
Les zélateurs de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne font régulièrement valoir que cet Etat serait l’un des rares – sinon le seul – des pays musulmans bordant l’Union qui ait eu accès à la modernité européenne. Présentée ad nauseam comme la « démocratie laïque du monde musulman », il est vrai que la Turquie à de quoi donner cette illusion : Depuis la geste d’Atatürk, elle a entrepris un mouvement colossal de modernisation et d’occidentalisation qui lui ont fait pêle-mêle adopter l’alphabet latin, introduire le vote des femmes dès 1934, abolir le califat et la charia et mettre sur pied des institutions occidentales (Assemblée Parlementaire, Conseil constitutionnel, Conseil d’Etat…). Depuis lors, elle s’est affirmée comme un pilier de l’OTAN, un improbable allié musulman d’Israël [1] et un candidat empressé à l’Union européenne.
Ce tropisme occidental constitue en quelque sorte le parachèvement d’un mouvement commencé, plutôt sous la contrainte, durant la période du Tanzimat (1839-1876) et qui fut d’une certaine manière poursuivi par le régime des Jeunes-Turcs [2] (1908-1918).
Ombres au tableau, le Génocide des Arméniens et son actuelle négation, le traitement militaire de la question kurde ou les invraisemblables limitations à la liberté d’expression en Turquie ne seraient, selon des commentateurs favorables, que reliquats non signifiants d’une époque révolue et que l’adhésion à l’Union devrait rapidement envoyer aux oubliettes.
Or il n’en est et il n’en sera rien. Car on oublie un peu vite deux facteurs : l’occidentalisation de la Turquie a été une entreprise imposée aux forceps à une population qu’on a ainsi amputée de son identité culturelle ; cette occidentalisation de forme n’a été possible qu’au prix d’un rejet des fondements ontologiques de la modernité qui sont pourtant sensés la sous-tendre.
Rejet des minorités, rejet de la modernité
Le traitement de ses minorités par la Turquie, et singulièrement le Génocide des Arméniens, ne sont donc pas et ne furent jamais des épisodes malheureux mais bien la traduction directe de ce rejet, rejet qui reste le fondement essentiel de l’identité turque moderne telle que définie par le kémalisme.
Les minorités non musulmanes de l’Empire ottoman étaient en effet les vecteurs les plus indiscutables de la modernité européennes dans cette partie du monde. Au tournant du 20ème siècle, Grecs, Juifs, Arméniens, et dans une moindre mesure les Bulgares, introduisirent à peu près toutes les innovations en Turquie : les premières imprimeries [3] ; les premiers clubs sportifs (clandestins car interdits jusqu’en 1908), la première délégation aux Jeux Olympiques [4], les premiers théâtres, la rédaction de la première constitution [5], etc…. D’une manière générale, les minorités non musulmanes constituaient l’avant-garde intellectuelle du pays, sa frange la plus éduquée [6] et la plus europhile. Cette réalité était d’ailleurs en partie la conséquence logique de leur relégation sociale : exclues par discrimination religieuse des carrières administratives, militaires et politiques, elles avaient trusté à peu près l’ensemble des fonctions marchandes méprisées de l’Islam, ce qui les avait naturellement mises en contact avec le monde extérieur en général, et avec les idées des Lumières en particulier.
Dans ce contexte, ce n’est certainement pas un hasard si, au début du 20ème siècle, les premiers compagnons d’armes des exilés jeunes-turcs pourchassés par la Sublime Porte sont les révolutionnaires macédoniens, bulgares et arméniens, tous communément révoltés par l’arriération ottomane et les exactions du sultan et des pachas. Cependant, bien vite, le mouvement jeune-turc qui oscillait initialement entre deux tendances va choisir une conception raciale et autoritaire de la nation turque au détriment de la conception libérale occidentale. C’est cette essentialisation panturque de la race [7] qui va conduire – après la prise de pouvoir par les Jeunes-Turcs – au Génocide des Arméniens et à l’expulsion brutale des Grecs.
Le problème présent est que le corpus idéologique des Jeunes-Turcs a été repris à peu près intégralement par le kémalisme
Le problème présent – un problème qui se pose à l’Europe – est que le corpus idéologique des Jeunes-Turcs a été repris à peu près intégralement par l’Etat turc actuel à travers le kémalisme [8]. Celui-ci a rééduqué tout le corps social turc comme les autres totalitarismes de l’entre-deux guerres. Jusqu’aujourd’hui, ses partisans peuvent se définir d’un point de vue politique, comme des ultranationalistes, fondant toujours leur pensée sur la notion de race [9] [10]
D’un point de vue religieux, leur conception de la laïcité n’est pas du tout celle de l’Europe mais est fondée – pour reprendre l’analyse de l’eurodéputé néerlandais Arie Oostlander – sur la promotion de l’Islam sunnite et la répression des autres religions ; ou comme le disait Atatürk lui-même : « puisque désormais nous sommes tous Turcs, donc tous Musulmans, nous pourrons et nous devrons être tous laïcs » [11] !
Le désir d’adhésion à l’Union incarné par ces kémalistes jusqu’en 2002 était celui que peut attendre d’un mouvement hégémonique porté par un Etat impérial : la Turquie n’envisageait – et n’envisage toujours pas – d’être un parmi vingt-huit mais elle entend bien subjuguer l’Europe, c’est-à-dire en faire l’instrument docile de sa politique propre [12]. Quelles que soient les différences entre leurs substrats idéologiques respectifs, la Turquie kémaliste, l’URSS ou la Russie post-soviétique obéissent à cet égard à la même logique de domination.
Depuis 2002 néanmoins, les kémalistes de tous bords (CHP, MHP, DYP, ANAP) ont perdu le pouvoir face aux islamistes de l’AKP. Cette rupture politique ne fait que traduire l’évolution sociologique de la Turquie, où l’Islam politique constitue de plus en plus la matrice régissant les rapports sociaux. Une interprétation optimiste – disons progressiste – de cette réalité consiste à considérer que ce n’est que l’opposition démocratique au kémalisme qui se cristallise sous la forme de l’islamisme – vue la répression féroce endurée par la gauche turque dans les années 70 et 80 [13]. Une interprétation plus pessimiste – plus conservatrice également – consiste à penser qu’une fois détruit le carcan artificiel du kémalisme – le peuple turc rejoint le modèle dominant de l’aire culturelle à laquelle il appartient, le modèle des théocraties musulmanes [14]
En toute logique, les libéraux et les socialistes européens ont fait le pari de la première hypothèse [15] et les conservateurs ont misé sur la seconde. Il semble malheureusement bien que ces derniers aient eu raison : l’enthousiasme européen dont a fait preuve l’AKP de 2002 à 2004 semble avoir essentiellement servi à débarrasser les instances gouvernementales du pesant chaperonnage qu’y exerçaient les kémalistes. Ces derniers d’ailleurs, ne se privent pas d’accuser les islamistes – « modérés » – de pratiquer la Taqiyya [16] pour parvenir à leurs objectifs et il est vrai que l’avertissement sans frais reçu par l’AKP à l’été 2008 [17] les incite plus que jamais à la prudence.
Un clivage turc qui ne réside pas dans l’adhésion ou pas à l’UE
Il est aujourd’hui trop tôt pour dire qui des islamistes ou des kémalistes remporteront le combat [18]. Mais une chose est sure : tout « progrès » de la Turquie – on peut par exemple songer aux arrestations dans le cadre de l’affaire Ergenekon [19] – doit être considéré dans ce contexte bien plus sûrement que dans celui d’une adhésion sincère des islamistes aux valeurs européennes. Depuis 2004, lesdits « progrès » sont d’ailleurs au point mort quand ils n’ont pas été négatifs [20]
Quant aux véritables démocrates turcs – ils existent – ils sont sociologiquement marginaux et, pour certains d’entre eux, instrumentalisés par le gouvernement dans sa campagne de communication européenne [21]. On peut sincèrement se poser la question du sort que réserverait Ankara à ces opposants – les vrais comme ceux de façade – une fois l’accession acquise.
Il est donc particulièrement préoccupant que l’Europe ait entamé des négociations avec un pays dans lequel elle ne peut s’appuyer sur aucune force politique significative qui soit authentiquement pro-européenne. Et ce d’autant plus que la Turquie s’affirme aujourd’hui tant économiquement que politiquement, sans être particulièrement bienveillante envers l’Europe ni même envers les Etats-Unis. Une petite Russie incontrôlable en quelque sorte [22] !
Il serait néanmoins dangereux de laisser dériver ce pays instable vers un modèle pakistanais : La Turquie agitée de fortes tensions ethniques et politiques est en effet très peuplée, surarmée et possède même des velléités nucléaires – curieusement dans l’indifférence générale. Dans ces conditions, tout en l’incitant à faire évoluer ses mœurs politiques, il est primordial de lui garder la main sur les rênes en monnayant plus chèrement la progression imperturbable de négociations aujourd’hui bradées et/ou en les orientant vers un partenariat privilégié.
A cet égard, la reconnaissance du génocide des Arméniens est à double titre un impératif que la Commission et le Conseil seraient bien avisés de réintégrer dans leurs exigences formelles envers la Turquie [23] :
D’un point de vue géopolitique, la permanence de son déni et de son impunité concourent fortement à perpétuer l’instabilité régionale aux portes de l’Union, notamment à travers les relations avec l’Arménie et à travers le traitement militaire de la question kurde [24]
D’un point de vue éthique, il est pour le moins choquant que l’Union s’accommode d’un aussi formidable rejet des valeurs européennes qu’incarnent un génocide, sa négation et la limitation subséquente de la liberté d’expression [25]. Mais au fait, l’Europe croit-elle encore vraiment à ses propres valeurs ?





