Politiques communautaires

L’Europe est-elle en mal d’Espace ?

Quelles ambitions ? Quels projets ? Quels moyens ?

, par Ronan Blaise

L'Europe est-elle en mal d'Espace ?

Aux lendemains de l’adoption du Traité de Lisbonne, l’Europe communautaire se cherche des projets ambitieux et fédérateurs : susceptibles de créer l’adhésion populaire, de démontrer son dynamisme économique, d’exposer ses savoirs-faire technologiques, ses talents scientifiques. Parmi tous les projets communautaires possibles, on pourrait donc envisager la mise en place d’une authentique politique spatiale européenne et ’’communautaire’’ enfin digne de ce nom.

A ce titre, avez-vous déjà entendu parler du programme spatial européen « Phoenix » ? Ce fameux programme « Phoenix », c’est - ici représenté par le visuel d’ouverture de cet article (ci-contre) - le projet d’une future navette spatiale européenne.

Seulement voilà - symbole éclatant des virtuelles potentialités, des errements politiques (mais, également, actuelles évidentes difficultés...) de l’Europe spatiale - il n’est cependant pas vraiment sûr aujourd’hui qu’un tel projet [1] voit jamais le jour.

Et ce : faute de volonté politique affirmée, faute de structures institutionnelles adéquates (et faute de moyens financiers conséquents). Quant à l’ « Europe spatiale » (et quant à son avenir : ses ambitions, ses projets et ses moyens...) cet article se propose donc de faire - ici - un rapide petit tour de la question...

Depuis les tous premiers pas du projet européen, ils ’’s’opposent’’ politiquement entre eux quant à la stratégie la plus pertinente à adopter : les « fonctionnalistes » (adeptes de la stratégie des ’’petits pas’’ et du ’’fait accompli’’ économique…) et les « fédéralistes » (partisans d’un ’’grand’’ saut constitutionnel et démocratique vers une Europe à dimension politique...).

Et, aux lendemains de l’échec du projet constitutionnel « TCE », il est aujourd’hui plus que jamais de ’’bon ton’’ d’opposer à toute volonté d’aboutir à terme à une ’’Europe politique’’ (via une souhaitable Constitution européenne...), l’idée maîtresse d’une plus pragmatique (plus raisonnable ?) ’’Europe des projets’’…

Une vision des choses qu’on pourrait fort bien éventuellement accepter, à condition - toutefois - qu’il y en aient vraiment, des projets... A supposer que des structures institutionnelles pertinentes existent déjà pour les abriter, les faire vivre et leur permettre de se développer. Et à supposer que de tels projets soient effectivement assez ambitieux pour vraiment susciter l’adhésion de nos opinions publiques.

C’est pourquoi, en cette fin d’une année 2007 où l’on a célébré aussi bien le cinquantenaire du Traité de Rome (en mars dernier) que celui (en octobre dernier) du lancement du premier satellite artificiel (soviétique) « Spoutnik 1 », on peut effectivement légitimement s’interroger sur les projets et sur les, aujourd’hui, très (trop ?) modestes ambitions actuelles de l’Europe en matière spatiale...

Bilan de l’Europe spatiale en 2007

Actuellement l’Europe spatiale se structure essentiellement autour de l’« Agence spatiale européenne »(’’European Space Agency’’, ESA), une agence intergouvernementale européenne fondée en 1973-1975 et regroupant, à l’heure actuelle, environ 20 Etats-membres (dont la Suisse et la Norvège), plus un Etat ’’non-européen’’ néanmoins associé : le Canada.

L’Europe spatiale dispose aujourd’hui de l’autonomie d’accès à l’espace, notamment grâce au lanceur « Ariane V » (et son corollaire, ’’port spatial’’ de l’Europe : le centre spatial guyanais de Kourou) mais également avec la mise en œuvre d’un partenariat stratégique avec la Russie accords qui - à partir de l’année prochaine, en 2008 - permettront d’exploiter le lanceur moyen « Soyouz » depuis la Guyane…) ainsi qu’avec le développement du petit lanceur (sous maîtrise d’oeuvre italienne) « Véga », opérationnel à partir de la fin 2008.

L’Europe est également aujourd’hui un leader mondial dans bien des domaines liés à l’espace : tel le domaine de l’observation de la Terre (crucial pour étudier l’évolution du climat, rendre possible la prévention des risques naturels ou pour assurer une meilleure gestion des ressources naturelles) avec le développement d’initiatives comme le « GMES » (« Global Monitoring for Environment and Security ») et l’« Eumetsat » (projet de développement et d’exploitation des satellites météorologiques).

Dans un même esprit, on a également vu se développer, dans les dernières années les plus récentes, le projet « Galiléo » destiné à donner à l’Europe une autonomie en matière de navigation par satellite de type « GPS » [2]. Autres domaines dans lequel l’Europe spatiale se distingue plutôt favorablement : certains programmes de recherche scientifique pure, comme la mission « Huygens » (menée sur Titan, début 2006…) et tel le projet « Corot », dédié à la recherche des exoplanètes (lancé en décembre 2006).

Parmi les autres programmes actuellement menés par l’ESA, on compte également : le programme « Quichotte » » (de lutte contre les risques de collision entre des astéroïdes et la Terre) et le programme « Darwin » », programme de recherche d’exoplanètes.

Ce bilan apparemment flatteur doit toutefois être tempéré

En effet, on a récemment vu comment le programme « Galiléo », l’un des projets phares de l’Europe spatiale (projet dont la Commission européenne est à l’origine, mis en œuvre par l’ESA sur une architecture conçue par le CNES…), a longtemps patiné et pris du retard au risque d’avorter pour des problèmes financiers liés à la volonté de certains Etats participants d’obtenir un ’’juste retour’’ sur leurs contributions financières.

De même, on peut reconnaître que l’Europe semble avoir renoncé à tout projet de navette spatiale (ancien projet « Hermès »), projet aujourd’hui remplacé par un fantomatique projet « Phoenix » d’EADS dont on ne sait au juste s’il aboutira jamais... alors même que l’ESA doit bientôt préparer la nouvelle génération de lanceurs devant succéder à l’« Ariane V » (dont un grand ’’carénage’’ devrait cependant être envisagé à l’horizon 2015).

Par ailleurs, force est de constater que l’Europe est également somme toute peu présente dans le domaine des vols habités (se limitant là aux seuls travaux du module de recherche « Colombus », dans le cadre de la « Station Spatiale Internationale » ») et son engagement dans les programmes d’exploration (vers Vénus ou Mars, par exemple…) reste limité à des moyens exclusivement robotisés, et prend du retard.

Egalement, on constate que l’investissement européen en matière de Défense et de sécurité (notamment dans les domaines des télécommunications, de la surveillance satellitaire et du renseignement) reste très limité : ne reposant guère que sur des initiatives nationales restreintes. L’Europe ne disposant actuellement pas, en propre, de capacités autonomes d’écoute, d’alerte avancée, de surveillance de l’espace ou de navigation qui soient opérationnelles à ce jour.

Ainsi, on peut voir que tout ce qui touche à la recherche et au développement doit être majoritairement supporté par des programmes civils. Ce qui atteste d’une évidente vulnérabilité de l’industrie spatiale européenne : une industrie spatiale européenne dont la dépendance à l’égard du marché commercial est plus élevé (actuellement à hauteur de 50% de son chiffre d’affaire) que celle de l’industrie spatiale américaine (dont 80% du chiffre d’affaire correspond aujourd’hui à des commandes institutionnelles…).

L’absence d’une véritable Politique spatiale européenne

Gros handicap pour l’Europe spatiale : elle ne dispose pas aujourd’hui d’une organisation institutionnelle associant l’ensemble des acteurs. Ainsi, l’activité spatiale européenne reste pour l’essentiel de l’initiative de ses Etats membres : soit de leur propre responsabilité, soit par le biais d’agences intergouvernementales dont la plus importante est l’« Agence spatiale européenne » (ESA).

De même l’Union européenne (UE) ne dispose pas de compétences propres dans le domaine spatial (pourtant prévues par le TCE rejeté) et donc pas des instruments juridiques et financiers adaptés à des politiques ambitieuses ni à des investissements pluriannuels. L’implication de l’UE dans l’Europe spatiale se fait donc par le bais de supports à des politiques communes : comme, par exemple, le programme « Galiléo » (projet mené dans le cadre de la politique commune des transports).

Les difficultés récentes rencontrées par le projet « Galiléo » (un programme dont la mise en œuvre a été dramatiquement écartelée entre Etats-membres, Commission européenne, « Agence spatiale européenne » et « CNES » franco-français…) nous montrent très clairement les limites du système actuel : des difficultés de montage financiers notamment dues à des divergences profondes entre Etats participants, à la fois sur les objectifs poursuivis (projet stratégique ou à stricte vocation commerciale ?) que sur les retours attendus par chacun d’entre eux (notamment sur le plan industriel).

Gros handicap également : le manque de moyens financiers. En effet, les investissements aujourd’hui consacrés aux activités spatiales européennes apparaissent comme décidément très faibles, tout particulièrement si on les ramène au nombre d’habitants. Ainsi, il faut savoir que pour financer les programmes spatiaux européens, chaque citoyen d’un État membre ne contribue annuellement au financement de l’ESA qu’à hauteur d’environ le modeste prix d’un ticket de cinéma (soit environ à peine le quart des investissements publics consacrés aux Etats-Unis pour financer les activités spatiales civiles...).

Vers une gouvernance spatiale européenne ?

Bref, comme on le voit donc aisément ici, la cadre de travail existant aujourd’hui entre l’UE, l’ESA et les Etats-membres manque très largement de pertinence (et d’efficacité) avec des approches nationales trop souvent cloisonnées, une évidentes déperdition des ressources financières et un manque de maîtrise des programmes (par une puissance publique européenne aujourd’hui encore toujours en timide gestation...).

Bien sûr, des progrès ont été enregistrés ces dernières années avec un début de prise de conscience des actuelles lacunes de l’Europe spatiale. Ainsi, des résolutions allant dans ce sens ont récemment été adoptées par le Conseil de l’UE (aux Conseils ministériels d’Edimbourg, en 2001 puis de Berlin, en 2005).

De même, des ’’accords de coopération’’ ont récemment été conclu [3] entre l’UE et l’ESA : cadre définissant les rôles et responsabilités de ces divers acteurs (UE, ESA, Etats-membres) [4] et instituant là un « Conseil Espace » (regroupant certaines instances décisionnelles de l’UE et de l’ESA) dans le but de leur permettre de développer leur coopération, d’élaborer à terme une véritable politique spatiale européenne ambitieuse et capable de donner les orientations politiques et les impulsions nécessaires à celle-ci [5].

Néanmoins - à l’heure actuelle, en Europe - il n’existe aujourd’hui pas de gouvernance politique vraiment digne de ce nom portant sur les questions spatiales ; ce qui reste tout de même très étonnent au vu du caractère éminemment stratégique pour l’Europe d’un Espace qui pourrait être plus efficacement mis au service des politiques communes de l’Union européenne.

Pour l’avenir il reste donc un profond travail à accomplir : un profond travail de définition des ambitions communautaires, de mobilisation des moyens et de réorganisation institutionnelle. Et beaucoup encore à faire pour stimuler la demande institutionnelle et commerciale (notamment dans le domaine de la défense).

Reste donc à espérer que la prochaine présidence française de l’Union européenne puisse, en se saisissant de ce dossier au combien stratégique, donner là une nouvelle impulsion à la construction européenne. Nous qui, français, sachons fort bien que l’Europe est sans doute le seul cadre politique qui puisse vraiment nous permettre de mettre en œuvre nos ambitions.

Ainsi, quitte à parler d’une ’’Europe des projets’’ (ambitieux ?), juste faire en sorte qu’il y en aient au moins quelques uns… Quant à l’Europe des projets : pourquoi pas (à condition toutefois qu’il y en aient vraiment, des projets...). Même s’il est aujourd’hui bien clair qu’il ne sera très certainement guère possible d’aller efficacement et durablement de l’avant sans opérer - à quelque échelle que ce soit - de très profondes réformes organisationnelles, structurelles (voire institutionnelles...).

- Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article est une représentation d’un projet futuriste (mais complètement fictionnel) d’une éventuelle future navette spatiale européenne « X-2010 » de l’ESA : un document tiré du site www.celestiamotherlode.net.

- Sources :

Sur cette question de l’actualité des politiques spatiales (notamment européennes) en ce tout début du XXIe siècle, on lira avec attention le récent numéro 98 (mai-juillet 2007) de la revue trimestrielle « Géopolitique » (Revue de l’Institut International de Géopolitique), numéro spécial intitulé « Espace : rivalité ou coopération ».

En particulier, on lira très attentivement l’article de l’astrophysicien Stéphane Janichewski (chercheur du CNES) intitulé :« Une vision pour la politique spatiale européenne » (pp. 29 à 37).

Notes

[1Le projet spatial européen « Phoenix » : un projet au nom visiblement prédestiné, puisque portant là le nom d’un oiseau mythologique renaissant sans cesse de ses cendres...

[2Face à ses concurrents américains (GPS), chinois (Beidu) et russe (Glonass).

[3en 2003.

[4Résolution du 7 juin 2005.

[5Résolution du 22 mai 2007.

Vos commentaires

  • Le 27 octobre 2008 à 13:22, par Ronan Blaise En réponse à : L’Europe est-elle en mal d’Espace ?

    Toujours sur le même sujet...

    « Et les européens dans tout ça ? Première puissance économique, Ils possèdent les réserves scientifiques les plus importantes, ont mis au point les lanceurs les plus fiables du monde, les plus rentables, et le vaisseau automatique le plus perfectionné. Ils ne leur manque que la volonté politique... ».

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