
La question de la défense a depuis longtemps été au centre de nombreux débats européens. La majorité des États membres considèrent toujours la défense comme relevant de la politique régalienne et l’un des derniers bastions de la souveraineté dans un monde globalisé. Cet état de fait se reflète dans la nature même de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) qui se révèle très médiocre, minée par un manque de ressources, des querelles intergouvernementales et la concurrence avec d’autres partenariats militaires, tels que l’OTAN.
Néanmoins, des avancées significatives ont eu lieu pour faire avancer la capacité militaire européenne. L’année 1997 a vu l’intégration des missions de Petersberg au sein de la politique de défense et de sécurité commune (PDSC), lesquelles demandaient à l’UE d’entreprendre des missions humanitaires, de rétablissement et de maintien de la paix. Cela s’est conclu en 1998 par la signature l’Accord de Saint-Malo, dans le but de lancer une coopération militaire renforcée et de consolider l’harmonisation militaire.
La protection de l’élite
Cependant, Sarkozy a récemment laissé entrevoir ses sentiments sur l’inertie dans laquelle se trouve la politique de défense européenne, lorsqu’il a déclaré que les efforts pour protéger les Européens étaient insuffisants. Cela fait écho à un sentiment largement répandu d’animosité envers l’incapacité de l’UE à prévenir les atrocités, telles que celles perpétrées dans les Balkans. C’est dans ce contexte que Sarkozy a révélé ses mesures afin de créer une force militaire d’« élite » composée de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Pologne, de l’Espagne et du Royauem-Uni.
Pierre Lellouche, le porte-parole de Sarkozy en matière de défense, a révélé ces propositions lorsqu’il a détaillé huit missions spécifiques nécessitant l’action, au cas où des progrès se feraient sentir dans le domaine de la défense européenne. Les missions incluent la formation d’une force de réaction rapide de 60000 hommes – des mesures initiales en la matière n’ont jamais décolé – un engagement financier annuel de 2% du PIB, une « européanisation » des bases et de l’approvisionnement militaires et l’établissement de capacités militaires propres à l’UE.
Le plan a été révélé fin novembre 2007, lors du discours de Sarkozy prononcé au Parlement européen, dans lequel il a clairement fait savoir que l’on devait faire plus pour créer une identité militaire commune. Depuis, le président français a engagé des troupes en nombre au sein de la force européenne au Tchad et effectué une visite récente en Afrique, afin de renégocier notre présence militaire sur place. Quand bien même cette impulsion a été donnée, il ne sera pas facile pour Sarkozy de régler les problèmes de fond qui minent la PESC et la PDSC.
Nourrir la Bête
Ces problèmes sont à la fois financiers et politiques. D’un point de vue financier et pour emprunter l’une des observations de Mark Leonard, l’UE dépense pour l’instant davantage en frais de ménage pour ses bureaux à Bruxelles que pour la PESC. Ceci rejoint le fait que l’UE dépense peu pour la recherche et le développement et qu’elle ne possède pas de modèles d’économie d’échelle en matière de défense, ce dont elle aurait besoin pour réduire les coûts. Six Etats membres ne peuvent à eux seuls mener à bien ces missions gigantesques. D’un point de vue politique, Sarkozy ne devrait pas prendre son ardent désir de coopération militaire pour une réalité. Lors d’un récent exposé au Collège de l’Europe à Bruges, David Miliband, le ministre des affaires étrangères britannique, a déclaré qu’il était certes « embarrassant » pour l’UE de ne pas avoir de réelle politique de défense commune, mais que le Royaume-Uni avait des différences notables avec la France en matière de politique étrangère– au rang desquelles l’entrée de la Turquie dans l’UE – et qu’il préférerait poursuivre sa politique au sein des instances européennes existantes et de l’OTAN.
Qui plus est, alors que la proposition de Sarkozy d’une présence européenne militaire forte dans le monde devrait être approuvée, elle ne pourra être atteinte au détriment de la solidarité. Six Etats devraient-ils entreprendre une action militaire au nom des vingt-sept ? Devraient-ils encore le faire sous la bannière de l’UE ? Il est certainement prudent de bâtir un environnement dans lequel la PESC et la PDSC seraient marquées par le consensus au sein du Conseil, plutôt que menées par les caprices de quelques individus.
Six mois plus tard…
On espère donc une présidence française du Conseil européen pleine de frénésie, mais aussi que les propositions ambitieuses de Sarkozy échouent. Il aura trop à faire pour entreprendre l’énorme tâche de réorganiser la PESC et la PDSC en six mois, cela a pris presque seize ans pour aboutir à la PESC telle qu’on la connaît aujourd’hui. Néanmoins, si sa détermination permet de mettre en lumière l’importance que les ressources militaires et la recherche et développement doivent prendre, elle marquera l’impulsion dont l’UE a besoin.
Les Etats membres de l’UE devraient prendre au sérieux les propositions de Sarkozy, notamment s’ils veulent devenir une force politique et militaire de poids pour défendre le bien dans le monde. C’est dans ce sens que l’on partage les frustrations du président français, mais reste à prouver que la meilleure réponse à de telles insatisfactions réside dans la formation d’un groupe militaire d’élite.






