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La déesse Europe et le taureau : signification du mythe dans l’Europe moderne

2nde partie : les interprétations du mythe dans l’Europe communautaire

, par Sarah Dejaegher, Traduit par Vincent Carriou

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Le fameux mythe de la déesse Europe et du taureau a fait souvent l’objet de références et d’utilisations diverses par l’UE. Cette histoire de kidnapping et de viol ne semble pas aller de soi pour incarner un projet de paix et prospérité, mais elle détient une valeur considérable pour notre région du monde.

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L’image d’Europe et du taureau se prête à une diversité d’interprétations , et ce mythe implique une certaine continuité : il signifie que la nouvelle Europe correspond à la vieille Europe, du fait d’une tradition qui remonte jusque la Grèce ancienne.

Loin de n’être qu’un symbole décoratif, Europe sur le taureau est un symbole politique fort, qui témoigne de la façon dont un mythe classique peut servir d’outil idéologique moderne. Les citoyens du monde moderne ne seraient pas que les simple analystes des mythes anciens : nous réactualisons les mythes classiques.

La mythologie politique européenne

"Bien sûr que vous pourriez être pardonnés pour l’analogie à ce mythe, car après tout, notre propre nom est tiré de la mythologie - la déesse Europe étant une magnifique jeune fille emportée par le dieu Zeus déguisé en taureau. Cela dit, l’Europe d’aujourd’hui, bien qu’elle soit jolie, ne ressemble déjà plus à ce genre de fille".

Cette citation tirée d’un discours prononcé par l’ancien commissaire aux affaires extérieures de l’UE, Mr Ferrero-Waldner, fait référence au mythe en tant que moyen de se référer aux évolutions que l’UE a connues dans le cadre de la politique étrangère. Ian Manners repère trois manières de lire le mythe, chacune d’entre elles ayant à voir avec une phase de la politique extérieure commune contemporaine :

Dans la première version du mythe, "le viol d’Europe", le taureau représente l’extrême puissance du nationalisme, de la violence et de l’oppression qu’incarne le nazisme. Europe est la victime d’une force brutale à laquelle elle tente d’échapper en vain. Cette interprétation fournit les fondations d’une Europe unie : l’intégration européenne est l’ambition d’une âme blessée européenne pour surmonter la force brutale et maléfique.

Une deuxième interprétation du mythe, qui date de l’après-guerre, se présente comme la "séduction d’Europe". Le taureau est le libérateur de l’Europe, les Etats-Unis d’Amérique, qui finissent par épouser Europe. Le taureau américain vient en aide à l’Europe, lui permet d’échapper à son passé peu glorieux, et l’escorte vers un futur plus rayonnant passant par des relations plus étroites entre les deux bords de l’Atlantique. Une version négative de cette interprétation est récurrente des discours actuels : Europe s’est installée si confortablement sur le dos de la toute puissante bête américaine qu’elle ne souhaite plus abandonner ce confort et nager seule en eaux troubles. L’Europe reste les yeux rivés sur les USA au lieu de se diriger vers une plus grande autonomie.

Dernière interprétation, celle de la « transition d’Europe ». Cette métaphore moins évidente va au-delà du viol ou de la séduction pour analyser la trajectoire historique de l’Europe. La déesse est assassinée par le taureau dans les années 1930-1940. Dans l’immédiat après-guerre, une Europe post-nationale renait de ses cendres, plus forte que jamais. La délicate jeune fille est devenue mère et reine, à la fois responsable et conscience d’elle-même. Cette version peut être vue comme une synthèse des deux premières : l’Europe serait à la fois un produit traumatisé de politiques agressives, en tant que promoteur de politiques pacifiques, de même qu’un joueur majeur de l’arène internationale. C’est dans le cadre de cette interprétation qu’on peut situer la citation de Ferrero-Waldner.

L’appropriation symbolique d’un mythe est un jeu complexe qui sous-tend la sélection de certains passages et la suppression d’autres. Le mythe n’échappe pas à de multiples interprétations, impossibles à contrôler. Une interprétation moins élogieuse à l’égard des politiques européennes ne semble pas difficile à mettre en œuvre. A l’autre bout de l’échiquier politique, les Europhobes n’hésitent pas à s’outrager face à l’UE qui s’enorgueillit ouvertement d’un mythe violent.

Eurosceptiques et Europhobes réécrivent ce mythe, considéré comme le symbole semi-officiel de l’UE, afin d’illustrer leur peur d’avancer vers une plus grande intégration européenne. Dans cette interprétation l’élite non-démocratique européenne est incarnée par le taureau qui ment sur son identité et ses intentions et finit par violer Europa symbolisant les Européens n’ayant pas leur mot à dire. L’eurodéputé eurosceptique Nigal Farage n’hésite pas à récupérer ce mythe en tant que métaphore afin d’attaquer ses opposants politiques.

Une figure majeure pour l’Europe

Un autre mythe fondateur pourrait être mis en avant : la mythologie grecque raconte l’histoire du frère de la déesse Europe, Cadmos. Envoyé par son père pour ramener Europe, Cadmos se rend à l’Oracle de Delphes. Celui-ci lui répond simplement de chercher une nouvelle maison au lieu de chercher sa sœur, de prendre pour guide une vache, et de la suivre jusqu’à ce qu’elle meurt d’épuisement pour construire une ville à cet emplacement. C’est ainsi que, selon le mythe, Cadmos fonde la ville de Thèbes.

On pourrait proposer l’interprétation suivante : alors que Cadmos mène ses recherches pour retrouver Europe, il devient l’ancêtre du continent et de la communauté, qui sont baptisés du nom de sa sœur. Mais il ne parvient jamais à remplir sa mission et à retrouver l’Europe initiale, idéalisée. Le processus de construction de l’Europe, à l’image de cette quête, vise un idéal et ne peut jamais être considéré comme complet...

Jacques Lipchitz, The Rape of Europa IV, 1941

Un mythe aux multiples interprétations mais pas vraiment multiculturel ?

Pour conclure sur une note critique, on peut regretter que ces légendes limitent l’héritage européen à la civilisation grecque. Sans toutefois minimiser l’importance de nos vénérables racines grecques, l’Europe se caractérise par une très grande diversité et mériterait une histoire fondatrice plus multiculturelle. En espérant que cet article vous a délivré quelques unes des clés et des idées qui vous permettront de vous forger votre propre interprétation des plus fascinants mythes européens !

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P.-S.

The Abduction of Europa, mosaic, Byblos, 3rd century A.D

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