
« La barbarie n’est pas seulement un élément qui accompagne la civilisation, elle en fait partie intégrante. »
Recueil de trois conférences prononcées en mai 2005, Culture et barbarie européennes développe cette idée sur trois axes : il brosse d’abord un portrait anthropologique de la barbarie humaine et plus spécifiquement européenne. Il évoque la cruauté des dieux de différentes époques, des sociétés archaïques aux peuples antiques du Moyen-Orient. Outre cette « barbarie religieuse », il évoque également les barbaries nazies et soviétiques, en passant également par la barbare Révolution française.
Il faut être capable de penser la barbarie européenne, car le pire est toujours possible.
À chaque étape de sa démonstration, il met en lumière le lien entre la barbarie, même la plus cruelle, et la civilisation, aussi sophistiquée soit-elle. Il évoque notamment la conquête romaine, événement barbare s’il en faut. Néanmoins, cela a donné naissance à la Rome que l’on connaît, qui a intégré les préceptes des pays vaincus et compte désormais parmi les civilisations les plus fines et intelligentes.
La deuxième conférence revient sur l’humanisme, valeur parmi les plus européennes, et s’attarde sur son double visage : un dominateur, qui met l’homme à la place de Dieu, et un plus fraternel, qui s’est développé en même temps que la rationalité critique. Edgar Morin remonte à l’Inquisition et en profite pour mettre en avant le rôle des marranes, sujet qui lui tient à cœur. Ces juifs, convertis au catholicisme de force mais qui continuèrent à pratiquer leur religion en secret, auraient, d’après Morin, ont eu un rôle de premier plan dans l’histoire culturelle : il cite notamment La Boétie, Montaigne, Spinoza et Cervantès comme grands marranes de l’histoire.
« L’Europe occidentale, foyer de la domination la plus importante qui ait jamais existé dans le monde, est aussi le seul foyer des idées émancipatrices qui vont saper cette domination. »
Enfin, la troisième et dernière conférence, intitulée « Penser la barbarie du XXe siècle », s’attarde plus spécifiquement sur les horreurs bien connues du siècle passé. L’URSS et le IIIème Reich occupent ici une place prépondérante. Morin souligne notamment l’absence de déterminisme historique : pas de fatalité liant la révolution bolchévique au totalitarisme stalinien, par exemple. Citant Simone Veil et Annette Wieviorka, il appuie la thèse selon laquelle il n’est pas opportun de ne s’attarder que sur le « martyre juif » en occultant les autres (tziganes, slaves, résistants politiques). Il conclut sur la nécessité pour toute démocratie de toujours garder en mémoire les barbaries passées comme une arme pour combattre d’éventuelles barbaries montantes.
Ainsi, en ce qui concerne l’Europe, ce qu’il nous faut à tout prix éviter, c’est la bonne conscience, qui est toujours une fausse conscience.
Ce livre de 96 pages pourrait sembler trop court, par les fresques historiques esquissées notamment, mais rassemble des thèses chères à Edgar Morin : la non-violence, les marranes, l’importance d’une Europe unie face à l’adversité. L’essai est très agréable à lire et particulièrement accessible, bien que les disciplines abordées soient variées, de l’anthropologie à l’histoire en passant par la géopolitique contemporaine et la sociologie.
Les questions sur l’identité européenne qu’il soulève sont d’une pertinence frappante. Le paradoxe entre civilisation et cruauté est sans doute essentiel pour aborder une définition de l’Europe telle qu’elle est à présent. La bonne conscience rampante et l’obsession du compromis ne risquent-elles pas de nous faire manquer des rôles de premier plan sur la scène internationale ? Nous ne pouvons qu’être en hâte de voir ce que l’application du traité de Lisbonne rendra, concrètement : quelle place peut-on prétendre occuper dans l’espace public, maintenant que nous avons majoritairement dominé nos barbaries pour laisser éclater une culture très influencée par l’extérieur ?

