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Du désamour du projet européen

, par Robin Langlois

La centaine d’eurodéputés populistes nouvellement élue n’empêchera pas au Parlement et à l’Union de fonctionner normalement ; elle est cependant très inquiétante. Les fonds abyssaux qu’ont atteints les taux de participation illustrent un désamour profond des Européens pour l’Union. Comparaison n’est pas raison, et celle-ci a déjà été faite plusieurs fois, mais cette décennie 2010 a certaines troublantes – et tristes – ressemblances avec celle de 1930. Crise économique sans précédent, chômage de masse, montée des extrêmes, défiance envers la classe politique en place et a fortiori, remise en cause radicale de l’ordre en place. Les projets populistes ressassent de vieilles idées conservatrices ; ils apparaissent cependant comme novateurs et modernes face à une UE paralysée par la crise. L’évolution des régimes politiques en Europe depuis un siècle suit une logique assez récurrente où chaque grande crise économique impose un changement du système où l’innovation prime.

Auteurs

  • diplômé en Affaires européennes du Centre for European Studies, Université Jagellonne, Cracovie

Le fascisme est une solution moderne à la crise de 1929 face à une démocratie jugée inefficace

Après 1929, les démocraties, républiques et autres régimes parlementaires furent jugées incapables de régler la crise. La crise américaine entraîna par effet de contagion un chômage de masse en Europe, en Allemagne en premier lieu. La République de Weimar fut incapable pendant ses courtes années de règne de créer une économie saine et l’inflation galopante du Mark de l’époque hante aujourd’hui encore les rêves de tous les dirigeants allemands.

Au cours des années 1930, les démocraties occidentales furent jugée inefficaces par la critique montante de partis extrêmes. La démocratie parlementaire est à l’époque un système politique jeune– 1870 pour la France, 1918 pour l’Allemagne, 1913 pour l’Italie – mais elle est déjà considérée vieillissante en 1930. Ces régimes d’Europe de l’Ouest sont nés de l’unification nationale dans la victoire – ou la défaite – contre un ennemi commun. Face à la crise économique majeure, les régimes parlementaires sont jugés vieillissants, trop lents à prendre des décisions et sont entachés par les scandales politico-financiers. Autant de déceptions qui détournent les citoyens du projet républicain.

Les nouveaux projets politiques novateurs de cette décennie, ce sont le fascisme et le communisme. L’Italie de Mussolini comme l’URSS de Staline sont pris en modèle comme autant d’économies nationales solides, sachant faire face à la crise financière mondiale en se barricadant derrière leurs frontières. Si ces régimes sont basés sur l’autoritarisme politique, l’économie de guerre et l’exclusion sociale – a fortiori l’extermination, les idées fascistes séduisent l’Europe. Elles sont simples à comprendre, simplesfa à mettre en place, et affichent de bons résultats économiques.

Le populisme est la nouvelle solution moderne face à une Europe vieillissante et jugée irréformable

L’Europe a subi le sort qu’on lui connait et, des cendres d’un suicide continental, est imaginé un projet de « fédération d’Etats-nations » comme solution aux instabilités du continent. S’il a eu ses heures de gloire, à 70 ans, le jeune projet européen est déjà considéré vieux et inefficace. En 2014, face à 28 millions de chômeurs et à une mondialisation subie plus que régulée, l’UE ne trouve pas de réponses rapides et efficaces pour séduire ses électeurs. Ce divorce progressif et généralisé entre le peuple et les institutions, cette méfiance profonde envers la classe politique et le projet démocratique n’est pas spécifique à l’Europe. Ce phénomène populiste se retrouve aussi bien dans la Russie de Poutine, l’Egypte des Frères Musulmans, le Tea Party américain ou plus récemment dans la nouvelle Inde de Modi.

Le projet européen a besoin de trouver le moyen de remettre en avant son innovation politique

Les résultats du 25 mai dernier nous montrent cependant que cette montée des populismes est généralisée en Europe. Comme pendant les années 1930, le repli sur soi et la volonté de recréer des murs aux frontières divisent l’Europe en autant d’Etats-nations isolés qui seront tous impuissants face aux aléas de la mondialisation. Les populistes, dans les décennies 1930 comme 2010, présentent des solutions simplistes, contre-productives voire dangereuses aux crises économiques. Ils pensent, à travers leurs ornières, que la mythique « exception française » (ou britannique, hollandaise, hongroise etc. au choix) les sauvera des dangers étrangers. Il est pourtant évident que les grands enjeux des Etats européens – transition énergétique et changement climatique, chômage et délocalisation – se moquent bien des frontières. Face aux problèmes mondiaux, l’Europe doit renforcer sa cohésion, contrairement aux années 1930 où elle s’est divisée et refermée. Nos concurrents et partenaires présents et futurs, la Chine, les Etats-Unis, le Brésil, l’Inde, la Russie etc. sont autant d’Etats-continents face auxquelles nos petits Etats européens paraissent bien insignifiants. C’est seulement à l’échelle continentale que nous pouvons peser, économiquement et politiquement parlant.

Le projet européen doit retrouver son élan innovateur

Il est paradoxal que les deux plus grands succès de l’UE soient devenus pour de nombreux Européens ses deux plus grands échecs. Ces deux succès sont l’espace Schengen, qui permet de voyager et de travailler partout en Europe, et l’Euro, qui permet de garder la même monnaie tout au long de ces voyages. Ses deux succès différencient en tout point l’Europe des années 1930 de celle d’aujourd’hui. Mais les populistes ont fait de ces réussites des peurs ; peur de l’étranger, qu’il soit de l’Est ou du Sud, peur de la perte de souveraineté…

Le plus grand échec de l’Europe vient du fait qu’elle ne sait pas se vendre

Si l’UE joue un rôle capital dans la vie quotidienne des citoyens, l’Européen n’entend que les mauvais côtés austéritaires de l’Europe.

Le projet de démocratie parlementaire des années 1930 a été incapable de protéger et de réformer son histoire fondatrice. Le projet européen doit trouver un nouveau roman fondateur pour reconquérir ses citoyens. Tant que l’UE ne sera vu que comme une organisation technocratique et non comme un formidable outil innovant de démocratie continentale, elle aura échoué à devenir un projet politique viable. Les démocraties européennes vieillissantes des années 1930 ont succombé face au modernisme des fascismes. Si l’UE ne veut pas terminer comme la IIIe République, elle doit retrouver l’adhésion de ses citoyens par l’innovation politique et une intégration renforcée. Jacques Delors disait qu’« on ne tombe pas amoureux d’un marché commun », l’UE doit trouver une nouvelle histoire à raconter pour que ses citoyens puissent en « tomber amoureux ».

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Vos commentaires

  • Le 29 juin à 12:31, par tnemessiacne En réponse à : Du désamour du projet européen

    C’est juste que les Etats-Unis d’Europe ne peuvent pas se faire en un jour, il faut se préparer pour ça, en faisant passer des messages contradictoires, quand les convictions s’affaiblissent, souvent on tombe dans le panneau.

  • Le 29 juin à 15:23, par Alexandre Marin En réponse à : Du désamour du projet européen

    « Ce phénomène populiste se retrouve aussi bien dans la Russie de Poutine, l’Egypte des Frères Musulmans, le Tea Party américain ou plus récemment dans la nouvelle Inde de Modi. »

    Pour ne prendre que les démocraties, c’est assez incroyable que Modi ou les Tea Parties ne proposent pas de dissoudre les fédérations indienne et américaine pour revenir aux Etats fédérés alors que les nationalistes européens, si.

    Même Poutine veut « s’agrandir » avec une union eurasiatique, et les frères musulmans veulent unir le monde musulman, même si c’est en imposant leur vision de façon unilatérale et par la violence. Tous les « phénomènes populistes » du monde veulent conserver ou élargir leur sphère politique. Seul les populismes européens veulent réduire leur sphère en prêchant le retour à l’Etat-Nation souverain.

    Il faudrait qu’on ait des populistes pro-européens qui plaident, par exemple, pour une « Europe forteresse », afin que toutes les idées politiques de la société civile européenne ayant un peu de relais et de popularité dans l’opinion publique soient représentées.

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