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Le Portugal arrosé par le soleil de ses anciennes colonies

, par Geoffrey Lopes

Autrefois puissance intercontinentale incontestable, la suprématie du Portugal a fini par décliner au fur et à mesure de l’abandon de ses colonies. Aujourd’hui, dans une situation financière difficile, ce sont pourtant ces mêmes anciennes colonies qui, sans rancunes, participent à l’évacuation des gros nuages noirs du ciel lusitanien. Mieux encore, le Portugal pilote depuis Lisbonne et en totale symbiose avec ses anciens satellites, une mission pour glorifier et défendre la culture portugaise dans le monde entier.

Le drapeau du Portugalhttp://www.flickr.com

Auteurs

  • Étudiant en master d’Étude Européenne à la Sorbonne Nouvelle et journaliste occasionnel, diplômé d’un DEUG de LEA d’espagnol-portugais.

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« Nul n’est pauvre que celui qui pense qu’il l’est », affirme un proverbe portugais.

Au milieu du XVIe siècle, il est clair que ce pays était loin d’être pauvre puisqu’à la tête de plus de dix millions de kilomètres carrés, l’empire disposait de ressources infinies convergeant vers Lisbonne. Pourtant, progressivement, les colonies se sont émancipées, privant le Portugal de la majeure partie de ses richesses. De fait aujourd’hui, ce petit pays, calé entre les hauts plateaux ibériques du sud-ouest du continent européen et l’océan Atlantique, ne couvre que 2,1% du territoire de l’Union européenne, franchissant tout juste la barre des dix millions d’habitants. Et, en l’occurrence, l’économie du Portugal ne se remet pas de ses pertes coloniales, et ce malgré l’euphorie apportée par la révolution des œillets de 1974 et l’adhésion à la Communauté économique européenne en 1986.

Le Brésil et l’Angola à la rescousse

Certes, les rentrées d’argent frais successifs venant tantôt du Font monétaire international au début des années 80, tantôt de la CEE dans les années 90, ont permis au pays de moderniser son service public et en particulier son réseau de transport, sans pour autant apporter aux jeunes institutions démocratiques de quoi faire face aux éventuelles crises financières. De fait, dès qu’elle a franchi l’Atlantique, la crise a dévoré les fragiles et inexpérimentées finances du Portugal, les transformant en une cascade de cracks bancaires, immobiliers puis sociaux impossible à enrayer pour les gouvernements de gauche puis de droite. C’est pourquoi, à genoux, le pays s’est résolu à accepter l’assistance financière de la Troïka en juin 2011.

Outre cette insuffisante perfusion de la Troïka, le pays continue à chercher des partenaires commerciaux. Et curieusement, la situation délicate du pays ne laisse pas indifférent les seuls partenaires européens ; les pays émergents de langue portugaise, Brésil en tête, se sont en effet empressés de venir en aide à Lisbonne. « Il est dans notre intérêt que le Portugal sorte de cette crise le plus rapidement possible  », affirmait même il y a peu la présidente Dilma Roussef au Premier ministre portugais Passos Coelho. C’est pourquoi la Banque nationale brésilienne de développement (BNDES) est ainsi entrée dans le capital de grandes entreprises portugaises comme le cimentier Cinpor, Energias de Portugal ou le réseau de presse Radio e Televisão de Portugal, omniprésent dans le monde lusophone.

Plus surprenant encore, l’Angola se trouve également aux petits soins des entreprises portugaises. Que ce soit dans l’agroalimentaire, l’énergie ou le secteur bancaire, le pays s’inscrit désormais à la tête d’un capital d’actifs portugais relativement important. Il est à noter, par exemple, que la Sonangol (Sociedade Nacional de Combustíveis de Angola, société pétrolière nationale), détient, depuis fin 2011, 12,44 % des parts de la BCP (Banco Comercial Português), ce qui lui permet d’être actionnaire majoritaire et de prendre les rênes de l’entreprise (modifiant ainsi à souhait toutes ses structures administratives).

Des investissements loin d’être anodins

De par leur ampleur d’abord, mais surtout de par leur visée politique, ces investissements revêtissent un aspect tout particulier pour ses pays émergents. En ce qui concerne l’Angola, ses investissements « envoient un signal politique fort », selon António Ennes Ferreira, professeur à l’ISEG (école supérieure d’économie et de gestion de Lisbonne), qui ajoute « c’est un moyen pour le pays de s’affirmer dans la sphère lusophone dont il espère tirer des bénéfices économiques ». Pour le Brésil, qui investit déjà depuis plusieurs décennies au Portugal, la ligne directrice suivie consiste à prendre le marché portugais comme un tremplin vers le reste de l’Europe. Dans le même temps, s’il est vrai que les politiques de privatisation tout azimut lancées notamment par le gouvernement de coalition de Pedro Passos Coelho ont pour but de récupérer un maximum de recettes, il est clair que le Portugal donne une longueur d’avance aux investisseurs de langue portugaise par rapport aux Chinois notamment, eux aussi à l’affût.

En outre, l’envolée du taux de chômage des jeunes au Portugal pousse cette nouvelle génération très diplômée et sans perspective d’avenir à s’exiler sous d’autres cieux. Mais au lieu de rejoindre le nord du vieux continent, les Portugais partent dans l’hémisphère sud rejoindre des contrées qui ont besoin d’architectes et d’ingénieurs pour préparer la coupe du monde de football de 2014 et les Jeux olympiques de 2016, à l’instar du Brésil, ou pour reconstruire le pays ravagé pendant de longues années par une guerre civile, comme en Angola. Ces deux pays, contrairement au Portugal, ont les moyens de payer ces nouveaux travailleurs : l’un est désormais la sixième économie du monde, tandis que l’autre affiche un taux de croissance de 15% l’an. En somme, dans certains médias portugais, ces deux pays n’hésitent pas à exhorter les chômeurs à les rejoindre. Mieux, le premier ministre portugais, en personne, a exhorté début juillet ses jeunes chômeurs à émigrer vers ces deux pays au marché du travail dynamique.

Étroite coopération

Si l’aspect économique revêt aujourd’hui, de par la crise financière qui touche les pays émergents, une importance toute particulière dans les relations qu’entretient le Portugal et ses anciennes colonies, il ne faut pas pour autant en négliger la bonne tenue des relations diplomatiques que le pays, présidé par Aníbal Cavaco Silva depuis 2006, échange désormais avec ses anciens territoires d’outre mer. Cette normalisation des relations diplomatiques partait pourtant de très loin à la suite des meurtrières guerres d’indépendance en Afrique, principalement en Angola et au Mozambique, et des difficiles relations qui s’installèrent depuis l’indépendance du Brésil en 1822. Dans les années 80 ensuite, les guerres civiles ravageant Maputo et Luanda n’arrangèrent rien tandis qu’un conflit opposait toujours le Portugal à la Chine concernant le comptoir de Macao, rétrocédé définitivement à l’empire du milieu en 1999.

Finalement, au début des années 90, sous l’impulsion des législatures du social démocrate Aníbal Cavaco Silva et profitant d’un apaisement en Afrique Subsaharienne, le Portugal s’est empressé de reconstruire ses relations suivant l’article 7 de la Constitution « « Le Portugal maintient des liens d’amitié et de coopération privilégiés avec les pays de langue portugaise ». Dans cette optique, une Communauté des Pays de Langue Portugaise regroupant le Portugal, le Brésil, l’Angola, la Guinée Bissau, le Cap-Vert, Sao Tomé-et-Principe, le Mozambique puis le Timor Oriental en 2002, voit le jour à Lisbonne en 1996. La CPLP a pour but de diffuser la culture lusophone à travers le monde, promouvoir l’état de droit dans tous les pays parlant le portugais, orchestrant par là même une étroite coopération politique puis économique entre ces différents pays.

Les derniers différends coloniaux classés, à l’instar du barrage hydroélectrique de Cahora Bassa abandonné en 2006 aux autorités mozambicaines, ont permis à la Communauté de se faire entendre sur la scène internationale, aidant notamment l’économie de l’archipel de Sao Tomé-et-Principes, soutenant les populations opprimées du Timor Oriental pendant la domination indonésienne et surtout luttant contre les coups d’état en Guinée Bissau. C’est d’ailleurs dans ce même pays bordant l’Atlantique que les efforts de l’organisation se portent aujourd’hui à la suite d’un nouveau coup d’état le 12 avril 2012. Sous le drapeau de la CPLP, le chef de la diplomatie portugaise Paulo Portas lançait même, le 19 avril au Conseil de Sécurité de l’ONU : «  Le temps est venu de dire non à la domination des armes sur les urnes », plaidant pour que l’ONU réagisse par la force pour « rétablir l’ordre constitutionnel ».

Uniformisation du portugais

A défaut de s’aider, encore fallait-il se comprendre ! Si, à priori, les pays membres de l’organisation parlent tous la même langue portugaise, dans les faits c’est peut-être moins évident : des différences orthographiques subsiste encore entre le portugais du Portugal et celui du Brésil, par exemple, concernant à peu près 2% des mots du vocabulaire lusophone. C’est pourquoi, en concertation avec les pays de la CPLP, une réforme orthographique a été conçue pour permettre surtout à la communauté lusophone d’être reconnue comme langue à part entière de l’ONU.

Toutefois, la réforme a suscité de grands mouvements de protestation au Portugal, notamment de la part de nombreux linguistes de l’Académie des Sciences de Lisbonne, qui estiment scandaleux que la CPLP privilégie l’orthographe brésilienne aux dépens de celle qui prévaut autour de Coimbra au motif qu’il se trouve plus d’habitants au Brésil qu’au Portugal, reléguant ainsi le portugais originel aux oubliettes. Pour beaucoup de Portugais, cette réforme est même vécue comme une humiliation, ne servant, pour eux, que les intérêts géopolitiques brésiliens. Cependant, tant à Lisbonne qu’à Praia, à Luanda ou Brasilia, la réforme a bien été adoptée partout, même si le gouvernement portugais s’est donné jusqu’à 2015 pour permettre aux habitants de s’habituer.

Curieusement, au Portugal, la crise financière qui s’abat ne suscite pourtant pas de mouvement de protestation d’envergure. Si des causes consensuelles internes à la vie politique de l’État expliquent fortement ce phénomène, d’autres sources de cette paix sociale sont peut-être également à rechercher dans le maillage tant économique que diplomatiques que le pays lusitanien s’est efforcé de reconstruire avec ses anciens territoires. Dès lors, malgré sa petitesse financière et politique qui le caractérise aujourd’hui, le Portugal ne pense aucunement être pauvre, ce qui lui permet certainement de ne pas l’être encore.

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Vos commentaires

  • Le 16 juillet 2012 à 12:28, par Morgan BOËFFARD En réponse à : Le Portugal arrosé par le soleil de ses anciennes colonies

    Bonjour,

    Mon commentaire n’a pas vocation à être publié. Juste pour signaler qu’au début de l’article lorsque vous évoquez le FMI, cela s’orthographie « FONDS monétaire... » et non pas « Font ». À part ça, intéressant !

    MB

  • Le 10 octobre 2012 à 10:48, par FERNANDES En réponse à : Le Portugal arrosé par le soleil de ses anciennes colonies

    Bonjour, C’est un article très intéressant qui est porteur d’espoir.

    Qu’aujourd’hui le Brésil et l’Angola veuillent soutenir le Portugal effacera, je l’espère, des épisodes douloureux dans l’histoire entre ces pays.A travers cette nouvelle emmigration, les portugais vont peut être apprendre à considérer les gens de couleurs avec plus de respect.

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