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Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

, par Dominique Thaury, François Mennerat

Où se cache-t-elle, la diplomatie EUROPÉENNE ? La une des médias est actuellement accaparée par l’Ukraine et par le conflit israélo-palestinien. Ces deux événements ont des implications majeures sur l’équilibre européen et, sans doute, mondial.

Poignée de main entre Catherine Ashton et John Kerry lors du Forum de Munich sur les politiques de défense de Février 2014 – Crédits photos : Russavia, Wikipédia (Domaine public)

Auteurs

L’Union européenne

  • vient de signer un accord avec l’Ukraine (« L’Union européenne se tient à vos côtés, aujourd’hui plus que jamais », a déclaré Herman Van Rompuy le 27 juin 2014…) ;
  • et, d’autre part, demeure le principal donateur pour la Palestine (soit sur son budget propre, soit grâce aux apports de ses États membres).

Face au défi que constituent ces deux conflits violents aux portes de l’Europe, la diplomatie européenne est aujourd’hui, une fois encore, interdite de négociation avec les parties en présence.

Où est-elle la « Haute représentante pour les Affaires étrangères et la sécurité », euphémisme prudent choisi par les commanditaires du Traité de Lisbonne pour éviter à tout prix de l’appeler « Ministre des affaires étrangères » (ou extérieures) ?

Une fois de plus, les États membres la court-circuitent. Certains d’entre eux préfèrent s’entendre entre amis pour coordonner leurs diplomaties nationales et préserver leurs intérêts bien compris : il leur faut surtout empêcher l’émergence d’une diplomatie au service du bien commun européen, du bien commun DES Européens ! Cela leur permet ainsi de poursuivre leurs petits jeux d’antan et de prolonger les succès brillants des traités passés (Versailles, Trianon, Dayton, etc.) Ah ! La douce musique du concert des Nations !

Un exemple ? Tout bien pesé est-ce vraiment pour servir l’intérêt supérieur des Européens, donc aussi des Français, que la France, marchand d’armes talentueux s’il en est, rechigne à sanctionner la Russie et s’acharne à vouloir lui livrer coûte que coûte, et en dépit des pressions, entre autres, de l’Allemagne, de la Pologne et du Royaume-Uni, les porte-hélicoptères Mistral qu’elle lui a commandés ? Un Think Tank allemand (SWP) a proposé que l’Europe rachète ces navires : chiche ! Et commençons donc plutôt, grâce à eux, à créer une force navale EUROPÉENNE. Une fois que le pli sera pris, le reste viendra par surcroît… Le SEAE, qui s’occupe aussi de défense, devrait activement pousser cette idée.

Car attention ! Le mandat du Service européen d’action extérieure n’est pas de « coordonner » les politiques étrangères nationales, mais d’inventer en permanence et de mettre en œuvre une diplomatie pour garantir la paix, la sécurité et la prospérité aux Européens, tous les Européens, d’aujourd’hui et de demain, bref une diplomatie SUPRANATIONALE. Les traités ne confient pas aux chefs d’États et de gouvernements, coordonnés, eux, par le docile président du Conseil européen, la mission d’établir cette politique. C’est à la Commission qu’il revient de faire usage de son droit d’initiative et de soumettre ses propositions tant au Conseil que, surtout, au Parlement européens. Il est vrai que nous venons de subir dix ans d’une Commission tellement servile...

En l’état, l’Union des Fédéralistes Européens ne peut qu’insister pour que :

  1. la Commission européenne fasse pression sur les acteurs de ces deux drames pour arriver à des négociations et à des solutions rapides et durables ;
  2. le choix de la future « Haute représentante pour les Affaires étrangères et la sécurité » (puisqu’il semble que la candidate la mieux placée soit de nouveau une dame) se fasse avec le plus grand soin, dans l’intérêt des citoyens Européens, et en écartant toute tentation de savants petits calculs destinés à satisfaire de sombres enjeux de politique intérieure dans chacun des États membres ;
  3. la politique étrangère de l’UE cesse d’être un simple habillage masquant des intérêts nationaux dominants, et qu’elle prenne sa pleine autonomie.

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Vos commentaires

  • Le 24 juillet à 22:41, par Volpi Rémy En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    Article intéressant en ce qu’il souligne que seule une Europe fédérale, c’est-à-dire pourvue d’un gouvernement supranational aux pouvoirs souverains (au premier rang desquels la défense et la politique extérieure) limités et démocratiquement contrôlés peut agir au plein sens du terme. Dans la situation actuelle, le « Haut Représentant pour les Affaires Etrangéres et la Sécurité », quelle que soit la personne qui exerce cette fonction, ne sera jamais qu’un chef d’orchestre parodique qui s’agite tandis que chaque musicien joue comme bon lui semble une partition de son choix. Non seulement inefficace, mais encore totalement contreproductif dans un monde où la realpolitik a largement cours !!!!!

  • Le 27 juillet à 12:06, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    Si je partage totalement cette analyse, il convient aussi de se rappeler que la Baronne ASHTON était aussi vice-présidente de la Commission. Comme le rappelle Courrier international cette semaine, l’une de ses fonctions lui imposait de se déplacer et l’autre la contraignait à résidence bruxelloise.

    Et à l’avenir ? que son (sa) successeur soit exclusivement chargé de la diplomatie européenne et de la mise en place progressive d’un réseau de représentations diplomatiques partagées.

  • Le 6 août à 07:09, par Alain En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    Service à supprimer, l’UE n’est pas un état et n’a donc aucune légitimité de ce point de vue, comment prétendre à une politique étrangère quand on est pas représenté au sein d’aucun organisme international (qui justement n’acceptent que les états) ? Comment autoriser cette entité sans aucun contrôle démocratique de jouer aux boute-feus comme elle le fait en Ukraine et vis-à-vis de la Russie ? Va-t-on devoir constater que cette entité sans légitimité aura été la cause de la 3ème guerre mondiale à l’instar de l’assassinat de Sarajevo parce qu’elle suit la politique d’un « parrain » qui a en plus dit d’elle « fuck the EU » ? Ce service est un danger pour les peuples européens !

  • Le 6 août à 10:06, par Volpi Rémy En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    En effet, dans sa configuration actuelle, l’UE n’est pas un Etat. C’est précisément là où le bât blesse. N’étant pas un Etat, l’UE fonctionne politiquement parlant en troupeau de chats : chaque Etat membre fait à peu près ce que bon lui semble. Autant dire que la cacophonie est totale. Dans un tel contexte, le « Haut Représentant pour les Affaires Etrangères et la Sécurité » ne peut être qu’un ectoplasme dont l’existence ne fait que souligner - si besoin était - que l’UE, géant économique, n’est qu’un foutriquet politique. La broutille de Sarajevo (au cours de l’histoire, des palanquées de princes ont été assassinés sans conséquences) a mis le feu aux poudres parce que la diplomatie a été mise progressivement hors jeu durant le XIXème siècle, du fait de la montée des nationalismes. Les acteurs essentiels sont alors devenus les militaires qui tous avaient « la gâchette nerveuse ». Désastre assuré !!! Ma conclusion est exactement l’inverse de celle de mon prédécesseur. Il ne faut en aucun cas supprimer ce « service ». Il faut tout au contraire lui conférer une vraie dimension européenne. Ce qui suppose la transformation de l’UE en fédération. C’est-à-dire qu’elle devienne un Etat fédéral doté, comme dit plus haut, de pouvoirs souverains supranationaux (au premier rang desquels la politique extérieure et la défense) limités et démocratiquement contrôlés par des instances nationales et populaires ad hoc. C’est à l’évidence la condition sine qua non de la survie de l’Europe. A défaut, nous entrerions inexorablement dans une phase de suicide collectif non sans analogie, en effet, avec la Grande Guerre, qui a fait de l’Europe jusqu’au milieu du XXème siècle « le continent des ténèbres » selon l’expression de l’historien Mark Mazower. Mais la pierre d’achoppement du fédéralisme c’est que l’abandon apparent de souveraineté est ressenti par l’opinion publique comme une émasculation identitaire. C’est la mission des promoteurs de l’Europe d’inventer un discours persuasif apte à trancher le noeud gordien.

  • Le 6 août à 18:37, par Ferghane Azihari En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    Si la diplomatie européenne est faible, ce n’est pas parce que l’Europe n’est pas un Etat. Les Etats ont de moins en moins le monopole des relations internationales. En témoigne l’influence croissante des organisations internationales (FMI etc.) ou des organismes issus de la société civile.

    Non, si la diplomatie européenne est faible, c’est qu’elle fonctionne selon une dynamique inter-gouvernementale et non fédérale.

  • Le 7 août à 11:47, par Volpi Rémy En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    Je crois que nous disons - chacun avec ses mots - la même chose. Car par définition une « dynamique fédérale » suppose, par opposition à une « dynamique inter-gouvernementale », la création d’un gouvernement supranational. Ce qui fait de l’entité concernée - en l’occurrence l’UE - un Etat. Bien évidemment, la souveraineté d’un Etat n’est pas absolue, mais relative. Et ce de tout temps. En Europe, les royaumes ont commencé par exister sous l’égide d’un ordre supérieur, le Saint Empire Romain Germanique, entité théoriquement gouvernée par le pape et son bras armé, l’ « empereur » (non pas « d’Allemagne » comme le disent les historiens, mais de la chrétienté d’Occident). Progressivement, certains royaumes se sont employés à s’émanciper de cette tutelle ( « le roi est empereur en son royaume » diront les conseillers de Philippe Auguste après Bouvines). Le mouvement d’émancipation (tant vis-à-vis de l’empereur que du pape) ayant pris au fil du second millénaire de l’ampleur, on aboutit avec la Révolution française et sa suite napoléonienne à l’idée qu’un Etat - ici la France - peut être hégémonique. Concept combattu par le Congrès de Vienne en 1815 qui réinstaure un ordre international auquel les nations européennes se conforment. Jusqu’à ce que la montée en puissance des nationalismes fasse voler en éclat le travail de la diplomatie, manière civilisée de régler les conflits entre Etats. Ceci pour aboutir à la fin du XIXème siècle à la Realpolitik, mot pompeux pour dire politique internationale du panier de crabes. Question réglée à l’issue de la Première guerre mondiale par l’Américain Wilson, avec la recréation d’une instance supérieure, la SDN, dont l’actuelle ONU et autre FMI sont des versions bonifiées. Cela dit, chaque Etat, s’il a peu ou prou à tenir compte de ces instances supérieures, n’en reste pas moins souverain dans une bonne mesure. De sorte que si la diplomatie européenne est faible, c’est bien parce que l’UE n’est pas un Etat souverain, mais un assemblage d’Etats qui agissent pour ce qui est de leur politique extérieure de façon autonome au nom de leurs intérêts particuliers. Eu égard à la montée en puissance des Etats-continents que sont les BRICS, cette situation n’est plus tenable. Et les BRICS ne manquent pas de profiter de cette situation, selon l’adage politique bien connu : diviser pour mieux régner. Mais si les Européens ne veulent pas comprendre, et se cantonnent dans le contre-productif, et bien tant pis. Avoir fait la Grande Guerre et fait de l’Europe « le continent des ténèbres »( parfaite trahison du siècle des Lumières) aura été vain. Un tantinet ballot, non ?

  • Le 7 août à 12:08, par Julien-e En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    @Alain

    Malheureusement pour vous, même si on le voulait, on ne pourrait pas supprimer le SEAE sauf à supprimer l’UE. Parce qu’il faut bien un service qui :
    - gère l’aide au développement européenne, communautarisée depuis les origines, et qu’aucun Etat ne conçoit de renationaliser au risque d’accroître le coût administratif de l’aide et la concurrence entre Européens pour courtiser les pays en développement ;
    - gère l’aide humanitaire européenne, dont la gestion commune fait l’objet d’un consensus européen ;
    - négocie les accords commerciaux européens et les accords extérieurs de l’UE dans les domaines communautarisés (transport, justice et affaires intérieures, climat, énergie) ;
    - gère les processus d’adhésion et la politique de voisinage ;
    - fasse de la diplomatie dans les domaines dans lesquels les Etats veulent intervenir sans apparaître en première ligne.

    Et puisque l’on ne peut pas gérer l’ensemble de ces outils au niveau européen sans faire de politique, le SEAE doit bien être politique.

    Donc les choses sont simples, l’UE telle qu’elle est aujourd’hui, même intergouvernementale, ne peut pas se passer d’un service extérieur !

  • Le 8 août à 21:50, par Volpi Rémy En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    Je ne saisis pas bien ce « malheureusement pour vous, etc », de Julien. Nous avons sans doute dû mal nous exprimer. Car hormis Alain, nous sommes tous en faveur de ce SEAE, que nous jugeons nécessaire mais insuffisant, et à dire vrai totalement inefficace dans la configuration actuelle - inter-gouvernementale - de l’UE. C’est pourquoi nous en appelons à la fédéralisation de l’UE. Sachant qu’il y a urgence. L’actualité nous en apporte hélas chaque jour la preuve. Européens, de grâce, réveillez-vous !!!!!

  • Le 23 août à 23:43, par tnemessiacne En réponse à : Le Service européen d’action extérieure existe-t-il ?

    @Volpi Rémy

    Les royaumes « barbares » ont commencé à la dislocation de l’Empire romain. Les Vandales, Ostrogoth etc. Mais vous faites surement allusion aux fondements des Nations encore existantes tel que la France, l’Allemagne ayant acquis une certaine unité fédérale au 19e comme l’Italie mais plus centralisatrice sans oublier la « bataille » entre le nord et le sud.

    Mais c’est vrai que la question de l’influence du Saint Empire sur les autres pays est intéressante. Enmpereur en son royaume veut aussi dire maybe qu’il ya un empereur et que les rois sont ses légats.

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