Tête de liste pour Europe-Ecologie en Île de France, Daniel Cohn-Bendit répond aux questions du Taurillon sur l’avenir de l’Europe : réformes institutionnelles, Europe durable et courage politique sont au programme du candidat sortant.

Taurillon : Quelles doivent être les priorités du budget communautaire pour les 5 prochaines années ?

Daniel Cohn-Bendit : Pour moi, l’Europe doit prendre les moyens d’impulser une véritable politique à l’échelle du continent. C’est même ce qui guide l’engagement européen d’Europe écologie : nous, on dit qu’il faut du volontarisme et de l’ambition pour l’Europe. Et la première des priorités, c’est la transformation écologique de l’économie. C’est la seule solution que nous avons, si nous voulons sortir d’un système dont tout le monde peut témoigner qu’il est en bout de course. Nous sommes arrivés à ce que j’appelle le carrefour des crises : crise économique, crise sociale, crise écologique ne sont pas à prendre les unes après les autres, ou indépendamment ; elles se tiennent les unes les autres et doivent être traitées ensemble.

La surexploitation des richesses et des hommes, les inégalités, la crise écologique, ça ne peut plus durer. C’est à une remise en cause fondamentale de nos modes de vie et de nos modes de production que nous sommes confrontés, devant laquelle nous ne pouvons nous contenter de pansements appliqués de-ci de-là. A crise globale, réponse globale ! Il faut donc transformer en profondeur le système tout en protégeant les personnes, ce à quoi s’attache notre « Contrat écologiste pour l’Europe ». Il faut donc se donner les moyens de le faire.

nous nous battrons pour obtenir un grand emprunt européen de 1.000 milliards d’euros

Or, le budget communautaire tel qu’il existe aujourd’hui est beaucoup trop étriqué et il empêche toute décision. Moins de 1% du PIB continental comme budget, c’est ridicule ! Et en plus, l’Union européenne n’a aucune marge de manœuvre pour s’engager dans une réforme, elle ne peut même pas faire d’emprunt... Impossible de lancer quoi que ce soit de façon concertée, des grands travaux écologiques, un réseau ferré, une reconversion de l’automobile, par exemple… C’est pourquoi nous nous battrons pour changer ces règles et obtenir un grand emprunt européen de 1.000 milliards d’euros, la création d’Agences pour la reconversion de l’économie chargées de mettre en œuvre les axes de ce vaste chantier, et la mise en place d’un « bouclier social européen » permettant de bénéficier d’un revenu de transformation et d’une véritable politique de formation tout au long de la vie.

1.000 milliards d’euros. C’est beaucoup, mais pas si on regarde ce qui se fait ailleurs à une échelle comparable. Aujourd’hui, il faut bien voir que les « plans » annoncés par les pays européens sont tout à fait insuffisants, sans cohérence européenne, et très en-dessous des dépenses envisagées par l’administration Obama. Sans compter que les résultats qu’un tel emprunt pourrait permettre d’obtenir sont considérables. Nous estimons par exemple que la réforme de la PAC dans le sens d’une agriculture plus durable et écologique pourrait entraîner entre 1.5 et 2 millions de créations d’emplois, que les investissements dans l’habitat durable devraient en permettre entre 1 et 1.5 millions… Nous visons au total 10 millions d’emplois nouveaux sur cinq ans à l’échelle européenne : ça n’est pas rien !

Taurillon : Pour vous le Président de la Commission européenne doit-il être issu de la majorité politique du Parlement européen ?

Daniel Cohn-Bendit : Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas se permettre de repartir avec une Commission telle qu’elle a fonctionné ces cinq dernières années. Barroso, c’est d’une part l’incarnation du modèle ultra-libéral qui nous a menés où nous sommes, et d’autre part celui qui a entraîné un affaiblissement considérable de son institution, sur le plan politique, face aux intérêts de certains gouvernements. Nous nous opposerons donc bien évidemment à sa reconduction. La désignation du Président de la Commission est un processus complexe et qui échappe en partie au Parlement européen mais celui-ci a un vrai rôle à jouer, un rôle que Lisbonne vient même renforcer. Il serait donc irresponsable de notre part de ne pas tout faire pour dégager une majorité capable de peser pour une solution alternative. On voit que ce combat sera difficile à mener, puisque une partie du PSE continue à l’heure actuelle de soutenir la Commission sortante avec le PPE…

Barroso a entraîné un affaiblissement considérable de son institution

Mais je n’exclus pas que les lignes bougent. C’est pourquoi il est très important que le groupe Vert soit aussi fort que possible au Parlement européen après le 7 juin : c’est le plus cohérent, celui qui a montré le plus de constance dans son opposition à Barroso, et le seul à même, me semble-t-il, de faire le lien entre les différentes forces européennes souhaitant parvenir à son éviction et à une autre solution qui pourra relancer l’Europe.

Taurillon : Le Traité de Lisbonne a été ratifié par la quasi totalité des pays de l’Union. Son application est conditionnée par le résultat du second referendum en Irlande. Cette impasse montre les limites du processus actuel de modification et de ratification des traités, où un Etat, quelque soit sa taille, peut faire échec à la volonté générale européenne. Quelles sont vos propositions pour résoudre ce problème ?

Daniel Cohn-Bendit : Vous aurez remarqué que, sur les questions institutionnelles, les candidats d’Europe Ecologie n’ont pas tous toujours tenu le même discours. Cela permet à ceux qui n’ont pas lu notre programme mais qui souhaitent nous dénigrer de s’indigner de nos prétendues incohérences. C’est exactement l’inverse, en réalité. En ce qui concerne le traité de Lisbonne, notre position est très claire : c’est un traité qui n’est certes pas parfait mais qui comprend des avancées et qui, de plus, est effectivement en voie de ratification par l’ensemble des Etats membres.

Ce ne sont pas les traités qui font la politique, c’est l’inverse

Autant prendre cela pour acquis, et nous tourner résolument vers les combats à venir, et la meilleure façon de réformer l’Union européenne. Surtout que de vraies avancées sont possibles, pour peu qu’on sache utiliser tous les outils mis à notre disposition. Aujourd’hui, certains vous disent que les traités ce sont des textes qui brident par avance toute possibilité d’action. Nous refusons de tomber dans cette facilité. C’est aux élus de prendre leurs responsabilités et de faire évoluer les traités ; ce ne sont pas les traités qui font la politique, c’est l’inverse. Et ceux qui se présentent pour dire que rien n’est possible n’ont qu’à rester chez eux. L’Europe, c’est ce qu’on en fait, et le groupe Verts au Parlement européen devra peser, pour pouvoir faire mieux.

En ce qui concerne plus précisément les institutions, la question que vous posez ne trouvera pas de réponse claire tant qu’on n’aura pas clairement sauté le pas d’une véritable Constitution, qui ne se contente pas de reprendre les traités antérieurs et de détailler les politiques communes menées jusque-là. Une Constitution, à l’échelle d’un pays comme à l’échelle de l’Europe, c’est fait pour organiser les pouvoirs publics et pour établir nos valeurs fondamentales. C’est un texte qui doit être politiquement fort, court, lisible. C’est un texte qui ne peut être rédigé que dans le cadre d’une Assemblée constituante, ce qui nécessiterait l’organisation d’élections spéciales par les autorités communautaires, ou dans celui d’un Parlement européen qui se serait autosaisi de la question

Enfin, c’est un texte qui doit être validé à l’échelle européenne, sur la base d’un référendum européen, qui se tiendrait le même jour dans toute l’Union, avec un système de majorité qualifiée – 65% des Etats et 50% de la population, par exemple. On voit mal, dans ces conditions, comment un Etat qui s’obstinerait à refuser ce texte, et donc à poursuivre l’aventure commune, pourrait ne pas sortir purement et simplement de l’Union européenne. Il y a un moment où il faut savoir faire des choix et être clair avec soi-même ! Le rêve européen, ça demande aussi un peu de courage ; et face à l’ampleur des crises, je crois qu’il est temps d’en avoir.