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70 ans de combats inachevés

L’Union Européenne des Fédéralistes fête ses 70 ans en 2016

, par Jean-François Richard

L’Union Européenne des Fédéralistes fête ses 70 ans en 2016. Elle est née officiellement les 15 et 16 décembre 1946 à Paris avec pour rôle de coordonner et d’intensifier les activités des différents mouvements fédéralistes, et de les organiser au sein d’une même structure fédérale. Au moment où le réveil des populismes et la guerre contre Daesh renforcent les nationalismes et le repli sur soi, l’UEF peut se féliciter d’avoir été, pendant ces 70 ans, un acteur important de la construction européenne bien que celle-ci soit inachevée.

Les fédéralistes ont dès les années 1950 milité pour l’ouverture des frontières en Europe. Ici, les manifestants ont pris d’assaut la frontière entre Wissembourg et St. Germanshof. - Union of European Federalists

Les fédéralistes nombreux parmi les pères fondateurs de cette construction européenne avaient un projet cohérent à long terme. L’intégration économique devait, à terme, permettre l’intégration politique. Les Communautés européennes, puis l’Union européenne, devaient être les premières étapes pour parvenir à la constitution d’un Etat fédéral européen. Cette volonté s’est néanmoins étiolée au fil du temps, laissant l’Union dans une incertitude dommageable. La crise économique, sociale, politique et identitaire actuelle ne doit pas être un frein au projet européen estime l’UEF qui y voit au contraire une opportunité pour le relancer.

En 1946, au moment de sa constitution, l’UEF est l’héritière d’Aristide Briand qui dès le 5 septembre 1929 suggérait l’idée fédérale à une Europe qui ne se remettait pas du premier conflit mondial et d’une Société des Nations balbutiante. Elle est aussi l’héritière de la Résistance, de l’italien Altiero Spinelli qui dès 1941 élaborait le Manifeste de Ventotene, du français Henry Fresnay, du suisse Denis de Rougemont, du natif d’Odessa qui prit la nationalité française Alexandre Marc, du néerlandais Henri Brugmans.

Tous ces précurseurs sont convaincus au lendemain de la deuxième guerre mondiale que seule une Fédération européenne, reposant sur l’idéal de l’unité dans la diversité, pourrait surmonter les divisions dont le continent européen a toujours été la proie et qui ont causé tant de souffrances et de destructions.

Deux évènements concomitants lors du mois de septembre 1946 ont aidé à l’éclosion de cette organisation qui sera persuadée que seul l’effort des citoyens européens œuvrant en commun peut créer une Europe démocratique et pacifiée, garantissant les libertés et la protection des droits fondamentaux.

Le 19 à Zurich Winston Churchill ancien Premier Ministre britannique conservateur adversaire intransigeant de l’Allemagne hitlérienne et de l’Union soviétique stalinienne lance son appel historique : « Européens, il faut faire les États-Unis d’Europe ! ». Au même moment, sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, à Hertenstein, des militants fédéralistes venus de quatorze pays européens étaient réunis à l’initiative de l’Europa Union suisse. Ses participants, souvent issus de la Résistance, avaient un objectif précis : constituer un véritable mouvement à l’échelle du continent. C’est chose faite trois mois plus tard.

Ces 70 ans d’histoire seront jalonnés de succès, malheureusement inachevés et de la certitude d’avoir raison trop tôt.

L’UEF fait campagne au début des années 1950 pour le Pacte fédéral européen. Ce dernier vise à transformer l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe en Assemblée constituante de la Fédération européenne. L’outil principal en est une pétition signée par des milliers de citoyens à travers l’Europe. L’UEF fait aussi campagne pour la ratification de la Communauté Européenne de Défense (CED) et pour l’établissement d’une communauté politique.

Mais après l’échec de la CED, les fédéralistes connaissent des divisions internes sur la stratégie à adopter par l’UEF. La rupture s’établit entre ceux qui, suivant Altiero Spinelli, favorisent l’approche constitutionnaliste qui se manifestera à travers la stratégie du Congrès du peuple européen et ceux qui sont plus favorables à une politique dite « des petits pas ». Ce conflit conduit en juillet 1956 à l’éclatement de l’UEF en deux organisations : le Mouvement Fédéraliste Européen (MFE), composé de militants de la première approche, constitutionnelle, et l’Action Européenne Fédéraliste (AEF) rassemblant les tenants de la seconde.

L’Europe avance avec la mise en place de l’Union douanière et ses promesses de développement en une Union économique et monétaire. Mais c’est la bataille pour les élections du Parlement européen au suffrage universel direct qui va conduire à la réconciliation des deux tendances en avril 1973 et ainsi à la reconstitution de l’UEF. La famille fédéraliste réunie va se lancer dans une vaste campagne de masse en mettant sur pied plusieurs grandes manifestations qui attireront des milliers de participants. La plus spectaculaire d’entre elles se tient à Milan, à l’occasion du Conseil européen des 28 et 29 juin 1985, qui visait à la mise en œuvre du Traité de l’Union européenne adopté en février par le Parlement européen à l’initiative d’Altiero Spinelli. Regroupant près de 100 000 personnes, elle reste la plus importante manifestation publique de toute l’histoire du fédéralisme européen. Au cours de ce Conseil européen la majorité des États membres décide de convoquer une conférence intergouvernementale pour réviser les traités communautaires qui décidera l’adoption de l’Acte Unique de Luxembourg.

L’Europe bouge, elle voit la chute du Mur de Berlin, la fin de la Guerre froide, la réunification allemande et la ratification du Traité de Maastricht qui décidera de la mise en place de la monnaie unique pour laquelle les fédéralistes luttaient depuis les années 1970. L’UEF se mobilise pour plus de « démocratie européenne ». Suivent la mise en place de l’Union européenne, la création de la citoyenneté européenne et le début de la marche vers le projet constitutionnel : rendu plus nécessaire encore par les élargissements - sans réforme institutionnelle suffisante - de 1995, de 2004 et de 2007.

Et à chaque fois les fédéralistes européens vont jouer là un rôle décisif : l’UEF appelle à la suppression des contrôles aux frontières entre les pays de l’Union européenne, à la poursuite en parallèle de l’approfondissement et de l’élargissement, au renforcement du rôle du Parlement et de la Commission, à l’extension du vote à la majorité qualifiée.

Elle reste vigilante devant les imperfections de l’Union (notamment à l’égard du « calamiteux » Traité de Nice de 2000) et continue à proposer des réformes politiques et institutionnelles devenues, du fait même, des élargissements plus que jamais nécessaires. Le 1er mai 2004, l’Union européenne est passée de quinze à vingt-cinq Etats membres en accueillant Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie. Puis, le 1er janvier 2007, la Bulgarie et la Roumanie ont rejoint l’UE, suivies en 2013 par la Croatie. Les fédéralistes vont s’engager dans la campagne pour l’adoption du Traité constitutionnel de l’Union européenne, avec des réticences, qui échouera par suite des référendums négatifs en France et aux Pays Bas.

L’un des grands succès de ces 70 ans de lutte a été la mise en place de la monnaie unique. En usage dès 1999 pour les transactions financières européennes, l’euro est mis en circulation le 1er janvier 2002 sous sa forme fiduciaire. Les fédéralistes ont été très actifs en proposant dès le début ce que nombre d’économistes demandent aujourd’hui que la zone euro se dote de moyens budgétaires et fiscaux importants. L’euro est la monnaie de dix-neuf États.

La planète se mondialise. L’avènement de nouveaux acteurs tels la Chine, l’Inde ou le Brésil risque de marginaliser l’Europe. La lutte contre le terrorisme islamiste est un défi mondial. Le réchauffement climatique requiert des réponses radicales. A ceci s’ajoute la faiblesse du système financier actuel.

Le Traité de Lisbonne a tenté de renforcer l’Union européenne mais le futur de l’Union économique et monétaire est aujourd’hui menacé.

La crise des migrants appelle une solidarité politique qui doit profiter à tous. Mais Il ne peut y avoir de solidarité sans un gouvernement en lequel les peuples aient confiance. C’est parce que cette confiance fait défaut aujourd’hui, que plusieurs États font obstruction au nécessaire débat relatif à l’option fédérale pour le futur de l’Europe et entraînent l’Union européenne vers un système intergouvernemental improductif avec le risque d’un retour au nationalisme et à la xénophobie.

La vieille dame doit poursuivre sa mission en faisant confiance en la jeunesse, en s’adaptant aux nouvelles technologies de l’information et en poussant les dirigeants politiques de l’Europe à prendre des mesures décisives afin d’éviter son démantèlement.

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P.-S.

Un article à retrouver sur le site de l’UEF - France.

Vos commentaires

  • Le 7 août à 14:33, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : 70 ans de combats inachevés

    On a l’âge de ses ambitions, on a l’âge de ses projets ! Ceci est vrai des personnes, ceci est vrai des institutions ! L’Union européenne des Fédéralistes s’est longtemps battue. Puisse-t-elle ne jamais renoncer à son combat plus utile que jamais ! Avoir raison trop tôt, c’est avoir raison tout court. Longue vie à la vieille dame, donc, longue vie à ses descendants !

  • Le 13 août à 11:04, par François MENNERAT En réponse à : 70 ans de combats inachevés

    Merci à Jean-François Richard pour ce bel article. Il y aurait certainement des tas d’autres choses à mentionner. Qu’il me soit permis, en particulier, de regretter que ne soit pas mentionnée l’opposition entre les « unionistes » (c’est-à-dire les « confédéralistes ») et les fédéralistes. Il s’agit d’une opposition beaucoup plus fondamentale que l’on ne le pense généralement. Déjà perceptible en filigrane dans les discours de Churchill, elle éclata au grand jour au congrès de La Haye qui, quoiqu’on dise vit s’imposer l’unionisme, l’influence britannique n’y ayant pas été étrangère. Elle reste vivace depuis 70 ans, et constitue le reflet d’un blocage psychologique. Ce verrou est particulièrement fort en France. Cette opposition, qui avait déjà miné l’UEF dans les années cinquante (cf. l’AEF) s’exprime encore dans l’éparpillement doctrinal et associatif des fédéralistes sincères. Il est heureux que l’influence fédéraliste réelle, la seule à l’origine des véritables avancées, ait pu continuer de s’exercer malgré tout au fil des années. Mais on ne répétera jamais assez que le nom même de l’Union européenne traduit un flou conceptuel auquel il convient de mettre fin au plus vite, quitte à accepter que tous les États membres ne marchent pas d’un même pas. En tout cas, les objectifs de l’UEF sont, plus que jamais, d’actualité.

    Par ailleurs, et comme la référence à la CED et au projet d’union politique qu’elle imposait que l’on trouve plus bas le rappelle, il est inexact que le projet européen ait été élaboré en partant de l’idée que l’intégration économique devait, à terme, permettre l’intégration politique. Ce mécanisme n’a été évoqué que comme un pis-aller habile lorsque la première résurgence du nationalisme s’est dressée contre l’intégration politique. Le projet européen est d’abord un projet politique, ce que l’on a omis de rappeler de manière suffisamment forte lors de la plupart des élargissements successifs, particulièrement lors du premier en 1973 et lors de celui de 2004 (et suivants).

    Les périls s’accumulent. L’avenir des peuples européens est en jeu à court terme. On ne peut plus attendre. Demain, il sera trop tard.

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