien. C’est étonnant. Gabriel Attal aurait pu dire un mot des défis frontaliers par exemple, c’est quand même un gros enjeu. Pour contrôler les frontières européennes, il faudrait un corps de gardes-frontières européen. Il faudrait à cet endroit du fédéralisme, il faudrait que l’UE se substitue aux États pour assurer le contrôle des frontières extérieures et, en échange, renforcer les mécanismes de solidarité, notamment en matière migratoire. Oui, il aurait pu dire sur ce sujet que l’UE devrait faire un « saut fédéral ».

Il aurait aussi pu dire : « la coopération policière et judiciaire c’est difficile. On y arrivera pas à 27 » et miser sur un noyau dur d’États européens pour la réaliser. Il parle un peu d’industrie de défense mais c’est quand même très faible sur la partie sécurité collective. Il dit même à un endroit : « Les compétences régaliennes resteront strictement au niveau national ». Donc c’est plus que faible, c’est même régressif je trouve : c’est comme s’il n’avait pas lu les dispositions du Traité de Maastricht en la matière et comme s’il ne les connectait pas à l’état du monde. Il y a quand même des gros défis régaliens pour lesquels il semble fermer complètement la porte. Ce sera peut-être pour un prochain discours... Pour l’instant, sur les questions régaliennes c’est plus qu’une impasse, c’est un déni !

Gabriel Attal prend exemple sur les États-Unis en matière de production de richesses. Est-ce opportun ?

Oui. C’est un peu la partie « malaisante » du discours, ce qui lui manque vraiment, puisqu’il parle des « États-Unis d’Europe » sans dire autour de quoi ils sont unis. Puisqu’il se réclame d’Emmanuel Macron - c’est l’autre hémiplégie du discours - il manque une réflexion sur notre identité européenne... C’est quoi être européen ? Le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron était, lui, bien équilibré. Il y avait la souveraineté et en deuxième partie, l’identité et la citoyenneté.

Cela m’amène à répondre à votre question. Si on croit vraiment que les Européens aspirent à vivre le modèle américain, on se trompe. Le modèle américain n’est pas le modèle européen - même chose pour la Chine. Le modèle européen repose sur la recherche d’un équilibre entre l’efficacité économique, la cohésion sociale, la protection environnementale, dans un cadre démocratique. Il est moins efficace économiquement que celui des USA, qui ne repose pas sur les mêmes équilibres, et qui ne peuvent constituer le maître étalon... Donc oui, là-dessus je ne le suis pas. Gabriel Attal parle un peu de Victor Hugo au début mais en réalité il délivre un discours qui est un peu trop un discours d’économiste, dans lequel manque une partie sur la citoyenneté et l’identité.

Propos recueillis par Jean Givodan