Par monts et par Whal : les ressorts des élections législatives autrichiennes

, par Nicola Audibert

Par monts et par Whal : les ressorts des élections législatives autrichiennes
Affiches électorales du SPÖ et de la « Liste Kurz » (ÖVP) dans les rues de Graz. Tout droit réservé.

Entre droitisation, désir de renouveau et ébranlement des usages propres au bipartisme traditionnel, le paysage politique autrichien a entamé une profonde mutation durant la campagne pour les élections législatives de dimanche dernier.

La Ronde

Alors que les premières projections fiables commençaient à tomber, l’heure était déjà au bilan. La scène est révélatrice. Elle n’a rien, cependant, des tendres épanchements de la pièce du grand dramaturge viennois Arthur Schnitzler à laquelle sa circularité fait écho. Placés en rang d’oignons sur un plateau étriqué, les Spitzenkandidaten des principaux partis ayant pris part à l’élection de dimanche dernier s’adonnent à un cérémonial qui, vu d’ailleurs, relève de la curiosité. Questionnés tour à tour par les présentateurs de Puls4, la chaîne privée sur laquelle ils ont choisi d’apparaître pour cette dernière confrontation, chacun livre posément ses propres conclusions.

Certains, la mine renfrognée, ne cachent pas leur dépit. Matthias Strolz, leader de la petite formation libérale et pro-européenne NEOS qui a réussi à se maintenir à un peu plus de 5%, déplore une séquestration politique du pays des mains de la droite et de l’extrême-droite. Peter Pilz, qui est pourtant parvenu à recueillir près de 4,4% des voix à la tête d’une liste dissidente à celle des Verts, fourbit déjà ses armes en maugréant : le prochain gouvernement devra rendre bien des comptes, en matière de politiques économiques et de transparence. Entre les deux, Ulrike Lunacek, la candidate des Verts, s’efforce de sauver les apparences. Avec 3,8% des suffrages, son parti échoue pour la première fois à dépasser le seuil électoral, et se voit contraint de quitter la vie parlementaire après 30 ans passés sur les bancs de l’opposition. C’est l’abattement.

De l’autre côté du plateau, les esprits sont plus sereins. Christian Kern, jusqu’alors chancelier, peut se targuer d’avoir permis au SPÖ (Parti social-démocrate) de mieux résister que prévu. Mieux encore : avec 26,9%, son parti gagne 0,1 point par rapport à 2013. Le report « utile » de voix des électeurs des Verts y est pour beaucoup. [1] A ses talons, le FPÖ (Parti de la Liberté d’Autriche) (26%). S’il doit se contenter de la troisième place et s’il fait moins bien que le record historique de 1999 (26,9%), le candidat et président du parti d’extrême droite Heinz-Christian Strache est néanmoins d’humeur riante. Rien de comparable, cependant, avec le rayonnement de son voisin, le jeune ministre de l’Intégration, des Affaires internationales et européennes, Sebastian Kurz. A la tête d’un ÖVP (Parti populaire autrichien) « droitisé », il remporte ces élections haut la main (31,6%), et peut déjà se projeter à la tête de la chancellerie fédérale. Reste à savoir avec qui.

Cette scène reste mesurée, jusqu’à ce que, après avoir épuisé les interrogations de circonstance, l’un des présentateurs, tente la question inavouée : « au terme d’une telle campagne, est-ce que l’un d’entre vous est désolé, ou tient à faire ses excuses à quelqu’un d’autre présent sur ce plateau ? » [2] Silence révélateur.

Intrigues et coups de boutoir à la Ballhausplatz

S’il y a bien deux candidats qui auraient besoin d’arrondir les angles entre eux au terme de cette élection, c’est Christian Kern et Sebastian Kurz. Pour tout œil peu aguerri, imaginer qu’ils aient appartenu au même gouvernement, et qu’ils représentent deux partis qui, de 1945 à 1966, de 1987 à 2000 et de 2007 à 2017, ont continué d’occuper ensemble le pouvoir à grand renfort de « grandes coalitions », est une tâche ardue. La vivacité des échanges lors de leur dernier face-à-face télévisé, la semaine dernière, confortait indéniablement ce constat.

Chacun y est allé de ses coups de boutoir. Christian Kern, en renvoyant Sebastian Kurz à sa malhonnêteté pour ses déclarations diffamantes vis-à-vis du financement du SPÖ (déclarations pour lesquelles la justice avait été saisie début septembre, le SPÖ ayant jugé qu’elles endommageaient gravement sa réputation). Sebastian Kurz, répliquant à son adversaire en l’accusant de sournoiserie pour avoir avalisé une « cellule noire » à l’origine de campagnes de désinformation racistes et antisémites le visant personnellement sur les réseaux sociaux (affaire aux ramifications occultes dans laquelle le chancelier fédéral nie toute responsabilité, et pour laquelle le secrétaire général du SPÖ s’est résigné à porter le chapeau en démissionnant aussitôt de ses fonctions).

L’incompréhension des observateurs autrichiens les plus endurcis, toutefois, semblait autant sinon plus tangible encore que celle susceptible de faire tiquer les regards portés depuis l’étranger à la veille des élections. Ainsi, dans un commentaire publié par le quotidien national Der Standard, l’éditorialiste Michael Völker a-t-il déploré la sournoiserie et la bassesse, tout à fait inédites dans l’histoire politique autrichienne, des méthodes employées par les deux candidats. Même son de cloche chez son collègue de l’audiovisuel, le politiste Peter Filzmaier, qui arguait que la victime d’une telle lacération au sommet serait, au bout du compte, la confiance même des Autrichiens en leur système démocratique. [3]

La Schadenfreude du « troisième homme »

Avec un peu de recul, on réalise que ces passes d’armes, pour nocives qu’elles aient pu être, avaient tout d’une querelle byzantine entre deux formations politiques usées par le pouvoir, en mal d’identité et d’assurance. Elles ne sauraient occulter le fait que, lors de ce dernier face-à-face, les deux candidats sont presque tombés d’accord en tout point sur les questions de la sécurité des frontières nationales et de l’immigration. [4] Cette convergence, presque inespérée, révèle pourtant une tendance de fond, observable depuis 2015 avec l’exposition de l’Autriche à la crise des réfugiés, et à laquelle les deux partis de gouvernement se sont solidement amarrés en vue des élections de dimanche dernier : une « droitisation » des discours.

Sur ces questions, le FPÖ reste dominant et s’est ragaillardi en tirant parti de la crise migratoire, tout en s’affirmant durablement comme un réceptacle des désillusionnés d’une politique nationale traditionnellement binaire et figée, régie par un Proporz (système d’attribution des postes publics) aux dérives clientélistes. Le parti était en position de force depuis sa poussée aux dernières élections présidentielles, envoyant à la casse le SPÖ et l’ÖVP dès le premier tour, et ce malgré son échec aux portes du pouvoir. S’il y a donc quelqu’un qui peut se réjouir, de cette rupture délétère entre les deux partis historiques, c’est Heinz-Christian Strache, qui préside le FPÖ depuis 2005.

Le « troisième homme » de la politique autrichienne, pourtant rompu aux déclarations polémiques et aux diatribes infamantes, vestiges de son passé accablant de jeune néonazi, [5] n’avait sans doute pas prévu un tel chambardement des pratiques de la bienséance du côté de ses principaux adversaires. Une aubaine, qui a permis à son parti de bénéficier, dans une certaine mesure, d’un vernis de respectabilité et de probité. Il n’avait sans doute pas prévu non plus que, par son programme, son parti deviendrait le centre de gravité de la vie politique autrichienne. Du moins au cours de ces élections.

Un Lied à deux voix et six mains

« A droite toute ! » [6] Lapidaire, l’hebdomadaire allemand Die Zeit titrait ainsi, la semaine dernière, l’un de ses trois articles panoramiques consacrés aux élections autrichiennes. Pendant que Heinz-Christian Strache, en position de force pour des élections anticipées provoquées par l’accession pleine d’ambition de Sebastian Kurz à la tête de l’ÖVP en mai dernier, battait la grosse caisse sur ses thèmes de prédilection cet été (la « mise en minorité » des Autrichiens, « l’islamisation » de la société ou encore la prédation économique des migrants), la riposte des deux partis au gouvernement, malgré leur divorce fraîchement consommé, s’organisait.

Le SPÖ et l’ÖVP ont ainsi rivalisé de zèle, ces derniers mois, pour s’attribuer l’initiative de projets gouvernementaux résolument droitiers. L’envoi sans ambages de militaires au col du Brenner, à la frontière avec l’Italie, pour stopper les flux migratoires en juillet, en est un exemple. Plus récemment, l’entrée en vigueur d’une loi interdisant la dissimulation du visage a pu également satisfaire ces desseins. Les railleries ne se sont pas fait attendre contre une loi jugée ciblée et opportuniste, puisqu’elle s’est permise de prévoir des exceptions en cas de protection contre le froid, dans un pays tant attaché à ses activités alpines. Pis, elle pourrait toucher davantage les touristes que les habitants, et plus particulièrement la station de Zell am See, très prisée des monarchies du Golfe.

En menant cette grande danse électorale, le FPÖ a également conditionné les positions de plusieurs autres partis, plus récents et plus petits. En s’autoproclamant « die soziale Heimatpartei », il a contribué à faire du concept de Heimat, intraduisible en français, faisant allusion aussi bien au pays natal qu’aux liens noués durant l’enfance avec certains lieux, un argument de campagne. Ainsi, Peter Pilz, issu d’une scission avec les Verts, notamment par fermeté vis-à-vis de l’Islam politique, Matthias Strolz, leader de NEOS, ont-ils tous deux repris à leur compte ce concept. Le SPÖ et, surtout, l’ÖVP, n’y ont pas manqué non plus.

Le FPÖ, en imposant son agenda, remporte donc très nettement une victoire de fond. Dans la forme, cependant, c’est le jeune Sebastian Kurz qui s’est imposé. Sa stratégie ? Se faire plus radical que le FPÖ en matière de sécurité et d’immigration, en insistant sur sa posture ferme vis-à-vis d’Angela Merkel et sur son rôle dans la fermeture de la « route des Balkans ». [7] Un grand pas chassé à droite qui a payé, puisque l’intéressé a caracolé en tête des sondages dès l’annonce de sa candidature, reléguant ainsi le SPÖ et le FPÖ à une lutte pour la deuxième place. Un succès que Heinz-Christian Strache n’avait sans doute pas vu venir, et qu’il a tenté d’enrayer par la suite, en faisant du candidat de l’ÖVP un pur « plagiaire politique » et en tentant de dénoncer sa complaisance vis-à-vis de l’Islam. [8]] Le Monde d’hier, sous le boisseau

Paradoxalement, ce qui semble avoir échappé aussi à Heinz-Christian Strache durant cette campagne, c’est l’autre grande « voix » ayant dicté les postures de ce Lied politique : la capacité à s’incarner comme une force du renouveau. En cela, le FPÖ s’est retrouvé comme pris au piège de sa « normalisation » dans le paysage politique autrichien. [9]] Si le président du FPÖ apparaissait comme un visage neuf il y a dix ans, cela n’est plus le cas aujourd’hui. Lui, qui arbore si confortablement le Lederhosen [10] et a l’habitude de proférer ses condamnations d’une voix de stentor au milieu des Bierfester (festivals de bière), a voulu faire le pari du sérieux durant cette campagne, afin de soigner son image de « présidentiable ». Aux côtés d’un Sebastian Kurz, pourtant rompu au protocole diplomatique et à ses costumes d’apparat en tant que ministre, mais sans cravate, il n’a guère rayonné que comme un trublion engoncé dans des vêtements trop apprêtés.

Christian Kern, malgré sa volonté de mettre en avant un SPÖ « moderne, social et sûr de lui » porté sur le Zukunf , sa fringance d’entrepreneur et son expérience unanimement saluée à la tête de l’ÖBB (compagnie des chemins de fer fédéraux autrichiens), est devenu lui aussi victime des apparences. Sebastian Kurz, après avoir pris les rênes de son parti en mai, a tout fait pour se présenter comme la seule force capable d’incarner le changement. Sur les estrades et les tracts, le nom de l’ÖVP a laissé place au titre décapant et aguicheur de « nouveau parti populaire ». La plateforme électorale du parti a été reléguée au second rang, le candidat préférant s’appuyer sur une liste populaire. Le noir, couleur historique, a été recouvert de turquoise. Un ravalement temporaire qui a fait ses preuves, et fait oublier que l’ÖVP, sa structure et son histoire vieille de près de cent ans, est pourtant toujours là. Un stratagème qui a fait dire à un Peter Pilz grinçant, lors du premier grand débat télévisé, que Sebastian Kurz s’était contenté de « badigeonner un bloc de ciment de turquoise. » [11]

Après les élections de dimanche dernier, le SPÖ et l’ÖVP se retrouvent à couteaux tirés. La constitution d’une énième « grande coalition » semble peu probable, à moins que Christian Kern ne décide de céder sa place. Sebastian Kurz, largement conforté par les urnes, a déclaré dimanche soir qu’il ne retiendrait que le candidat avec lequel il serait le plus à même de mettre en place ses propositions. Si un rapprochement entre l’ÖVP et le FPÖ n’a jamais été publiquement évoqué par l’intéressé, une coalition de droite dure entre les deux formations a pourtant de grandes chances de s’installer au pouvoir au terme d’une telle campagne.

Notes

[1Gartner G. (17 octobre 2017). Arbeiter zur FPÖ, Akademiker zur SPÖ : Welche Wählergruppen wohin gewechselt sind. Der Standard. [https://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0443-autriche-vers-le-retour-d-une-coalition-parti-populaire-uvp-parti-liberal-fpu]

[2Puls4. (octobre 2015). Die Runde der Spitzkenkandidaten. [https://www.puls4.com/Wahlkampf-2017/Videos/Ganze-Folgen/Die-Runde-der-Spitzenkandidaten-568566]

[3Karnitschnig M. (9 octobre 2017). Austria’s Haus of Cards. Politico.eu. [http://www.politico.eu/article/austria-election-scandal-christian-kern-sebastian-kurz-haus-of-cards/]

[4Compte-rendu. (11 octobre 2017). Zwischen Veränderung und Balance. News ORF. [http://orf.at/stories/2410481/2410480/]

[5Al-Serori L., Das Gupta O. (octobre 2017). Die Akte Strache : Teil 1. Süddeutsche Zeitung. [http://gfx.sueddeutsche.de/apps/e563408/www/]

[6Krupa M. (11 octobre 2017). Nach rechts ! Zeit Online. [http://www.zeit.de/2017/42/oesterreich-wahl-sebastian-kurz-kanzler-oevp-spoe]

[7Krupa M. (11 octobre 2017). Nach rechts ! Zeit Online. [http://www.zeit.de/2017/42/oesterreich-wahl-sebastian-kurz-kanzler-oevp-spoe]

[8Knolle K, Nasralla S. (5 septembre 2017). Austria’s far-right party accuses conservatives of stealing campaign ideas. Reuters. [https://www.reuters.com/article/us-austria-election/austrias-far-right-party-accuses-conservatives-of-stealing-campaign-ideas-idUSKCN1BG2GW

[9Karnitschnig M. (13 octobre 2017). Austria’s far right joins the establishment. Politico.eu [http://www.politico.eu/article/austria-far-right-joins-the-establishment-heinz-christian-strache/

[10« Culotte de cuir » d’origine bavaroise, allant de pair avec le Dirndl féminin, et dont le port pour certaines occasions spéciales est toujours très répandu en Autriche.

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