
« Un pays multinational et multi-confessionnel de six nationalités, cinq républiques, quatre langues, trois religions (et deux alphabets), ensemble réunis autour d’un même idéal. Et ce pays n’est pas un rêve, c’est la Yougoslavie. »
Car c’est bel et bien en ces termes choisis que les offices de tourisme (et de propagande) de l’époque titiste vantaient alors aux vacanciers occidentaux les mérites d’un eldorado touristique déjà à bon marché.
Un pays aux peuples ’’affables et accueillants’’ qui, ’’fiers de ce qu’ils avaient réussi à construire ensemble’’ - la ’’vitrine du socialisme réel et de l’autogestion’’ - étalaient aux yeux du monde son modèle original : ’’Du fleuve Vardar [1] au mont Triglav [2] (et) des Portes de fer [3] à l’Adriatique.’’ [4]
Or, comme on le sait, la Yougoslavie aujourd’hui n’existe plus, rêve fracassé - depuis les sombres années 1989-1990-1991 - par dix à quinze ans de guerres entre nations balkaniques. Reste donc à poser puis résoudre deux questions clefs : Qui a tué la Yougoslavie ? Et pourquoi ?
Rêves brisés
L’idée yougoslave est née au XIXe siècle du désir de rassembler en un seul Etat les peuples slaves de la vaste péninsule des Balkans. Il s’agissait là surtout de rassembler les peuples ’’slaves du sud’’ (ou ’’yougoslaves’’) en une communauté de destin [5].
Mais il s’agissait là davantage d’un projet culturel (i.e : l’ « Illyrisme » des érudits slovènes, croates et serbes Jernej Kopitar, Ljudevit Gaj, Vuk Karadzic, etc.) que du projet éminemment politique, alors imaginé à Belgrade, de construire quelque nouvelle grande puissance balkanique : la ’’grande Serbie’’ (Cf. « Nacertanje » - i.e : ’’projet’’ - du ministre serbe de l’époque Ilija Garasanin, en 1844).
« Od Vardara pa do Triglava, od Djerdapa pa do Jadrana.Kao niska sjajnog Djerdana, svijetlim suncem obasjana, ponosito sred Balkana : Jugoslavijo, Jugoslavijo. » [6].
Et cette construction multinationale aurait très bien pu réussir si elle n’avait heurté de plein fouet l’ethnogenèse nationale des peuples croates et serbes. Lesquels ont surtout cherché à instrumentaliser cette construction étatique yougoslave pour asseoir leurs rêves d’affirmation nationale voire d’hégémonie balkanique.
Voyant venir le danger qu’incarnaient ces nationalismes exacerbés, les Dirigeants de l’ensemble yougoslave - du roi Alexandre Karadjordjevic [7] à Josip Broz ’’Tito’’ [8] - ont toujours cherché à diluer les nationalismes dans un modèle étatique ’’autre’’.
Que ce soit là l’autoritaire et dictatorial royaume de Yougoslavie de l’entre-deux guerres ou la dictature communiste de cette République socialiste de Yougoslavie qui lui succéda, après la seconde guerre mondiale.
Dans un cas comme dans l’autre les peuples rivaux mais corsetés se sentirent opprimés. Mais, couvercle bouclé, la ’’cocotte-minute’’ des ressentiments nationaux n’en ’’bouillissait’’ pas moins : bientôt mûre pour les explosions funestes que l’on sait.
Qui a tué la Yougoslavie ?
Qui a tué la Yougoslavie ? Et bien, il faut le dire : un peu tout le monde. En premier lieu ces dirigeants communistes qui ne surent décidément pas apporter les remèdes à une économie chancelante, ni les mots pour conjuguer libertés politiques et démocratie avec l’ancienne devise fédérale : ’’Unité et fraternité’’.
Mais bien évidemment aussi tous ces Dirigeants nationalistes qui instrumentalisèrent alors la crise de l’Etat fédéral yougoslave - dont ils étaient prêts à violer la Constitution - pour replonger leurs peuples dans les tourments identitaires et dans les guerres d’affirmation nationales que l’on sait : une époque où chacun n’avait alors plus à la bouche que des expressions comme ’’Droit historique’’, ’’Terre sacrée’’, ’’Ennemi héréditaire’’, ’’Intérêt exclusif’’ et ’’Destin national’’.
« Sirom sveta put me vodio, za sudbom sam svojom hodio. U srcu sam tebe nosio.Uvek si mi draga bila, domovino moja mila : Jugoslavijo, Jugoslavijo. » [9].
Ainsi, comme l’a ainsi alors très bien ’’diagnostiqué’’ - dès 1987 - un écrivain très connu de l’époque : « Chaque région succomb(ait) là à une sorte d’hystérie nationaliste qui consist(ait) à optimiser son propre développement au détriment des intérêts de la fédération. ».
Or, cet écrivain ’’lucide’’ des maux et des erreurs du moment, il n’est autre que Slobodan Milosevic, ce tribun populiste et fameux dictateur nationaliste qui gouverna la Serbie de 1990 à 2000 [10]. Visiblement lui aussi avait su voir à quel point les nationalismes exacerbés se sont finalement révélés être de terribles ’’dissolvants’’ pour la trop fragile et si précaire unité yougoslave.
Sans parler de cette communauté nationale impuissante et de ces grandes puissances égoïstes (USA, URSS devenue Russie, France ou Allemagne, CE devenue UE, ONU, etc.) très probablement plus soucieuses de faire valoir leurs intérêts propres, par belligérants interposés, que d’essayer de trouver une issue satisfaisante aux conflits opposant alors les peuples des Balkans.
Est-ce donc alors le fédéralisme et l’Etat fédéral qui ont tués la Yougoslavie ? Ce fameux Etat fédéral ’’oppresseur’’ qui, selon certains, aurait interdit aux uns de réaliser leur ’’destin national’’. Ou qui aurait été l’instrument de l’oppression de certains peuples (plutôt que d’autres…) par quelque nation hégémonique ou par les maîtres du moment ? De notre point de vue, non. De notre point de vue, ce qui a tué la Yougoslavie, c’est avant toute chose le non respect du Droit et l’égoïsme national.
Un pont sur la Drina [11]…
Aujourd’hui, l’espace ex-yougoslave est à nouveau - deux mois à peine après le référendum d’autodétermination au Monténégro (et alors que doivent reprendre, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, les négociations internationales sur le statut du Kosovo…) - à la croisée des chemins : entre affirmations nationalistes et introspections identitaires, entre guerres balkaniques et perspective européenne.
Le chemin qui mène à l’Europe est certes chaotique, mouvementé, périlleux. En effet, il reste tant à reconstruire : non pas seulement les nécessaires infrastructures matérielles mais aussi la société civile et les non moins nécessaires liens invisibles mais humains entre chaque communauté. Mais ce chemin vers l’Europe est nécessaire pour apprendre à construire un avenir commun et pour apprendre à revivre ensemble.
Gageons que les générations à venir sauront alors reconstruire ce que leurs Aînés (nationalistes) ont détruit. Car, comme dans l’oeuvre fameuse d’Ivo Andric [12] ou encore comme à Mostar ou Visegrad, ceux-ci ne peuvent pas détruire les ponts : ces ponts qui relient les peuples par delà et malgré les erreurs du passé. Et non seulement ils ne le peuvent pas mais - surtout - ils n’en n’ont pas le droit.






