
Le Taurillon : Nous sommes dans votre bureau strasbourgeois, alors pour commencer, une question sur le siège du Parlement européen. Sa présence à Strasbourg est de plus en plus mise en accusation. Peut-on se contenter du symbole qu’il représente pour justifier le triple siège (Bruxelles-Luxembourg-Strasbourg), avec les coûts financiers et d’inefficience qu’implique le « cirque ambulant » ? Ne faudrait-il pas faire un choix, et installer le Parlement une bonne fois pour toutes à Strasbourg ou à Bruxelles ? Quelle serait votre préférence ?
Joseph Daul : Lorsqu’on regarde la jeune génération, on voit que c’est la question pertinente.
D’abord, je crois que le siège du Parlement est à Strasbourg. Qu’il y a un traité. Et que si nous voulons revoir le traité, il faut revoir l’ensemble du traité. Mais il ne s’agit pas que du Parlement. Je refuse de me focaliser sur le seul débat du Parlement européen. Les institutions européennes sont réparties en Europe : la BCE (Banque centrale européenne) est à Francfort, la Cour de Justice à Luxembourg, le Parlement est à Strasbourg, et je peux continuer comme ça avec des institutions un peu moins grandes comme l’agence des médicaments à Londres, les vétérinaires à Dublin, l’agence alimentaire à Parme, demain autre chose à Prague… Dans ce domaine, l’Europe, c’est l’Europe. Donc on voyage. Premier point.
Quand je veux voir un Commissaire, je le vois à Strasbourg, pas à Bruxelles.
En ce qui concerne le Parlement, d’après ce que je vis depuis sept ans et demi, s’il était établi à 100% à Bruxelles, son impact en termes de communication serait moindre que dans le cas actuel, avec une semaine de session plénière par mois à Strasbourg. Car à Strasbourg, la communication sur l’action du Parlement est exceptionnelle. La Commission, qui se déplace elle aussi quatre jours à Strasbourg, est à notre disposition pour des rencontres. Quand je veux voir un Commissaire, je le vois à Strasbourg, pas à Bruxelles. A Bruxelles, ils ont un calendrier très chargé (pour rencontrer l’ensemble des ONG…). A Strasbourg, ils sont à notre disposition. Il y a donc de nombreux avantages à être à Strasbourg.
Deuxièmement, concernant les coûts du déménagement, je pense qu’on peut supprimer la moitié ou les deux tiers des cantines. [1] Avec les réseaux Internet et intranet, elles ne sont plus nécessaires. Prenez ma cantine, par exemple : il n’y a plus grand chose dedans… On peut donc encore réduire les coûts.
Mais pour le moment, ce n’est même pas un sujet de discussion. On l’a vu, la question a été posée au mois de juin par le Parlement au Conseil. Il ne l’a même pas mise à l’ordre du jour. Maintenant, si on veut changer les choses, je le redis, il faut renégocier le traité. Moi, je n’accepte pas qu’on dise simplement « on prend le Parlement et on le met à Bruxelles » parce que ça arrange tout le monde. Moi, je veux bien qu’il y ait une évolution, et je n’ai pas peur de me lancer : le prochain président de la République française, s’il est courageux, devra poser la vraie question des institutions, de leur fonctionnement. C’est ça qu’il faut faire.
Le Taurillon : Que pensez-vous de la création récente d’un groupe d’extrême droite au Parlement européen ? Aurait-il fallu modifier le Règlement intérieur pour empêcher un tel développement ?
Joseph Daul : D’abord, ce sont des gens démocratiquement élus. Quand on est un homme politique démocrate, on n’accepte pas seulement la démocratie ; parfois on la subit. Ça a failli m’arriver la semaine dernière [lors de mon élection]. Certains de ces députés d’extrême droite sont là depuis plusieurs années. Maintenant, leur nombre a augmenté avec l’arrivée de la Roumanie et de la Bulgarie. Cela ne veut bien sûr pas dire que la majorité des députés roumains ou bulgares sont des extrémistes. Ce n’est pas le cas.
Les règles du Parlement font qu’ils remplissent les critères pour créer leur groupe. Pour autant, je ne travaillerai pas plus avec eux que ce que j’ai fait jusqu’à présent. Ni plus, ni moins. La règle est ainsi faite.
Ceci posé, nous allons définir de nouvelles règles pour les Vingt-sept à partir de 2009, et là, peut-être pourra-t-on estimer que vingt députés est un nombre un peu faible pour créer un groupe. Mais ça, c’est pour plus tard.
Mais ce qu’il faut surtout, c’est que les partis vraiment démocratiques travaillent bien pour nos concitoyens afin que les partis d’extrême droite fassent le plus mauvais score possible.
Le Taurillon : À propos des relations avec l’extrême-droite, êtes-vous favorable à ce que le PPE adopte la « jurisprudence SMER », selon laquelle le groupe PSE a exclu de son sein les partis qui ont fait alliance avec des partis d’extrême droite ?
Joseph Daul : Je l’ai déjà dit et je le redis, le Groupe PPE-DE s’est doté de règles, et je les respecterai jusqu’en 2009. Dès que les commissions parlementaires seront mises en place, et avec tout ce qui s’ensuit, et que le Parlement sera à nouveau en état de marche d’ici huit jours, nous allons charger un Vice-Président de revoir ces règles.
« Exclusion » et « cordon sanitaire » ne sont pas des expressions que j’aime beaucoup. Dans mon village, [2] il y a aussi des familles qui ont voté à l’extrême droite ; ce n’est pas pour autant qu’il faut les haïr ou les rejeter. En revanche, j’ai beaucoup travaillé, et on est passé de 18% d’extrême droite à largement en-dessous de 10% aujourd’hui.
Le Taurillon :Le PPE Hans-Gert Pöttering vient de succéder au PSE Josep Borrel, conformément à un accord entre les deux partis. Ces grandes coalitions européennes ne donnent-elles pas l’impression au citoyen européen que les partis se mettent d’accord dans son dos, et que finalement son vote ne sert à rien ?
Joseph Daul : Je vous pose la question à l’envers : comment va-t-on faire fonctionner l’Europe, sinon ? C’est une conception franco-française, la question ne se pose pas pour les autres pays. En tant que Président de commission, ou au niveau du PPE, il y a des dossiers sur lesquels nous travaillons avec les Libéraux, d’autres plus avec les Socialistes…
La conception européenne, pour faire avancer l’Europe telle que nous la voyons dans les partis démocratiques, c’est de trouver des majorités. Mais ce n’est pas systématique ; on ne peut pas dire qu’il y ait toujours des coalitions gauche-droite : aujourd’hui encore, sur les transports, nous n’avons pas remporté tous les votes, faute d’accord sur certains amendements.
La démocratie, telle qu’elle fonctionne au Parlement, je l’ai découverte en 1999, lors de mon élection. Très honnêtement, j’en avais une vision, disons, un peu négative, et je me disais aussi « il y a trop de consensus, trop de « magouilles politiques » entre les uns et les autres », appelons les choses par leur nom. Eh bien, aujourd’hui, je suis revenu sur ma position et je peux affirmer que ces consensus sont bien négociés, bien répartis. Ils permettent aux deux grands partis démocratiques de faire avancer l’Europe.
Le Taurillon : Le Parlement discute actuellement de la réforme des ressources propres, afin de donner à l’Union des finances plus transparentes et plus autonomes. Quelles sont vos réflexions sur le budget européen 2008-09, et où pensez-vous que l’Union doive trouver ses nouvelles ressources propres ?
Joseph Daul : La réflexion sur les ressources propres a commencé. Très bien. Le budget actuel sera valable jusqu’en 2013. Il faut donc trouver des solutions pour faire fonctionner l’Europe, pour mettre en place des politiques.
Avec 500 millions de concitoyens à nourrir je n’appelle plus ça « l’agriculture », mais de la sécurité alimentaire.
Pour la politique de la recherche, par exemple, ce n’est pas avec le budget actuel ou en prenant la moitié ou les deux tiers du budget de l’agriculture qu’on va y arriver. Cela signifierait qu’on supprimerait une politique dédiée à la sécurité alimentaire – car, avec 500 millions de concitoyens à nourrir demain et avec ce qui se passe autour de nous, je ne nommerais plus ça « l’agriculture ». De même pour la politique énergétique.
Bref, nous avons besoin d’un budget plus important pour mener des politiques européennes : recherche, immigration, défense, énergie… Il faut voir comment augmenter les budgets, mais on ne peut pas revivre la même chose [que lors des débats budgétaires de décembre 2006] si nous voulons faire fonctionner l’Europe à vingt-sept.
La réflexion est donc en cours. Je n’ai pas la solution aujourd’hui. Il y aura sûrement des solutions, avec le passage d’un système à un autre. Dans notre groupe, c’est Alain Lamassoure qui est responsable de ce dossier.
Le Taurillon : Venons-en à la Constitution européenne. Il semble que les chancelleries aient fait leur deuil du terme même de « constitution » et en reviennent aux bonnes vieilles pratiques intergouvernementales pour l’avenir du TCE. Pour relancer la machine, certains appellent de leurs vœux une assemblée constituante élue, et une adoption par référendum pan-européen. Qu’en pensez-vous ? Croyez-vous comme Michel Rocard que toute perspective de fédéralisation de l’Europe soit morte ? Et qu’attendez-vous de la déclaration de Berlin et plus globalement de la présidence allemande à cet égard ?
Joseph Daul : Ne jouons pas sur les mots : « Traité constitutionnel », « Constitution », peu importe. Je pense qu’il ne faut pas s’arrêter à cela.
Dix-huit pays ont adopté le traité constitutionnel, certes pas tous par référendum. Deux ont dit non. On a bien analysé pourquoi. Et maintenant, disons les choses comme elles sont, le fonctionnement de l’Europe est bloqué. Il faut donc trouver une solution.
Avec la Présidence allemande, nous avons une Chancelière décidée à trouver les moyens de faire fonctionner l’Europe – même si je ne dis pas qu’elle trouvera une solution d’ici au 1er juillet, car six mois, c’est très court pour un tel dossier. C’est comme ça qu’il faut poser le problème. En respectant les Dix-huit. En respectant ceux qui ont dit non. Je crois que c’est là un vrai défi pour la présidence allemande.
Et je pense qu’à cet égard, Nicolas Sarkozy a fait une bonne proposition, en disant : Adoption de la Constitution (je n’aime pas le terme de « mini-traité », car ce n’est pas de ça qu’il s’agit, mais au moins des parties 1 et 2, sur les institutions) afin que l’Europe puisse continuer à fonctionner. Et sur certains aspects de la troisième partie, on peut encore avoir des discussions.
S’arrêter sur les termes, c’est encore un problème franco-français : Constitution ou pas Constitution, Traité ou pas Traité, Anglo-Saxons ou Latins, fédéralistes ou pas fédéralistes… Je crois qu’avec votre génération, ces termes commencent un peu à vieillir…
Le Taurillon : Pas vraiment… Mais vous n’avez pas répondu à ma question sur les modalités d’adoption de ce texte : assemblée constituante et référendum pan-européen ? Qu’en pensez-vous ? Cela ne confèrerait-il pas une légitimité globale au projet européen ?
Joseph Daul : Ça c’est le rêve quant on est jeune. Après, il y a les réalités de chaque pays, avec une subsidiarité très forte. Bien sûr, moi aussi, en tant qu’Européen, je rêve de faire voter, lors des élections européennes de 2009, sur un texte auquel on serait parvenu. Ce serait l’idéal.
Je ne sais pas si on sera prêt en 2009 pour un référendum pan-européen.
Mais en regardant ce qui se passe dans chaque pays, je ne sais pas si on sera prêts en 2009 pour assumer un tel rêve.
Le Taurillon : Dans l’entretien que vous avez accordé au Monde après votre élection, vous avez déclaré « mon principal rival, le Suédois Gunnar Hökmark, défendait le libéralisme et les petits pays, tandis que j’incarnais l’économie sociale de marché et le couple franco-allemand ». Pensez-vous qu’il faille ainsi opposer petits et grands pays, et en filigrane la vieille et la nouvelle Europe ? Certains estiment que le couple franco-allemand ne peut pas avoir d’avenir dans l’Europe élargie et qu’il faut en revenir à une sorte d’Avant-Garde fédérale autour des États qui souhaitent aller plus loin dans l’intégration. Qu’en pensez-vous ?
Joseph Daul : Je ne renie évidemment pas ce que j’ai déclaré au Monde, et j’irais même un tout petit peu plus loin en disant que si ce que j’ai dit est vrai, alors mon élection montre que le couple franco-allemand a gagné !
Non, sérieusement : si le couple franco-allemand ne fonctionne pas, on sait bien que l’Europe a un problème. Je pense qu’avec Angela Merkel, on est loin du couple franco-allemand des années soixante. Pour moi, au-delà de ce couple, il y a le Sud, quelques pays de l’Est… Ce sont des gens qui ont envie de faire avancer l’Europe. C’est plutôt comme ça que je le verrais. Il y a l’Europe du Sud, l’Europe du Nord, l’Europe de l’Est. Ne l’oublions pas.
Le « couple franco-allemand », c’était surtout l’image qu’on m’a collée, en disant « il représente le couple franco-allemand et il est contre les petits pays. » Bien sûr que non : il y a aussi des petits pays, heureusement, qui ont voté pour moi. Mais c’est vrai que d’autres candidats disaient « nous, on est l’Europe moderne, beaucoup plus libérale… »
Mais qu’est-ce que le libéralisme ? Quand je pose la question à des amis de l’Est, pour eux, c’est la liberté retrouvée après avoir rejoint l’Europe, pas du tout le libéralisme comme nous l’analysons [en France]. Lorsque je parle du « plombier polonais » à mes amis polonais, eux y voient le rejet de la Pologne par la France. C’est comme une claque qu’ils ont reçu le message. Je pense donc que lorsqu’on est Européen, il faut être prudent avec les mots.
Le Taurillon : Pour finir, une question pas forcément agréable : après la polémique des derniers jours concernant votre mise en examen, pensez-vous que cette affaire a affaibli votre présidence ? Par ailleurs, allez-vous à nouveau briguer la présidence de la commission de l’agriculture ? Si oui, n’est-il pas problématique d’être mis en cause pour un détournement de fonds publics dans ce domaine précis ?
Joseph Daul : C’est vrai que, à titre personnel, ça fait très mal. Premièrement, je n’ai jamais détourné de fonds publics. Il n’y a aucune décision de justice, juste une enquête. Et dans ce Parlement, la présomption d’innocence est plus que respectée. L’expression « mise en examen » n’a pas été prononcée à l’intérieur du Parlement, même pas par M. Nigel Farage, [3] qui est d’ailleurs spécialiste de ce genre de mise en cause. Et je peux vous dire que tous les partis politiques, y compris le Président du groupe de M. Farage, étaient prêts à me défendre sur la présomption d’innocence.
Mais parlons-en un tout petit peu. Moi, je n’ai été responsable, dans mes fonctions de Président de la Confédération nationale de l’élevage, d’aucun détournement de fonds. Il s’agissait de taxes parafiscales instaurées par l’Etat et la profession, et gérées par les ministères, [4] qu’ils fussent de gauche ou de droite. Et pendant quatre ans, je n’ai fait que répartir l’argent comme cela avait été fait les vingt années précédentes. Avec, à chaque fois, la demande signée d’un ministre, afin de payer des salariés des organisations, qui sont d’ailleurs toujours là, des ingénieurs qui font un travail extraordinaire.
Alors, vous savez, ça me fait très mal, car je n’ai jamais touché un centime de cette association ; j’y ai toujours travaillé bénévolement. Alors être traîné dans la boue dans la presse… Honnêtement, depuis 2004, je ne pensais plus à cette affaire, car pour moi, ce n’est tout simplement pas une affaire !
Maintenant, la seule chose que je demande, c’est que justice soit faite : non-lieu ou procès, et que l’on rende un jugement. Moi, ma conscience est tranquille et mes collègues au Parlement européen sont beaucoup plus intègres que de nombreux journalistes qui essaient de me salir.
Pour ce qui est de la présidence de la commission de l’agriculture, je ne peux plus me représenter. En obtenant la présidence du groupe PPE-DE, suivant M. D’Hondt, [5] qui est présent du matin au soir au Parlement pour la répartition des postes, des présidences et des vice-présidences, la délégation française ne peut plus compter sur une présidence de commission parlementaire. C’était un choix !





