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Barroso chez Goldman Sachs : l’éthique européenne malmenée

, par Lorène Weber

Retour sur l’affaire qui a secoué l’Union cet été : le 8 juillet dernier, José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, a été recruté par la banque d’affaires américaine Goldman Sachs.

Barroso au coeur du scandale. – CC Flickr / DonkeyHotey

Auteurs

  • Secrétaire générale des Jeunes Européens - Bordeaux et rédactrice pour le Taurillon dans l’Arène.

"Moralement malhonnête", "irresponsable", "vendu", "bras d’honneur à l’Europe"… les noms d’oiseau ont fusé. Pourtant, Barroso n’est plus fonctionnaire européen, il a légalement le droit de se reconvertir dans le privé… Alors pourquoi sa nomination soulève-t-elle un pareil tollé ?

Quand un haut fonctionnaire passe de la fonction publique à une entreprise privée, on parle de pantouflage ou de revolving doors (portes tambour). Les problèmes sont alors d’ordre éthique et déontologique, ces situations créant des conflits d’intérêts. Cela est de plus en plus critiqué, et pas seulement par l’opinion publique : la médiatrice européenne Emily O’Reilly a ainsi annoncé l’ouverture d’une enquête sur les revolving doors début 2017.

Pourtant, Barroso n’a apparemment pas enfreint le code de conduite des commissaires européens. Ce code prévoit une période de 18 mois à l’issue du mandat des anciens commissaires, durant laquelle ils doivent demander une autorisation à la Commission pour rejoindre un groupe privé. Cela ne s’applique pas à Barroso qui a quitté ses fonctions en 2014. Alors encore une fois, où est le problème ?

Le contexte politique d’abord. Barroso a été embauché alors que Goldman Sachs doit se préparer aux conséquences du Brexit. L’activité de la banque d’affaires dépend en grande partie du passeport européen accordé aux établissements des pays membres de l’Union Européenne, qui leur permet d’offrir leurs services au sein du marché intérieur. Barroso a été ouvertement recruté pour son carnet d’adresses et sa connaissance intime des complexes rouages européens, au poste de conseiller et président non exécutif de la branche internationale de Goldman Sachs basée à Londres. Barroso a lui-même déclaré : « je connais bien l’Union Européenne et l’environnement britannique. Si mes conseils peuvent être utiles dans de pareilles circonstances, je suis prêt à aider ». Il a également reconnu que le passeport sera un des sujets les plus délicats de la négociation entre l’Union et le Royaume-Uni.

Autre problème : Barroso a été président de la Commission lorsque celle-ci a dû gérer la crise financière, et il se fait recruter par une des banques les plus impliquées dans la crise grecque. Goldman Sachs avait aidé l’Etat grec à masquer son déficit pour rester dans la zone euro, puis elle a spéculé contre la dette grecque dont elle connaissait l’insoutenabilité.

Une telle nomination est très préjudiciable aux institutions communautaires et contribue à accroître la crise de confiance des citoyens vis-à-vis de l’Union. C’est un symbole désastreux pour l’Union qu’un ancien président de la Commission soit assimilé à la finance sans valeurs éthiques qu’incarne Goldman Sachs. Et c’est du pain béni pour les europhobes. Marine Le Pen s’est empressée de tweeter : « Barroso chez Goldman Sachs : rien d’étonnant pour ceux qui savent que l’UE ne sert pas les peuples mais la grande finance ».

Mais l’Union a rapidement réagi. Emily O’Reilly a averti Jean-Claude Juncker des préoccupations éthiques suscitées par l’embauche de Barroso. M. Juncker a par la suite officiellement demandé à Barroso de rendre des comptes et a ouvert une enquête sur le recrutement de son prédécesseur. Le comité d’éthique de la Commission européenne va vérifier la conformité de cette embauche au regard de la législation européenne, l’écoulement des 18 mois n’étant pas le seul critère à prendre en compte. Tout ancien membre est ainsi tenu de respecter ses devoirs de confidentialité, d’honnêteté et de délicatesse. L’embauche de Barroso peut apparaître contraire à ces principes d’une fonction publique européenne censée défendre l’intérêt général européen. Un collectif d’employés de l’Union a d’ailleurs réagi en ce sens en mettant en ligne une pétition « pour des mesures fortes et exemplaires contre José Manuel Barroso pour avoir rejoint Goldman Sachs », et qualifie Barroso comme ayant déshonoré la fonction publique européenne et l’Union dans son ensemble.

Quelles seraient les conséquences concrètes pour Barroso ? Il ne sera plus accueilli à la Commission comme un de ses anciens présidents, mais comme un simple lobbyiste. De plus, les anciens commissaires qui n’agissent pas avec intégrité dans leurs nouvelles prises de fonctions peuvent être privés de leurs droits à la retraite. Et pour regagner de la crédibilité après cette affaire, l’Union a tout intérêt à sanctionner Barroso. Cela enverrait un message fort aux citoyens : l’Union ne laisse pas passer des cas de pantouflage aussi flagrants, lutte contre les conflits d’intérêts et s’oppose à une grande banque d’affaires liée à la crise des subprimes. A voir si cela suffira à redorer le blason de l’Union auprès de ses citoyens.

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Vos commentaires

  • Le 19 octobre à 00:43, par Alexandre Marin En réponse à : Barroso chez Goldman Sachs : l’éthique européenne malmenée

    « Julien Pouget, ancien conseiller de François Hollande passe du gouvernement à Total : rien d’étonnant pour ceux qui savent que la France ne sert pas les peuples mais la grande industrie pétrolière ».

    Cette phrase donne une idée du caractère injuste de la critique qui consiste à dire qu’il faut quitter l’UE, et que ce sont tous des corrompus.

    Personne ne dit qu’il faut quitter la France à cause des conflits d’intérêts au sommet de l’Etat.

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