
Car aucune des réformes des politiques de l’Union timidement envisagées par ceux-là même qui nous gouvernent ne pourra jamais être adoptée sans l’adoption de quelque réforme institutionnelle plus ambitieuse et plus profonde que ce trop timide récent ’’lifting’’ laborieusement obtenu par nos Chefs d’Etats et de gouvernements, à Lisbonne.
Et car nos contemporains n’accepteront jamais l’Europe telle qu’elle se construit actuellement - en catimini et sans eux - que si elle (re)devient vraiment un objet démocratique dont ils pourront librement faire le choix et dont ils pourraient vraiment s’approprier les destinées.
Or, non content de profondément décevoir bon nombre des « nonistes » de la dernière campagne référendaire (puisque ne remettant fondamentalement en question, finalement, aucune des politiques de l’Union et aucune de ses orientations économiques alors tant décriées…), ce récent traité de Lisbonne désespère également - à force d’abandons symboliques (et de taille…) - bon nombre des anciens partisans de l’ancien TCE.
Pire : de par son mode rédactionnel même - soumis aux seules règles du jeu intergouvernemental - ce Traité renonce à (et enterre ?!) la pourtant novatrice ’’méthode conventionnelle’’ : soit l’une des pourtant trop rares procédures rédactionnelles un tant soit peu démocratique expérimentée jusque là dans l’histoire de la construction européenne.
Identifier l’obstacle
Bon, le diagnostic est aisément vérifiable. Et n’importe quel observateur attentif l’aura sans nul doute remarqué : aujourd’hui comme hier (comme, par exemple, lors du sommet de Nice, en décembre 2000…), ce qui bloque irrémédiablement dans l’actuel système européen, ce sont encore et toujours les Etats membres (et leurs chefs d’Etat et de gouvernements…).
Ceux-là se pressent aux sommets européens, otages d’une presse souvent eurosceptique (et parfois outrancière) et avant toute chose attentifs aux éventuelles réactions des franges les plus extrêmes de leurs électorats ’’domestiques’’ respectifs ; plus soucieux encore de revenir à la maison - de Bruxelles ou d’ailleurs - avec un minimum de concession (et un maximum de ’’victoires’’ aptes à soulever encore l’orgueil national…) que de véritablement servir l’intérêt général européen.
Ainsi les chefs d’Etats et de gouvernement ne semblent décidément plus être capables d’incarner l’intérêt général européen, mécaniquement obligés de s’aligner sur les moins ambitieux d’entre eux, incapables de se mettre d’accord sur autre chose que sur des compromis boiteux, des accords au rabais, chaque fois de plus en plus médiocres… Ainsi, de sommets européens en sommets européens (et de brouillons de traités en compromis bâclés, et de piteuses reculades en traités croupions…), les partisans de l’Union vont de déception en déceptions.

- Le fameux serment de la salle du jeu de Paume, le 20 juin 1789.
Voilà un diagnostic en tout cas que ceux là même avaient accepté d’adopter pour eux-mêmes. C’était à Laeken, en 2001. Et d’un tel diagnostic partagé était alors née l’idée d’une Convention : cette même Convention qui avait alors rempli d’espoirs les militants de l’Europe unie.
Cette même Convention dont les travaux - alors en partie dénaturés par (déjà !) une Conférence intergouvernementale de plus - avait donnée naissance à ce fameux Traité constitutionnel européen promis au bien triste sort que l’on sait.
Ainsi les Etats membres de l’Union avaient su trouver à la fois le problème et la clef du problème. Mais tout ça pour - néanmoins, aujourd’hui comme hier - mieux refermer la porte alors si timidement entrouverte…
Contourner l’obstacle, déborder les Etats, oser la Démocratie.
Maintenant que nous avons enfin identifié ce blocage du conservatisme étatique, deux attitudes sont possibles. Soit définitivement baisser les bras en nous soumettant docilement à la sacro-sainte souveraineté des Etats (celle-là même contre laquelle les sincères partisans de l’Europe luttent depuis toujours…) soit : sinon vouloir renverser l’obstacle, tout du moins essayer de le contourner. En débordant les Etats par la seule voie qui vaille : la voie démocratique.
En effet, pour contourner l’obstacle et déborder tous ces conservatismes étatiques qui, aujourd’hui, ligotent l’Europe et l’empêchent de se développer, il existe une voie : la voie démocratique. Et, enfin, une occasion : l’élection prochaine, en 2009, du prochain Parlement européen, au suffrage universel.
Que les candidats à la députation européenne - toutes obédiences confondues - proclament leur intention de faire de cette élection un enjeu ’’constituant’’ et nous verrons bien, alors, que les Etats membres n’auront pas la possibilité d’empêcher ni un tel débat d’avoir lieu, ni un tel scrutin de se dérouler. Gageons même que la tenue d’un tel débat pourrait alors fort bien inciter les Etats membre de l’Union à réactiver la méthode conventionnelle (ne serait-ce que pour essayer de garder encore une certaine influence sur les débats…).
Quoi qu’il en soit : que cette Assemblée européenne, démocratiquement élue au suffrage universel, se proclame alors (majoritairement) Assemblée constituante ayant mission de réaliser l’Union européenne et l’Europe pourra alors - enfin, démocratiquement - se doter des institutions qui lui font actuellement cruellement défaut.
En guise d’illustration, on aurait rapidement rappeler le projet de Traité d’Union politique européenne soumise à l’approbation du Parlement européen par l’Eurodéputé Altiero Spinelli, en 1985-1986. Enième projet constitutionnel jeté dans les poubelles de l’histoire par nos (déjà) si pusillanimes chefs d’Etat et de gouvernement. De même on aurait pu rappeler le projet fédéraliste de convocation d’un parlement constituant européen (Congrès du Peuple Européen), dans les années 1950. Deux timides tentatives de ’’coup d’état démocratique’’ dont l’histoire a cependant connu bien d’autres précédants remarquables…
Un ’’coup d’état démocratique’’ européen est-il possible ?
Ainsi, en mars 1848, pendant la fameuse année historiquement révolutionnaire que l’on sait, une cinquantaine de citoyens venus de tous les Etats allemands - députés, savants, intellectuels, écrivains - s’étaient réunis à Heidelberg pour organiser la tête du mouvement unitaire et libéral qui soulevait alors toutes les Allemagne.
Le directoire de cette Assemblée provisoire d’Heidelberg convoqua alors à Francfort tous les membres des Chambres constitutionnelles d’Allemagne, invitant l’ensemble des Etats allemands à désigner au suffrage universel un Parlement national supplantant tous les Parlements des Etats et ayant mission de réaliser l’unité allemande et - in fine - d’assumer le pouvoir.

- La réunion du Parlement allemand, dans l’Eglise Saint-Paul de Francfort (1848-1849).
Le 18 mai 1848, cette Assemblée ou Parlement de Francfort démocratiquement élue tint sa première séance, inaugurale, dans l’Eglise (réformée) Saint-Paul de Francfort-sur-le-Main (Hesse).
Ce Parlement majoritairement composé de libéraux modérés, de socialistes et de juristes - savante académie où l’éloquence coulait à flot et assemblée fort divisée sur de très nombreuses questions - su néanmoins adopter une constitution fédérale, nommer un gouvernement et jeter les bases de la future unité allemande.
Las, l’expérience devait tourner court, trahie par le refus des grands Etats (Autriche, Bavière, Wurtemberg, Hanovre, Saxe et Prusse rejetant cet accord historique qu’une trentaine de petits Etats venaient cependant de - pourtant - ratifier). Définitivement discrédité par cet échec, délaissé par ses membres modérés, le parlement de Francfort allait sombrer dans le néant. Réduit à une centaine de députés révolutionnaires (et obligé de déménager pour Stuttgart…), il sera définitivement dispersé par la troupe en juin 1849.
Du coup, c’est - vingt ans plus tard - par la Prusse impériale et belliqueuse du chancelier Bismarck et par la voie de la guerre et de l’autoritarisme monarchique (et non pas la voie démocratique…) que l’Allemagne allait pouvoir trouver son unité, ’’par le fer et dans le sang’’, avec les tristes conséquences géopolitiques et continentales que l’on sait…
Tirer des leçons du passé
Cette expérience d’une Assemblée révolutionnaire constituante allemande, lors de l’une des années les plus troublées de ce si turbulent XIXe siècle, peut soulever bien des objections.
Certains s’appuieront sur son échec final et auront beau jeu de dire que seul le contexte révolutionnaire de l’époque a pu permettre l’émergence d’un tel épiphénomène. Mais d’autres ne manqueront sans doute pas de dire que seules les mœurs politiques - belliqueuses, policières et autoritaires - de l’époque ont ainsi pu permettre d’étouffer dans l’œuf cette expérience démocratique, unique et originale.
Autre précédant historique de taille : la fameuse réunion du 20 juin 1789 dite ’’de la salle du jeu de paume’’ à l’occasion de laquelle, lors des toutes premières semaines de la révolution française (Cf. illustration) les députés du Tiers Etat bravèrent l’autorité royale en se réunissant illégalement et en - geste effectivement révolutionnaire, s’il en est - s’autoproclamant Assemblée constituante.
Reste alors aux futurs Députés constituants ’’européens’’ à montrer autant de détermination que les députés du Tiers Etat de la révolution française et à éviter alors l’erreur de leurs prédécesseurs ’’allemands’’ d’autrefois (ou des militants fédéralistes des années 1950) : éviter d’être réduit à n’être qu’une minorité de révolutionnaires utopistes isolés et non représentatifs de leur société dans un univers perclus de conservatisme.
Mais présenter la perspective d’une Assemblée constituante européenne à nos contemporains, notamment grâce aux si efficaces outils médiatiques de notre temps, serait leur témoigner là une grande confiance ainsi qu’une grande marque de respect : précisément celles qu’ils réclament à corps et à cris à longueur d’eurobaromètres ou de consultations référendaires tronquées.
Qui osera essayer de transformer ces très fortes demandes émanant de l’opinion publique en un véritable débat politique public ?! L’opinion publique européenne dit vouloir ce débat et - en France, lors de cette fameuse campagne référendaire de 2005 - s’est visiblement passionnée pour cette question.
Alors qui aura donc l’audace de (re)mettre cette balle là dans le camp de l’opinion publique ?! Et faire enfin de la construction européenne un grand débat démocratique à la mesure des grandes espérances de notre temps, et à l’échelle de notre continent.
Certains objecteront qu’il s’agirait là d’une véritable révolution (démocratique). Et alors ?! Accepter d’opérer une profonde révolution dans nos façons de concevoir l’Etat, l’exercice du pouvoir, les relations internationales, le principe de souveraineté nationale et la démocratie, n’est-ce pas - finalement - ce à quoi la construction européenne nous a préparé (habitué ?!) depuis déjà près d’un demi siècle ?!





