Crise de la démocratie ? On ne va pas pleurer Berlusconi et Papandréou, quand même !

, par Iris Passy

Crise de la démocratie ? On ne va pas pleurer Berlusconi et Papandréou, quand même !

On entend depuis quelques jours des voix s’élever, et de façon légitime, pour s’émouvoir de l’importance qu’ont prise les marchés et les impératifs économiques de la zone euro dans le choix des chefs de gouvernement italiens et grecs. Les berceaux de la démocratie et de la république semblent aller à rebours des principes qu’elles ont apporté au monde, et ce bien malgré elles.

Dessinateur : Frep http://www.crayondenuit.com/

Le départ des chefs de gouvernement précipité par les marchés financiers

En Grèce, Papademos a été choisi au détriment de plusieurs autres prétendants au poste de Premier ministre du gouvernement d’union nationale, dont le président de l’Assemblée nationale grecque, après la démission de Georges Papandréou, dont l’idée de référendum n’a pas fait long feu sous le tir croisé de réprobations de Paris et de Berlin.

En Italie, plusieurs solutions étaient envisagées, notamment des élections anticipées. Il a cependant été préféré aux élections, la désignation rapide d’un gouvernement de transition, apte à diriger vite le pays et à reprendre en main les données économiques et financières. De toute évidence, on ne peut nier que le contexte économique, et notamment la pression des marchés financiers, sur lesquels se finance et s’apprécie la dette publique des Etats, a été déterminante dans le choix des solutions politiques.

Clairement, cela pose des questions quant au respect de la démocratie et de la volonté des peuples italiens et grecs, qui subissent la crise, la pression des marchés et des autres pays de la zone euro sans vraiment avoir été consultés.

Le départ de Berlusconi ? Les peuples en ont rêvé, les marchés l’ont fait !

Toutefois, au nom même des principes démocratiques, on a beau jeu de regretter maintenant le Cavaliere. Le spectre du Grand Capital européen rend curieusement amnésiques ceux qui pouvaient condamner ses propres manquements à la démocratie.

Faut-il vraiment rappeler que depuis longtemps, il ne fait plus l’unanimité dans son propre pays, que le Vatican l’a condamné pour ses frasques choquantes et illégales ? Qu’il n’est pas élu par le peuple, mais par le Parlement, et que son habileté politique résidait essentiellement dans sa capacité à recueillir le soutien de la Ligue du Nord pour ses alliances ? Que sa démission va entraîner la réouverture de dizaines de dossiers criminels, dont certains portent sur ses liens avec la mafia, mis en sommeil par l’immunité accordée par ses fonctions ? Qu’il a fait modifier la loi pour réduire la période de poursuite et échapper aux accusations grâce à la prescription des faits ? Et pour les critiques de la puissance du « mur d’argent », faut-il rappeler que Berlusconi est le troisième homme le plus riche d’Italie, et qu’il contrôle la majorité des médias italiens ?

Enfin, Berlusconi est tombé par ce que qui l’a porté au pouvoir : le Parlement. On oublie que c’est à la suite d’un vote de défiance du Parlement italien qu’il a perdu le pouvoir, et à notre connaissance, le Parlement italien est assez grand pour savoir ce qu’il fait.

Quant à la Grèce, il est risible de voir que l’accès de « démocratite » aiguë qui a pris Papandréou dans ses dernières heures à la tête du pays ait suffi à lui conférer un brevet de sainteté démocratique. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne fallait pas de référendum, qu’il ne fallait pas consulter le peuple grec, qui consent déjà des efforts énormes et qui va encore devoir en consentir. On ne dira jamais assez la misère dans laquelle certains bas revenus se trouvent.

Mais oublie-t-on que Georges Papandréou appartient à l’une des deux grandes familles qui se partagent le pouvoir en alternance depuis la chute de la dictature des Colonels, les Papandréou et les Karamanlis ? Que la Grèce est un pays où la corruption est endémique, sous la forme des « fakelaki », les enveloppes, données couramment aux médecins, aux professeurs, aux juges, aux policiers, aux agents du fisc… (voir à ce sujet par exemple l’article du blog de Jean Quatremer [1] Que la fraude fiscale, additionnée à cette corruption, participe au creusement de la dette qui asphyxie le pays ?

Le rôle surdimensionné des préoccupations économiques doit nous inquiéter pour l’avenir de la démocratie. Mais le départ de ces deux chefs de gouvernement, remplacés par des fonctionnaires chevronnés à la tête de gouvernements d’union dans lesquels les partis (y compris les extrêmes) sont représentés, ne doit pas être promu au rang de sacrifice de la cause du peuple.

Ni Berlusconi ni Papandréou ne méritent le titre de martyrs de la démocratie.

Vos commentaires

  • Le 15 novembre 2011 à 10:46, par judabricot En réponse à : Crise de la démocratie ? On ne va pas pleurer Berlusconi et Papandréou, quand même !

    Drôle de rapport à la démocratie parlementaire dans cet article. Tantôt on dit que Berlusconi n’a pas été élu par le peuple mais par le Parlement, sous-entendu ce n’est pas le summum de la démocratie. Mais d’un autre côté, le départ de Berlusconi ce n’est quand même pas la dictature des marchés, c’est la défiance du Parlement qui est « assez grand pour savoir ce qu’il fait ».

    De deux choses l’une : soit le Parlement est l’expression démocratique du peuple, auquel cas l’élection de Berlusconi est démocratique et sa légitimité comme chef du Gouvernement est incontestable —tout comme sa sortie du pouvoir. Soit la démocratie parlementaire n’est pas « suffisamment démocratique » à vos yeux. C’est votre droit de le penser.

    Mais si c’est le cas, je me pose des questions sur la portée de la défense du rôle du Parlement européen dans la construction d’une Europe politique présentée sur le Taurillon.

  • Le 15 novembre 2011 à 11:49, par Jonathan Leveugle En réponse à : Crise de la démocratie ? On ne va pas pleurer Berlusconi et Papandréou, quand même !

    @judabricot : Attention aux raccourcis ! L’intérêt de cet article est de montrer que Berlusconi et Papandréou ne sont pas des martyrs de la démocratie. Ce sont deux leaders qui étaient très fortement contestés dans leurs pays et dont la population réclamait le départ.

    L’intérêt de cet article est de montrer que malheureusement, ce sont les marchés qui ont réussi ce que des mois de manifestations réclamaient. Le Taurillon ne s’en réjouit pas, il ne fait que constater cet état de fait.

    Le Taurillon est effectivement attaché au rôle du Parlement européen dans une Europe démocratique. Il demande depuis des années que ses pouvoirs soient renforcés pour rapprocher les populations des instances européennes dirigeantes.

  • Le 16 novembre 2011 à 07:44, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Crise de la démocratie ? On ne va pas pleurer Berlusconi et Papandréou, quand même !

    Ce qui est intéressant dans cet affaire est que l’on observe des démocraties parlementaires qui fonctionnent où les élus du peuple ont la possibilité de sanctionner un gouvernement qui a échoué. Malheureusement ce type de contrôle est de facto interdit par la pratique de la Ve République issue du régime gaulliste où le Parlement est inféodé au pouvoir exécutif.

    Les institutions européennes doivent naturellement être améliorées mais le vrai déficit démocratique pour la France réside dans ses propres institutions.

  • Le 16 novembre 2011 à 21:03, par judabricot En réponse à : Crise de la démocratie ? On ne va pas pleurer Berlusconi et Papandréou, quand même !

    Evidemment je connais, partage et soutiens l’attachement du Taurillon au rôle du PE, je m’efforçais simplement de soulever une contradiction dans la présentation de certains arguments de l’article.

    @VXL : oui mais regarde, ce que montre l’article c’est que précisément dans les démocraties parlementaires grecque et italienne ce qui s’est passé c’est que le peuple n’a pas eu loisir de sanctionner, ou pas, son Gouvernement puisque le changement d’exécutif s’est fait sans consultation du peuple, simplement par pressions de chancelleries, négociations de cabinets, répercutants tous deux la pression venue des investisseurs —que je préfère au terme « marchés ».

    Au final le système parlementaire n’a pas protégé la prérogative du peuple à choisir son gouvernement par l’élection, pas plus que ce que tu pointes comme une limite de la Vème réPublique.

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