Fédéralisme

Et si la Lumière venait de Suisse ?

Suisse - ’’Willensnation’’ - quels sont tes principes fondateurs ?

, par Ronan Blaise

Et si la Lumière venait de Suisse ?

A propos de la Suisse revient souvent une expression : ’’Suisse, Willensnation’’ [1]. Qu’en est-il exactement ? Quels sont aujourd’hui les grands éléments du pacte fondateur suisse ? En quoi peuvent-ils nous inspirer pour mieux expliciter, plus clairement, le ’’vouloir vivre ensemble’’ européen ?

Il y a quelques années, l’historien suisse fribourgeois Urs Altermatt lançait une mise en garde : ’’Avec ses quatre langues [2], la Suisse court le risque, en ce début de XXIe siècle, de se disloquer en blocs linguistiques’’.

Et récemment ce fut au tour de L’Hebdo de Lausanne de pareillement s’inquiéter : ’’Dans une trentaine ou une cinquantaine d’années, la Suisse n’existera plus.’’ [3].

Et effectivement, les récentes consultations électorales de ces dernières années [4] ont fait apparaître des divergences politiques qui - troublante coïncidence - suivent presque à la perfection le tracé des frontières linguistiques, illustrant là de profondes divergences de vues entre francophones et germanophones, entre romands et alémaniques.

D’où l’intérêt de se poser aujourd’hui la question suivante : la Confédération helvétique est-elle aujourd’hui menacée d’éclatement ?

Par delà les ’’Röstigraben’’...

En Suisse, on désigne ces fameux clivages linguistiques et culturels (et politiques ?) sous le nom de ’’Röstigraben’’. Un terme ’’culturel’’ (et - comme on va le voir ici - ’’culinaire’’...) bien spécifique (et bien spécifique à la Suisse...) qui mériterait là, à lui seul, une bien longue explication.

En effet il s’agit là ni plus ni moins que des ’’Graben’’ (barrières, fossés) de ’’Rösti’’, celui-là (rösti) étant ni plus ni moins qu’un plat local (i. e : en fait des galettes de pommes de terre...) cuisiné plus ou moins différemment (quoi que...) dans les différentes régions linguistiques ici concernées.

Or, le ’’Rösti’’ n’est-il pourtant pas - en ces différentes ’’variétés’’ locales - le plat national commun à tous les Suisses ? Et ces si ambivalents ’’rösti’’ ne symbolisent-ils pas, aujourd’hui en fait, finalement bien plus l’échange entre les grandes régions linguistiques de la Suisse que leur éloignement ?

Des clivages paradoxalement facteurs de cohésion

Où l’on se rend donc bien compte que la Confédération helvétique survit néanmoins à ces fractures politiques et culturelles : une Confédération où - paradoxalement - les clivages ’’autres’’ sont si nombreux qu’ils en assurent en fait la cohésion.

En effet, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réalité complexe et la diversité de la Suisse semble être la meilleure garantie de sa cohésion voire de sa survie : de nombreux autres clivages politiques et culturels existant entre ville et campagne, entre catholiques et protestants, entre régions riches et régions pauvres qui traversent ainsi les frontières linguistiques.

De multiples fossés qui créent des lignes de force qui transcendent donc les frontières linguistiques et qui ainsi - paradoxalement - donnent sa cohésion au pays. Ce qui permet de dire - à la manière de l’écrivain helvétique Friedrich Dürrenmatt - qu’a priori ’’rien n’oblige à mettre fin à l’expérience suisse’’.

Unité, diversité, fédéralisme

En tout cas, l’expérience suisse nous invite ainsi à nous poser la question du ’’vouloir vivre ensemble’’ et de ce qui permet donc de faire cohabiter harmonieusement ensemble aujourd’hui des individus dissemblables et des communautés diverses, conjuguant ainsi les principes d’unité et de diversité.

Car qu’est-ce qui permet donc de ’’faire tenir ensemble’’ les différentes et dissemblables (parfois même antagonistes) composantes de la Suisse d’aujourd’hui, sinon les principes mêmes d’un fédéralisme bien compris ?!

A savoir : une culture politique bien spécifique et commune à tous. A savoir : une vie politique commune et des institutions à peu près semblables dans chaque cantons, également vécues et partagées de même façon (et dans un esprit similaire...) à l’échelle du pays.

A savoir la reconnaissance d’un cadre institutionnel et légal impartial. Et enfin : à savoir la reconnaissance unanime de la suprématie du Droit et - pour le règlement des conflits - de l’arbitrage des tribunaux. Esprit du fédéralisme, es-tu là ?

- Illustrations :

Le visuel d’ouverture de cet article est tiré de l’Encyclopédie en ligne wikipédia.

- Sources :

Cet article s’inspire d’un document tiré du journal économique hebdomadaire suisse « Die Wochenzeitung » (de Zurich) : document publié dans l’hebdomadaire français « Courrier International » n°456 du 29 juillet 1999 (ici, page 9).

Mots-clés

Notes

[1’’Suisse, Willensnation’’, i. e : Suisse : ’’nation de par sa propre volonté, peuple uni dans l’action’’.

[2i. e : le suisse-allemand, le français, l’italien et le romanche.

[3Précisons que la Suisse compte aujourd’hui - chiffres tirés du recensement de l’an 2000 - environ 7,5 millions d’habitants dont environ 4,5 millions de germanophones (soit environ 65% de la population totale), environ 1,5 millions de francophones (soit environ 20% de la population totale), un peu plus de 450 000 italianophones (soit environ 7,5% de la population totale) et environ 35 000 locuteurs romanches et ladins (soit environ 0,5% de la population suisse totale...).

[4Sur l’octroit du droit de vote aux femmes, sur la pertinence de la mise en place d’un réseau énergétique nucléaire civil, sur le service civil et l’objection de conscience, sur la limitation de vitesse sur les routes, sur divers projets de réforme de l’actuel système d’état-providence (en particulier à propos d’un récent projet d’assurance et de congé maternité...), sur divers aspects de la politique nationale d’immigration, sur l’éventualité d’une dépénalisation légale de l’usage de certaines drogues dîtes ’’douces’’, sur le rôle de la Suisse à l’ONU, dans les organisations internationales (ou en dehors de celles-ci...), sur divers aspects des relations euro-suisses, etc.

Vos commentaires

  • Le 29 septembre 2006 à 08:30, par Karim-Pierre En réponse à : Et si la Lumière venait de Suisse ?

    Eh oui, c’est la diversité qui fait l’unité de la Suisse. Pour ma part je suis très confiant : la Suisse est bien moins menacée par l’éclatement que la Belgique. Parce qu’en Suisse, l’identité cantonale est très forte et n’est pas menacée par l’identité suisse, qui s’ajoute sans la remplacer. En Belgique au contraire les entités fédérées ont été créées presque en opposition à l’État Belge.

    Puissions-nous prendre exemple sur la Suisse !

  • Le 6 décembre 2006 à 13:55, par Ronan Blaise En réponse à : L’Europe, un projet suisse ?

    Dans ce article, ci-dessous, M. Max A. Ambühl, membre du Mouvement européen suisse depuis 1951 (et responsable opérationnel jusqu’en 1990), évoque quelques épisodes des 70 ans de combat des pro-européens suisses, penseurs précurseurs de l’organisation politique du continent :

    ’’Ce 4 décembre 2004, le Mouvement européen suisse, rebaptisé en 1998 Nouveau Mouvement européen suisse (Nomes), a célèbré son 70e anniversaire à Bâle, où il fut fondé le 24 juin 1934. Sans pouvoir rendre justice à tous ses acteurs, ce bref aperçu laisse entrevoir l’importance de son action et des débats qui la fondent.

    Coupés du monde par des frontières fermées, les Bâlois ont ressenti plus qu’ailleurs la tragédie de la Première Guerre mondiale. En 1926 déjà, un Europäerbund apparaît à Bâle. Dans cette même ville, en 1930, le Mouvement paneuropéen du comte Coudenhove Kalergi tient congrès. Il s’agit pour les congressistes de transformer en appel populaire l’initiative diplomatique pour une Union européenne lancée l’année précédente par Aristide Briand. Dans la foulée, le 2 mars 1933, un mois après la prise de pouvoir par Hitler, un groupe de personnes constitue le comité d’Europa-Union. Ce dernier organise une grande manifestation au Casino, le 17 mai 1933. L’émergence du IIIe Reich échauffe les esprits. La manifestation a un énorme retentissement dans toute la Suisse. « Patrie et communauté des peuples » constitue le thème central du manifeste présenté par Hans Bauer, futur président de notre mouvement. L’année suivante, les Bâlois se séparent de Coudenhove Kalergi pour des raisons idéologiques et fondent, le 24 juin 1934, l’Union européenne, Mouvement suisse pour la fédération de l’Europe. Font partie du comité des personnalités du monde universitaire et économique, dont le fabricant bernois de chocolat Theodor Tobler.

    En 1935, inquiet face au risque d’une guerre en Europe et cherchant à freiner le trafic d’armes international, le mouvement lance une initiative populaire introduisant un contrôle par la Confédération de l’industrie d’armement et du trafic d’armes. Le 20 février 1938, l’initiative est adoptée par le peuple et les cantons. Pendant la guerre, le mouvement anticipe la fin des hostilités. En 1940 à Berne, les principes directeurs d’une fédération européenne sont établis. Dans le même esprit, Wilhelm Hoegner, constitutionnaliste allemand émigré en Suisse, élabore pour le mouvement un projet de Constitution européenne, qui sera adapté et publié par Max Imboden, professeur de droit public à l’Université de Bâle.

    En septembre 1946, à l’invitation du mouvement suisse, 78 personnes de 13 pays issues de la Résistance se réunissent à Hertenstein, sur les bords du lac des Quatre-Cantons. A l’unanimité, le Programme de Hertenstein préconisant une communauté européenne basée sur des principes fédéralistes est adopté. Au même moment à Zurich, Winston Churchill adresse son appel historique aux Européens : « Il faut faire les Etats-Unis d’Europe ! » En décembre, l’Union européenne des fédéralistes (UEF) est créée à Paris, dans le prolongement de la conférence de Hertenstein.

    Par la suite, les délégués suisses prennent une part active aux travaux de l’UEF, notamment Jeanne Hersch, professeur à l’Université de Genève, Henri Genet, municipal de Lausanne, et Denis de Rougemont. Dans l’Europe en gestation, deux tendances s’affirment très vite parmi les différents mouvements militant en faveur de l’unité européenne. D’une part, les unionistes, emmenés par Winston Churchill qui, malgré sa formule fédéraliste de Zurich, souhaite une Europe centralisée. D’autre part, les fédéralistes qui n’entendent pas renoncer à leur exigence d’un modèle décentralisé de « fédération » européenne.

    Les deux tendances s’affrontent lors du Congrès de l’Europe de La Haye, en mai 1948. Ce rassemblement spectaculaire, présidé par Winston Churchill, attire des centaines de participants, dont des personnalités de premier plan, ministres en exercice, parlementaires, grands patrons du secteur privé, chefs syndicalistes, acteurs culturels et chefs religieux. La Suisse, avec 30 délégués, est représentée entre autres par Marcel Pilet-Golaz, ancien conseiller fédéral, Denis de Rougemont et Henri Genet. Le congrès aboutit à une série d’initiatives, dont les plus importantes sont la création du Mouvement européen et la naissance du Conseil de l’Europe. Pour les Suisses, la résolution sur la création du Centre européen de la culture, qui s’établira à Genève sous la direction de Denis de Rougemont, revêt une importance particulière.

    Malgré les grands discours, le succès est mitigé. Sur le fond, les deux positions antagonistes sur les institutions de la future Europe restent inconciliables. Quant à la Suisse, elle renonce à entrer au Conseil de l’Europe, qui tient sa première session en 1949 à Strasbourg. Malgré la pression d’une partie de l’opinion publique, des membres de notre mouvement participent à une manifestation de la Jeunesse européenne fédéraliste à Strasbourg, le Conseil fédéral déclare que l’appartenance au Conseil de l’Europe est incompatible avec la neutralité.

    Par ailleurs, la Suisse ne se sent pas concernée par la déclaration de Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, qui marque en 1950 un tournant décisif dans l’intégration européenne. Le projet instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) met sur pied la première autorité supranationale européenne et change ainsi le destin de l’Europe. Hélas, l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 stoppe l’élan politique. Dès lors, soucieux de ne pas abandonner l’idée d’une intégration plus poussée, les dirigeants européens se mettent d’accord sur la création, en 1957, de la Communauté économique européenne (CEE).

    L’intégration économique des six pays de la CEE incite les pays non membres à rechercher des coopérations. Dans ce contexte, la Suisse participe à la création, en 1958, de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Cet arrangement n’empêche pas la Suisse de rechercher une forme d’association à la CEE, au début des années 60. Notre mouvement est décidé à intervenir dans le débat qui fait rage. En 1962, il consacre son congrès de Baden à ce sujet controversé au sein même du mouvement.

    Une minorité plaide pour l’adhésion pleine et entière à la CEE. Un débat sans fin sur la neutralité et sa compatibilité avec une adhésion ou une association anime les travaux du congrès. A son terme, une nette majorité choisit l’association à la CEE, soulignant ainsi sa solidarité avec la position du Conseil fédéral. Seul un petit nombre de délégués, dont moi-même et Marcel Beck, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Zurich, se prononcent pour l’adhésion. En fait, faute d’un accord avec « Bruxelles », l’association ne se réalisera pas.

    Dans les années 70, le mouvement s’engage dans la campagne référendaire sur l’accord de libre-échange entre la Suisse et la CEE. Le secrétaire central d’alors, Luzius Wasescha, aujourd’hui ambassadeur au Secrétariat d’Etat à l’économie, se déplace dans tout le pays pour le défendre. Sous son impulsion, le mouvement se consacre également à la promotion des projets du Conseil de l’Europe, organisation à laquelle la Suisse a fini par adhérer en 1963.

    En 1989, le mouvement passe à l’offensive, avec les « Thèses pour une politique européenne de la Suisse » lancées par son président, Guy-Olivier Segond, conseiller national, puis conseiller d’Etat. Novateur, Segond postule un changement de stratégie et l’ouverture d’un grand débat national sur la place de la Suisse en Europe qui permette à l’opinion publique de se préparer à l’adhésion. Depuis quinze ans, le Nomes poursuit cet objectif et se bat pour que notre pays rejoigne l’UE.

    Malheureusement, à l’exception des accords bilatéraux, les projets d’intégration européenne seront rejetés en votation. En 1992, le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz, président d’honneur du Nomes, devra constater l’échec de l’EEE. L’immense déception provoquée par cette occasion manquée stimulera l’activité des pro-européens qui s’uniront et lanceront l’initiative « Oui à l’Europe ». Maintenue en raison du refus du Conseil des Etats d’accepter le contre-projet du Conseil fédéral, l’initiative connaîtra en 2001 la défaite que l’on sait, révélant les peurs du pays face à la construction européenne.

    Aujourd’hui plus que jamais, l’action du Nomes reste indispensable. Dans la perspective qui était déjà celle de son premier président, Hans Bauer, lorsqu’il déclarait : « Notre responsabilité européenne nous oblige à prendre position contre l’hostilité ouverte et si répandue qui se manifeste en Suisse contre l’Europe, et qui rappelle l’opposition contre l’intégration de la Suisse elle-même au XIXe siècle […]. Mais notre responsabilité suisse nous oblige en même temps à ne pas voir que le but final d’une communauté fédérale européenne, mais à penser et à favoriser chaque pas qui puisse nous rapprocher pratiquement de ce but. » ’’

    (Sources : letemps.ch).

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