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L’intégration de l’Albanie dans l’Union européenne : de la candidature contestée à une démarche conquérante

, par Robin Alves

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Le premier ministre albanais Edi Rama évoquait que « renoncer à l’engagement européen serait perçu comme un suicide politique » pour son pays. Le 24 juin dernier et après trois échecs consécutifs, l’Albanie a enfin obtenu le statut très prisé de candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Pays clé des territoires balkaniques, l’Albanie peut tout autant devenir l’élément de stabilisation de la région qu’un élément de perturbation, notamment pour sa pauvreté et ses problèmes internes.

A Tirana, la capitale, les immeubles colorés symbolisent la croissance de ce centre politique et économique du pays. - Charles Roffey

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La question de l’Albanie, une candidature contestée

L’Albanie, pays de 3 millions d’habitants situé au nord-ouest de la Grèce et au sud du Monténégro, s’est vu reconnaître la position de candidat potentiel à l’entrée dans l’Union européenne dès le Conseil européen de Santa Maria de Feira le 19 et 20 juin 2000. Cependant, le chemin fut encore long.

A la suite des admissions des pays de l’Europe de l’Est en 2004 dans l’Union européenne, l’Albanie s’est engagée sur cette voie en rejoignant l’OTAN comme membre à part entière en 2009. Puissant allié pour la stabilisation de la région balkanique, le pays a présenté sa candidature d’adhésion à l’Union européenne le 28 avril 2009. Le Conseil de l’Union a demandé à la Commission de débuter les négociations le 16 novembre 2009. La candidature fut d’abord refusée en octobre 2012 à cause d’un régime démocratique non stabilisé, puis acceptée par la Commission européenne le 4 juin 2014. Finalement, le 24 juin dernier, le Conseil “affaires générales” a apporté son accord, approuvé le 27 juin par le Conseil européen de Bruxelles. Depuis lors, l’Albanie est officiellement un pays candidat à l’entrée dans l’Union européenne.

Si les négociations sont encore longues, il faut avouer que pendant plus de quarante ans, le pays a souffert de l’ère communiste. Se repliant fortement sur lui même sous la dictature d’Enver Hoxha, les séquelles sont nombreuses. Les 700 000 bunkers encore implantés et l’état dégradé des routes en sont un exemple. Avec 14,3% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de deux dollars par jour, avec un taux de chômage d’environ 15% et une dette publique atteignant plus de 60% du PIB, les attentes des Albanais sont considérables.

De plus, de nombreux rapports comme celui d’Europol montrent que le pays est devenu le centre d’un trafic de drogue intense vers les pays européens, au point de défier la mafia italienne. D’autres trafics comme celui de la prostitution ou le trafic d’enfants semblent répandus.

Face à cette situation, le pays se vide. La population a chuté en 10 ans de 7,7%. Pour tenter de remédier à ce fléau, l’Albanie a entrepris avec le soutien du FMI et de la Banque mondiale une politique de stabilisation. La monnaie et l’inflation sont sous contrôle et les privatisations ont été engagées. Le PIB par habitant a augmenté rapidement, passant de 2621 dollars par habitant en 2005 à 4000 dollars en 2012. Même si ce niveau de richesse est supérieur à un pays comme l’Ukraine, il reste cependant encore loin derrière celui de la Bulgarie, le pays le plus pauvre de l’Union européenne (6900 dollars par habitant).

La volonté affichée par les gouvernements albanais est loin d’être suffisante. En décembre 2013, les Pays-Bas, la République tchèque, le Danemark, l’Allemagne et la France ont manifesté leur opposition à l’adhésion de l’Albanie au sein de l’Union européenne. François Hollande, président de la République française depuis 2012, estime, comme de nombreux dirigeants européens, que l’Union européenne n’a pas besoin d’un élargissement supplémentaire, et la République tchèque met sur la table un conflit entre la compagnie d’électricité publique tchèque et l’Etat albanais. Ainsi, seuls 16 Etats membres soutiennent le dossier de candidature albanais.

Le doute émane également de plusieurs intellectuels. En effet pour Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), cette candidature obligée n’est pas vue d’un bon œil : “l’Union européenne est obligée d’intégrer les Balkans en son sein et l’accès à l’adhésion de l’Albanie va évidemment dans ce sens. Toutefois, je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose, c’est simplement dans la logique des choses.”

Entre un désir de stabilisation politique et une crainte d’élargissement prématuré, l’Albanie divise. Après la guerre du Kosovo en 1999, l’adhésion de l’Albanie apparaît comme un enjeu politique pour la stabilisation de la région. Pays longtemps resté à la marge de l’Europe, il prend une place croissante dans la politique de voisinage de l’Union européenne. Et si de nombreux dirigeants européens émettent des réserves à son intégration, des signes positifs sont perceptibles tant au niveau de la Commission européenne qu’au niveau du pays en lui-même.

L’Albanie dans une démarche conquérante

En effet, la Commission européenne souligne les efforts réalisés par les dirigeants albanais. Stefan Füle, ancien commissaire européen pour la politique de voisinage, déclarait : “Sur la base de nos observations, et sans aucune réserve, nous recommandons aux Etats membre d’accorder à l’Albanie le statut de candidat à l’Union européenne. Cette recommandation s’appuie entre autres sur les efforts de l’Albanie pour combattre la criminalité organisée, et l’engagement du pays à réformer le système judiciaire.”

Ces encouragements renforcent la position du premier ministre socialiste Edi Rama qui, après avoir battu son opposant conservateur Sali Berisha en 2013, cherche à redonner à l’Albanie, une ambition européenne. Ancien maire de Tirana, la capitale, et ancien ministre de la culture, il assume fièrement son engagement européen, même s’il mesure les difficultés techniques qui accompagneront l’intégration albanaise : “Pour nous, vivre hors de l’Europe serait aller contre le sens de l’histoire”.

Porteur d’une ambition de paix et d’ouverture, il souhaite fermement que l’Albanie en termine avec sa période communiste et les régimes autoritaires. “Il s’agit pour l’Albanie de quitter les mauvaises habitudes héritées des temps anti-démocratiques”, expliquait-il. Pour atteindre son objectif, il souhaite mener son pays à la modernisation de l’Etat par le biais de la coopération régionale et de l’intégration au niveau de l’Union européenne. "Nous allons transformer la réalité pour que l’image du pays change. Je suis persuadé que mon pays a besoin de l’Union européenne comme l’Union a besoin de nous.”, assurait-il avec conviction. Critiquant une Europe tacticienne sans stratégie d’avenir, Edi Rama considère l’affaire ukrainienne comme l’incarnation de l’impuissance totale de l’Union. Souhaitant mettre les dirigeants européens face à leurs responsabilités, il estime que "la candidature de l’Albanie est l’un des révélateurs du choix devant lequel se trouve l’Union européenne : soit elle va vers un grand projet, soit elle se renferme sur elle-même.”

Ainsi, intégrer les Balkans serait un signe de sécurité pour une Europe en quête de repères et de projets. Lors une rencontre organisée à Londres avec les premiers ministres des territoires balkaniques, les dirigeants européens évoquèrent qu’un échec européen serait porteur de nouveaux conflits. « Les Balkans forment une société multiculturelle qui est un grand trésor, mais qui représente un fort potentiel de conflits, si la situation dérape. Si une plateforme radicale s’y constitue, cela aura des effets dévastateurs au cœur même de l’Europe.” Si Edi Rama a salué l’initiative prise par Angela Merkel d’avoir organisé à la fin du mois d’août à Berlin une réunion entre les chefs de gouvernements des Etats des Balkans occidentaux, il reste néanmoins sceptique sur le futur des négociations : “J’ai du mal à garder mon calme quand à Bruxelles, Londres ou Paris, des gens se lamentent de l’Europe sans se rendre compte que le contraire les rapprocherait du précipice.”

De fait, le destin du pays dépend fortement de la volonté des chefs d’Etat européens. Après avoir rejoint la Macédoine, le Monténégro, la Serbie, l’Islande et la Turquie en tant que candidat à l’entrée à l’Union européenne, le chemin semble encore long. De nombreux efforts seront à consentir tant sur le plan législatif et politique que sur le plan économique. Pour l’intellectuel Philippe Defarges, l’élargissement sera inévitable pour cette zone meurtrie : “La voie européenne ouvre un horizon sans conflit pour la région.” Une analyse, qui place la région balkanique comme un élément clé de la réussite ou de l’échec européen.

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