
Ils sont nés en Afrique, ou au Moyen-Orient, peut-être en Afghanistan, peut-être en Somalie, ou au Mali. Ils sont peut-être membres de familles nombreuses, certains d’entre eux ont peut-être perdu leurs proches, de toute façon ils sont parmi les démunis de ce monde. Les guerres, les famines sont à la source de leur misère, ou sinon tout simplement la malchance d’être nés pauvres, dans des sociétés qui n’offrent pas de moyens pour se sortir de cette pauvreté. Nous savons d’habitude très peu d’eux, mais un fait est indéniable : ce sont nos semblables.
Une vague migratoire
Ils ont décidé de courir un énorme risque, dépenser l’argent qu’ils ont, que peut-être une famille entière a réuni pour cette traversée du désert et de la mer, car l’Europe est l’espoir, l’espoir de ces familles qui envoient leurs fils pour qu’ils renvoient de l’argent si tout va bien. Mais tout ne va pas toujours bien. Les migrants ont parfois déjà survécu au Sahara, traversé à pied, et ils ont survécu aux passeurs qui se moquent de leur vie et qui demandent encore une autre petite somme et encore une autre, et une autre, et une autre. La dernière, on la leur verse avant de partir dans de minuscules bateaux pour l’autre rive de la Méditerranée. Puis ils sont seuls entre migrants : les passeurs ont disparu, car, eux, ils n’ont pas envie de se faire arrêter.
Ils meurent - nous les aidons… à mourir
Un bateau européen, italien peut-être, mais peu importe, approche, les migrants sont soulagés, car les réserves d’eau fraîche commençaient à s’épuiser, et puis la mer est parfois dangereusement agitée. Les Européens les renvoient. Comme ça. En bloc. Sans même les interroger. Tous pareils, tous voués à la mer. Asile ? Connaît pas. Humanisme ? Oui, c’est un concept philosophique. Amour du prochain ? Laissez-moi rire. Tant pis pour la Convention de Genève, tant pis pour les Droits de l’Homme. Ces hommes des minuscules bateaux ne peuvent pas compter sur nous, car nous aimons les mots généreux, certes, mais on les laisse mourir, ces porteurs des Droits de l’Homme, noyés devant nos yeux.
Quelques faits récents servent d’illustration
Si cette accusation paraît quelque peu démesurée, elle ne l’est guère. L’agence européenne Frontex se voit accusée par plusieurs ONG de renom d’avoir renvoyé en pleine mer des bateaux de migrants, cadavres à bord, sans aucun traitement individuel en vue du statut de demandeur d’asile, un droit fondamental garanti par la Convention de Genève et la Convention européenne des droits de l’homme. Les responsables du Cap Anamur II, bateau de sauvetage, héritier du premier Cap Anamur, bateau qui secourait les boat people au large du Vietnam, ont été acquittés de la charge de « trafic d’hommes » par la justice italienne en début d’octobre 2009, encore est-il qu’ils avaient droit au statut d’accusé pendant cinq ans. On connaît par ailleurs des cas où des pêcheurs arabes ont perdu leurs licences après avoir sauvé des migrants du naufrage. Ce dernier exemple fait preuve d’une perfidie particulière. Non seulement les autorités des deux rives sont tacitement d’accord pour laisser les boat people de la Méditerranée se noyer, mais en plus on punit ceux qui sauvent, en leur prenant leurs moyens de subsistance, pour faire un exemple.
Aller aux racines du problème, oui, mais sauver des vies aussi
On ne saurait parler du problème des flux migratoires sans évoquer les problèmes de l’intégration et ceux qui se posent dans les régions d’origine des migrants. C’est effectivement dans les régions d’origine où se trouveraient des solutions, mais nos échecs en aide au développement et en maintien de la paix nous apprennent que le travail est très loin d’être achevé : la fin des migrations n’est donc pas affichée pour demain. Quant aux problèmes de l’intégration des migrants dans nos sociétés, la politique européenne sait souvent en tirer un profit populiste, mais elle sait beaucoup moins les résoudre, au détriment à la fois des migrants et des sociétés. L’intégration, si elle mérite ce nom, est souvent telle que survivre à la Méditerranée n’est que le début d’une longue lutte individuelle contre la xénophobie, l’exclusion et la pauvreté. Ici se cache effectivement un autre problème, à savoir une intégration souvent ratée, dont les symptômes nous hantent, mais dont les victimes premières sont très souvent inculpées elles-mêmes – le jeu est connu. De véritables solutions sociales et politiques sont loin. Transformer la Méditerranée en cercueil humide ne peut pas en être une.
L’Europe politique consciente, mais très lente à réagir
La récente lettre ouverte (23 octobre) des présidents italien et français pour un renforcement de Frontex a malgré elle déclenché une dynamique possiblement intéressante. Certes, Messieurs Berlusconi et Sarkozy continuent à criminaliser les migrants, sans évoquer les problèmes humanitaires. Mais le Conseil européen du 29 et 30 octobre a énoncé, dans les conclusions de la présidence, de propos plus équilibrés, se montrant notamment conscient de « tragédies en mer », et proposant à la Commission d’ici début 2010 « l’élaboration de procédures opérationnelles communes […] tenant dûment compte de la nécessité d’assurer la protection des personnes démunies qui se déplacent en flux mixtes, conformément au droit international ». Si ce document répond également largement aux exigences de MM. Berlusconi et Sarkozy, ces passages laissent espérer une meilleure gestion de la situation humanitaire en été 2010. Ceci dit, les dangers pour les concernés en attendant restent les mêmes, et ces mots du Conseil sont loin de pouvoir rassurer de façon crédible, vu l’histoire déjà longue de la tragédie, et le manque de mesures directes. Il est à craindre que les mots du Conseil ne restent vains.
S’il n’y a pas de solution simple pour les problèmes posés par les flux migratoires, la solution « morts en Méditerranée » est certainement la plus ignoble, la plus odieuse et la plus honteuse. Il nous revient de demander et de redemander aux divers responsables européens de changer immédiatement cette situation inhumaine et dangereuse. L’UE et Frontex doivent respecter le sauvetage comme premier impératif en Méditerranée (et au large des Iles Canaries), y compris dans les principes de coopération avec nos voisins du sud, au lieu de poursuivre une politique cynique de « contrôle des frontières » qui méprise la dignité humaine à un point mortel.
L’Europe devrait, par ailleurs, renforcer sa présence navale, non pour renvoyer des migrants mais pour sauver des vies, et elle devrait pénaliser les responsables des bateaux de commerce qui ignorent des migrants en situation de détresse, non ceux qui les sauvent du naufrage. Ce qui est en jeu, c’est effectivement l’humain de l’Europe.





