
En l’occurrence, il s’agit là d’un épisode important, politiquement chargé de lourdes tensions qui ressemblent d’ailleurs étrangement à celles que nous avons vécus récemment lors de la campagne référendaire ’’européenne’’ du printemps 2005.
Un épisode clef et décisif que nous raconte ici Jean-Michel Gaillard (Cf. sources indiquées en bas d’article).
Au coeur de Rome, sur le Capitole, s’élèvent des palais de la Renaissance. Dans l’un d’entre eux, en ce 25 mars 1957, d’éminentes personnalités politique sont réunies pour signer les traités de Rome. Le premier institue une Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom), le second une Communauté économique européenne (CEE).
Dans la magnifique salle des Horaces et des Curiaces du palis du Capitole on reconnaît, entre autres, les Allemands Konrad Adenauer et Walter Hallstein, le Belge Paul-Henri Spaak, l’Italien Amintore Fanfani et les Français Christian Pineau (Ministre des affaires étrangères) et, surtout, Maurice Faure.
Ce dernier, alors secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, a joué un tel rôle dans les ultimes négociations entre les six -entre autres, lors des conférences préparatoires de Messine (en juin 1955) et de Venise (en mai 1956)- que Guy Mollet, Président du Conseil, l’a délégué à sa place pour apposer la signature de son pays.
Après l’échec de la CED, la relance par l’économie
Depuis la déclaration Schuman de 1950, qui mène à la Communauté européenne du charbon et de l’acier, et l’idée d’armée européenne, la CED, la France a porté l’ambition européenne. C’est d’elle, après l’échec de la CED en août 1954, qu’est venue la relance menée par l’inlassable Jean Monnet.
De novembre 1956 à janvier 1957, Guy Mollet pèse à son tour pour achever l’effort. Entre ces deux dates, le gouvernement français a dû mener une double négociation. La première avec ses partenaires, et en particulier avec les Allemands.
La France finit par obtenir d’eux que les produits agricoles soient intégrés dans le futur marché commun, qu’une longue période transitoire soit prévue pour le démantèlement des tarifs douaniers industriels entre les pays membres, que l’empire colonial soit inséré financièrement dans le système continental.
La seconde négociation, au niveau national. Avec les milieux économiques, d’une part : il faut les convaincre que la fin du protectionisme est une chance. Avec la majorité politique (socialistes, radicaux, MRP chrétiens-démocrates) d’autres part, afin d’assurer sa cohésion lors des discussions parlementaires.
Une négociation européenne
Une fois de plus, les partenaires de la France sont suspendus au « oui » d’une nation qui souhaite l’Europe pour moderniser son économie et relayer sa puissance nationale, mais la craint pour ce qu’elle porte de bouleversements sociaux et politiques.
En Allemagne, en revanche, une majorité proeuropéenn, qu’incarne le chancelier Konrad Adenauer, a fait sans équivoque le choix de l’union : il s’agit pour le pays de retrouver sa place dans le concert mondial et de doper une croissance déjà vigoureuse.
En Italie, l’enthousiasme européen participe lui aussi d’un besoin de renaissance internationale ainsi que d’une attente économique. les trois pays du Benelux sont proeuropéens depuis l’origine du processus.
Une rude empoignade politique nationale
Tous les regards sont donc braqués sur Paris, lorsque, le 15 janvier 1957, le gouvernement Mollet présente à la Chambre les projets de traités. Le débat fait rage. Le PC se déchaîne contre un texte « antisoviétique » et « antinational » qui « réduit la France à n’être plus qu’une province ». Les 17 députés gaullistes s’insurgent aussi, tout comme les élus poujadistes entrés au Parlement en 1956 sur un programme de défense des petits commerçants.
Et le radical Pierre Mendès France s’inquiète : « La France connaît de lourds handicaps dans la compétition internationale. Elle supporte des charges que les autres n’ont pas : militaires, sociales, d’outre-mer. N’oublions pas la puissance d’expansion de l’Allemagne, ses ressources, son dynamisme. Nous aurons à subir une concurrence redoutable. » Il déplore aussi l’absence britannique et craint la croissance d’une « technocratie internationale ».
Rien n’y fera. Le 22 janvier 1957, par 331 voix contre 210, une majorité vote pour le marché européen. Ont voté « non » le PC, les poujadistes, Pierre Mendès France et un certain nombre de radicaux. Trente députés, dont Edgar Faure, se sont abstenus et les 17 gaullistes n’ont pas pris part au vote. Ont voté « oui » la SFIO, le MRP, le gros des troupes radicales et l’UDSR, la formation de René Pleven et de François Mitterrand.
Un Traité européen qui peut en cacher un autre…
C’est pourquoi, lorsqu’en ce 25 mars 1957, à Rome, Maurice Faure signe pour la France, tous les regards se tournent vers lui : jusqu’au dernier moment, on aura douté.
Mais de ces deux traités, celui dont on attend le plus ce jour-là est l’Euratom. Il sonne comme un symbole des temps nouveaux : la promesse d’une énergie abondante, porteuse d’une croissance sans précédant.
Quant à celui sur la CEE, qui doit entrer en vigueur le 1er janvier 1958 et qui prévoit l’union douanière entre les six Etats membres au bout de douze à dix-sept ans, la mise en place d’une politique agricole commune et d’un tarif extérieur unique vis-à-vis des pays tiers, il suscite scepticisme et interrogations. Car il s’agit d’un « traité cadre » dont la mise en oeuvre dépend d’une très complexe architecture institutionnelle.
Rien d’étonnant alors à ce que l’événement fondateur du 25 mars, bien qu’entouré d’un faste exceptionnel, soit passé inaperçu dans la presse et l’opinion des pays signataires. Comme si l’Europe était (déjà ?) l’apanage des élites.
Pour rappel à nos lecteurs, cet article a déjà été publié le 25 mars 2006.






