
Faire un nouveau compromis puisque c’est si simple. Mais force est de constater que la France n’a plus, actuellement, les capacités politiques qui lui permettraient d’obtenir un compromis qui soit aussi « favorable » que le fut le TCE.
Que cela soit dans son analyse du 29 mai ou dans ses propositions au niveau institutionnel, M. Fabius se justifie et mystifie, au détriment de la construction européenne.
Une analyse du 29 mai 2005 vraiment trop réductrice
L’analyse de M. Fabius du 29 mai 2005 se pare de la pureté du vote et du résultat démocratique pour nous asséner que les Français ont voté « en connaissance de cause ». Il est néanmoins bizarre, au demeurant, que M. Fabius n’analyse pas davantage le rôle joué pendant la campagne (et après celle-ci…) par les politiciens eux-mêmes, et notamment ceux du camp du Non…
De même, il oublie soigneusement de nous expliquer ce qu’est devenue sa promesse de « plan B ». Au contraire, il préfère nous rappeler « le véritable isolement » des dirigeants européens vis-à-vis des citoyens.
De son avis d’expert (confirmé par des « dirigeants européens » dont il ne nous cite cependant ni le nom, ni l’origine…), l’ancien plus jeune Premier Ministre de France nous explique que les autres peuples d’Europe auraient sans doute voté de la même manière que les Français s’il y avait eu un référendum chez eux. Les Espagnols et les Luxembourgeois seraient-ils donc quantité négligeable face à leurs homologues de l’Hexagone et Bataves ?
Comment cet homme politique lui même membre d’une élite dont il se plaît à dire qu’elle est complètement déconnectée du réel, serait-il mieux à même de préjuger de l’opinion des peuples ?
Le « NON » : source de tous les bonheurs, vraiment ?!
Dans son analyse Laurent Fabius continue de nous exposer son habituelle grille de lecture « Monde Libéral vs Monde social et humain ». Ce qui est effectivement tout à fait conforme à sa stratégie présidentielle d’une ligne « clairement à gauche ».
Pareillement, il continue à nous asséner que le Traité constitutionnel pour l’Europe (TCE) aurait aggravé les choses dans un sens libéral. Afin d’illustrer son propos, il prétend que les menaces du camp du Oui étaient de dire que les cantines seraient privatisées si jamais le Traité n’était pas adopté… Une chose vraiment des plus étranges car c’était là clairement le cataclysme promis par la Gauche du Non en cas de victoire du Oui. Ici, la mauvaise foi est évidente.
De même, il prétend que c’est la mobilisation du camp du Non qui a rendu possible la refonte de la Directive Bolkestein… A ce titre, il cite l’action de la mobilisation syndicale (loin de n’être que française…) tout en omettant de dire que ces mêmes syndicats, par le biais de la Confédération européenne des Syndicats, appelaient pourtant à voter Oui sur le TCE au Printemps dernier. Mais cela, inutile qu’il se sente obligé de le préciser dans son texte. Car c’est ainsi que M. Fabius assimile encore une fois le camp du Non à une Société civile qui ne serait qu’un bloc uniforme et obsessionellement hostile à on ne sait trop quelle Europe libérale.
En effet, il est plus simple de présenter les choses ainsi que de dire la vérité. A savoir que la nouvelle version de ce texte, fruit d’une intense pression syndicale et compromis noué par les parlementaires européens de gauche et de droite, a bousculé la Conférence intergouvernementale et la Commission. Il lui aurait fallu alors rappeler pourquoi son parti national (et ses partisans en son sein…) ont voté [2] contre la nouvelle version du texte (et, donc, failli faire gagner la version libérale de celui-ci…).
Ses propositions pour le chantier institutionnel
Pour M. Fabius, il semble légitime d’arrêter l’actuel processus de ratification suite à l’expression du NON français. Ainsi, il serait donc éminemment démocratique de ne pas laisser tous les pays s’exprimer sur le TCE. Il est étonnant de voir qu’un homme qui se dit profondément européen estime donc que le « NON » de la France puisse interrompre un processus qui nécessite pourtant l’avis de tous.
Car, après tout, si une quinzaine de pays s’est déjà exprimée avec une écrasante majorité en faveur du TCE, cela n’a visiblement pas autant d’importance qu’un référendum français. Désolé, mais nous avons vraiment du mal à accepter cette logique nationaliste qui, ainsi, donne aussi raison au Non de l’Extrême Droite.
Mais prenons acte du fait que la construction de l’Europe politique est en panne et qu’il faille en sortir. Quelle est la méthode proposée ? D’après M. Fabius, la chose devrait pouvoir se faire en trois étapes. Première étape, il faudrait supprimer la partie III du TCE. Ensuite, il faudrait sauver « l’essentiel de la Partie II ».
Enfin, étape qui serait la plus délicate, il faudrait « opérer le tri entre les dispositions acceptables et celles qui ne le sont pas » des Parties I et IV du TCE. En clair, cela permettrait d’obtenir un nouveau compromis permettant de vivre dans une « Europe sociale […] face à la mondialisation libérale ».
Remplacer le compromis favorable… par un compromis encore plus favorable !
Eurêka ! Mais comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ?! Ainsi, la Partie III disparaîtrait comme par magie si nous ne la votions pas… Cependant, M. Fabius prend là le peuple pour ce qu’il n’est pas : la Partie III étant déjà appliquée dans ses grandes lignes puisque elle est le fruit des Traités antérieurs ! Or l’homme qui a voté l’Acte Unique en 1986 ne peut prétendre ignorer de bonne foi cette donnée. Donc à cette première étape, nous donnons un carton jaune !
Pour la deuxième étape (i.e : sauver « l’essentiel de la Partie II »), nous pouvons légitimement nous demander quel était donc l’intérêt de voter contre cette partie du Texte qui portait cette teinte « sociale » si ardemment désirée par une partie de ceux qui ont voté Non… Mais, maintenant, il faut sauver le soldat « Charte sociale ». Ce pourquoi, pour avoir ainsi empêché l’Europe d’avancer dans la direction d’un ’’plus’’ social, nous vous adressons, M. Fabius, un deuxième carton jaune. (Vos méthodes méritant déjà un carton rouge…).
Dernier volet : M. Fabius nous explique qu’il faut obtenir un nouveau compromis… Mais il oublie de dire que la France n’est aujourd’hui plus en position de force pour imposer un texte moins ’’libéral’’ que le TCE alors même que celui-ci paraissait déjà bien trop ’’social’’ à certains de nos partenaires comme la Pologne ou le Royaume-Uni.
On peut ainsi se demander comment la France va bien pouvoir défendre sa conception du service public sous prétexte que les peuples la désirent, alors que le peuple français a voté contre un texte qui permettait l’extension de ces principes au reste de l’Europe ! Là réside une mystification qui ne trompera pas longtemps les dirigeants européens, ceux qui négocieraient. Et c’est jouer là avec les espoirs légitimes des citoyens.
Carton rouge pour avoir retardé la construction de l’Europe
Ainsi M. Fabius, vous méritez totalement votre carton rouge. Vous avez beau jeu de nous faire des propositions sur la relance du projet européen (que vous vous gardez bien de définir d’ailleurs…), de donner des bons points au Parlement européen ou encore de rappeler la nécessité et le besoin d’une Europe qui pèse avec ses valeurs issues de son histoire dans un univers géopolitique mondialisé…
Tout cela est bien beau mais vous ne proposez pas là de projet qui puisse susciter un vrai débat entre les européens. Malgré la longueur de cette tribune, nous sommes bien en peine d’y trouver l’expression d’un projet ou d’une vision européenne clairement identifiable. En somme, vous avez surtout fait perdre du temps à la construction européenne. Et, malgré les non-événements de l’année écoulée, vous refusez aujourd’hui encore de le reconnaître.
Ainsi vous avancez qu’un nouveau compromis serait une solution fort simple à mettre en œuvre, mais sans même rappeler la base même de ce que cela veut dire. A savoir : tenir compte des autres et avancer avec eux.
En fait il semblerait surtout que vous avez avant toute chose voulu faire avancer votre carrière présidentielle. Alors dire que l’Europe doit être au cœur de la présidentielle française de 2007, évidemment. Mais cela, nous le disons aussi, et depuis longtemps ! Et cette campagne et cette exigence européenne, M. Fabius, nous les ferons vivre : sans vous.





