
Une amie à qui je faisais part de mes questions me répondit : « à dérive pour dérive, je préfère la bêtise féministe à la bêtise machiste ». Y a-t-il des bêtises, des intolérances, des inégalités supérieures aux autres ?
Le lendemain, j’apprenais une nouvelle de Norvège, pays d’Europe extérieur à l’Union européenne. Désormais, les femmes norvégiennes devront légalement constituer 40% des Conseils d’administrations des sociétés anonymes.
A court terme, cette loi a des effets durs pour les hommes, qui seront sous-évalués par rapport aux femmes afin d’atteindre un tel quota. Et à long terme ?
Effets de la loi pro femmes
- Cette loi décrédibilise la féminité, qui nécessite des appuis spéciaux pour se hisser à hauteur de la masculinité.
- Elle sacrifie un certain nombre d’hommes. Des individus voient leur carrière empêchée à cause de leur sexe.
- Elle pose une différence inébranlable entre l’homme et la femme. En cela, elle renoue avec des idées qui sont loin de celles qui ont construit notre modernité égalitaire.
- Elle remet en cause l’universalisme humaniste, en sacrifiant une génération d’hommes. Or, le féminisme est censé être un humanisme, c’est-à-dire ne pas accepter que la fin justifie les moyens. Les fondements de la liberté et du respect inaliénable de chaque individu sont remis en cause « pour la bonne cause » par les discriminations positives. Qui sait où cette destruction des fondements de l’humanisme peut mener ?
- Elle définit l’être humain d’abord comme une identité politique figée (le sexe) au détriment d’une focalisation sur les choix personnels de l’individu. Les choix individuels sont minorés, l’identité collective mise en avant. Toute la liberté de choisir notre vie et notre identité par l’action personnelle, gagnée par des siècles de réflexion politique et philosophique, se trouve déconsidérée au profit de notre état biologique.
- Elle ressemble à une bombe à retardement. De telles effractions dans la vie des gens, subies plus qu’acceptées, ne peuvent que ressortir comme tout refoulé… au détriment des femmes !
A ces six points, j’ajoute quelques questions borderline. Elles concernent les hermaphrodites et les transsexuels :
- Les hermaphrodites auront-ils la place que leur pourcentage leur réserve dans les Conseils d’administration des sociétés anonymes, ou bien continueront-ils à être niés et réduits au rang de malformés au titre qu’ils n’ont pas un des deux sexes agréés ?
- Les transsexuels seront-ils jugés par leur sexe de départ ou leur sexe d’arrivée ? Le changement de sexe en vue d’une élection à un Conseil d’administration sera-t-il toléré ?
L’action de l’Europe
Dès le traité de Rome instituant la Communauté Économique Européenne en 1957, l’égalité salariale entre hommes et femmes est prescrite dans l’article 119 (aujourd’hui 141). Ce principe a ensuite été repris dans un certain nombre de directives européennes (des lois qui fixent des objectifs aux Etats-membres mais une liberté de moyens pour les atteindre), et synthétisé dans la Directive 2006/54/CE. La Charte des Droits Fondamentaux de l’Union européenne incluse dans le traité constitutionnel et reprise dans le traité de Lisbonne comme un texte contraignant, sauf pour le Royaume-Uni et la Pologne, interdit toute discrimination, notamment fondée sur le sexe et préconise l’égalité homme femme dans tous les domaines (art.23).
Dès lors que c’est un principe fondateur la question des moyens de respecter ce principe se pose. Henri Lacordaire écrivit qu’« entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Cette belle phrase est citée quand l’on veut imposer une loi à vocation sécuritaire, et par là liberticide (comme la loi antitabac). L’Europe doit naviguer entre un universalisme qui, ignorant la réalité, risque de laisser cours à l’écrasement aux uns par les autres et un interventionnisme qui consiste à réguler les rapports de travail en réduisant la liberté.
La dignité contre l’arrogance
La discrimination positive a ses défenseurs et ses détracteurs, qui ne se répartissent pas en fonction de leur sexe et de leur couleur de peau mais en fonction de leurs convictions. La dignité de la personne humaine consiste à ne pas être ramenée à son sexe, sa couleur… Cette dignité a poussé des Noirs américains à renoncer à une place en faculté, et elle poussera sans doute des femmes à ne pas postuler à un poste où les hommes seront éliminés pour des questions de quota. Comment ne pas mentionner la honte de ces personnes, prises en étau entre une militance mise au pas et un silence qui les écrase ? Née d’une profonde dignité, moins bruyante que la fierté des autres, elle n’en est pas moins digne d’être entendue.
Outre que la discrimination positive comporte des effets pervers, elle fait comme si la richesse, l’argent, les honneurs, la réussite sociale étaient le modèle ultime, au lieu d’être un univers vain qui, par son intolérance même, prouve sa vanité. Pourquoi propager ce modèle à tous au lieu de lui opposer d’autres attitudes et manières de vie ?
C’est comme si l’homme était la mesure et que la femme devait arriver à cette mesure. Ainsi la légion d’honneur a été reportée cette année parce que trop peu de femmes sont proposées. Or, une des explications plausibles est qu’elles aient trop le sens du ridicule pour se trouver dans cette situation de recevoir un tel hochet.
La dictature peut-elle être positive ?
Au-delà de tout cela, je demande : quelle que soit la beauté de la cause que l’on défend, les vexations, les privilèges, les entraves à l’universalisme au nom de l’égalité sont-ils acceptables ? Embaucher quelqu’un, créer son entreprise, etc, sont des fondements de notre société libre. A force de transformer la liberté et l’égalité en bons à pourvoir et en postes réservés, que reste-t-il de l’humanisme des Lumières ?
L’Europe promeut, avec force et raison, des soucis de tolérance, d’égalité, de solidarité. La question, pourtant, demeure : si l’égalité en droit parait trop lente, trop imparfaite, imposer la tolérance, l’égalité et la solidarité en amputant les libertés chèrement acquises, n’est-ce pas remplacer le mal d’égalité par le mal de liberté ?
« Le premier des droits de l’homme c’est la liberté individuelle, la liberté de la propriété, la liberté de la pensée, la liberté du travail », disait Jean Jaurès. Ce premier des droits de l’homme, ne l’écrasons pas sous le poids d’un égalitarisme intrusif.






