En France, le projet d’Europe fédérale est essentiellement porté par des personnalités centristes dont les positions sur des questions comme la mondialisation, l’immigration ou le protectionnisme économique se situent à l’opposé de celles de la majorité des Français. La cause européenne n’est-elle pas condamnée à l’impopularité en restant associée à des opinions politiques rejetées en masse par le peuple ?

Le monopole des courants « modérés » sur la cause européenne

Le malheur de la cause européenne en France est d’être – c’est bien connu – méprisée par le « peuple », comparée à un projet élitiste et technocratique, accusée de ne pas tenir compte des opinions et attentes de la population française…

Des changements institutionnels allant dans le sens d’une « démocratisation » de l’Europe, comme l’élection au suffrage universel du président du Conseil de l’UE, amenuiseraient sans doute l’hostilité des Français à l’égard de l’idée de fédéralisme européen. Une autre manière pour cette idée de gagner radicalement en popularité serait, tout simplement, d’être associée à des principes, des valeurs, des projets politiques dans lesquels une majorité des Français se reconnaissent.

Il est intéressant de noter que, dans le milieu partisan, les expressions les plus profondément pro-européennes émanent essentiellement de mouvances politiques parmi les moins appréciées au sein de l’électorat. Grosso modo, les mouvances politiques les plus europhiles se situent autour du centre de l’échiquier politique et proposent un corpus idéologique libéral, progressiste, « humaniste ». À l’UMP, il s’agit de l’aile gauche du parti s’incarnant dans des personnalités comme NKM ou Alain Juppé ; à gauche, de la social-démocratie modérée que représente Michel Rocard ou Pierre Moscovici. Par ailleurs, l’Europe est au cœur du projet politique du parti de centre-droit de Jean-Louis Borloo UDI. Les écologistes, bien ancrés à gauche tout en étant très favorables à l’intégration européenne, forment il est vrai une exception à cette combinaison centrisme/engouement pour l’UE.

Les idées portées par ce vaste ensemble modéré, qui va du centre-gauche au centre-droit et dans lequel se concentrent les hommes et femmes politiques pro-européens, au vu des sondages de ces dernières années, ne semblent guère faire l’unanimité en France que sur les bancs de SciencesPo…

La tendance « conservatrice » de l’opinion publique française... et européenne

A droite, cette frange centriste, libérale et progressiste s’est vue balayée par les adhérents UMP lors du vote de ceux-ci, en novembre dernier, sur les motions devant déterminer la ligne idéologique du parti. La motion de NKM, « la Boîte a idée », qui se voulait l’antithèse de celle de « la Droite forte » très « droitière », a fini dernière, sa rivale première. Ainsi, la droite « décomplexée » sur les questions d’immigration, de sécurité et d’ordre est aujourd’hui sans ambiguïté celle que réclame la base de l’ancienne majorité présidentielle. À gauche, si le phénomène est moins net, une fragilisation de l’aile modérée peut également être observée. Le vote sur les motions du PS a vu arriver en seconde place – après la motion d’Harlem Désir officiellement soutenue par la quasi-totalité des ténors du parti – celle menée par Emmanuel Maurel, soit la plus à gauche.

Aux élections présidentielles françaises de 2012, les candidats « antisystème » ont atteint des scores considérables : Marine Le Pen, chantre des frontières nationales et contemptrice de la mondialisation, 17,90% des voies ; Jean-Luc Mélenchon, croisé anti-austérité favorable au protectionnisme, 11,10% (en comparaison, Marie-George Buffet avait obtenu 1,93% en 2007).

La « droitisation » de l’UMP, la popularité croissante de l’aile gauche du PS, le succès des candidats « extrêmes » aux présidentielles : tout cela semble témoigner d’une même inquiétude des Français à l’égard de la mondialisation – économique, financière, humaine –, d’une même exigence de frontières, d’un même besoin de protection de la part de la puissance étatique. Une forme de conservatisme récente et transpartisane.

Une kyrielle de sondages a confirmé, régulièrement, cette poussée « conservatrice » : Selon un sondage Ifop de 2011, commenté dans le Huffington Post, « les Français rejettent largement le libre-échange total, l’ouverture totale des frontières, et soutiennent massivement des protections aux frontières » : entre 57% et 84% des Français (selon les sujets : emploi, niveau des salaires, prix, déficit public...) verraient des conséquences négatives dans l’ouverture importante des frontières en France et en Europe ; 65% voudraient augmenter les taxes sur les produits importés de pays à bas coûts.

La même année, 54% des Français, selon un sondage mené par l’Ipsos, considéraient que l’immigration « produit des effets négatifs » sur leur pays, contre 14% seulement « des effets positifs » ; en 2011 toujours, une enquête réalisée par TNS Sofres montrait que 50% des Français voyaient dans la mondialisation une menace, et seulement 40% une opportunité ; au début de 2013, enfin, un sondage a rappelé la tendance générale au « repli » des Français sur des questions comme l’immigration et ses conséquences d’ordre culturel.

Ce phénomène n’est pas particulier à la population française. Les opinions publiques des autres pays membres de l’UE manifestent une crainte assez similaire vis-à-vis de la mondialisation sous ses diverses formes. Si une présentation exhaustive des opinions publiques de chaque Etat membre n’est ici pas possible, nous pouvons citer les données éloquentes de quelques sondages récents :

Popularité du fédéralisme européen ou valeurs centristes : il faut choisir !

La population française (voire l’ensemble des populations européennes) apparait donc, aujourd’hui, très conservatrice sur un certain nombre de sujets concernant la mondialisation et le rôle protecteur de l’Etat à son encontre – des sujets à propos desquels les centristes, c’est-à-dire les principaux pro-européens, prônent une approche d’ouverture, de laissez-faire, de « tolérance ». De sorte que la cause européenne peut sembler d’autant plus repoussante aux yeux d’une grande part des Français qu’elle se trouve jointe à des positions sur le libre-échange ou la libre circulation mondiale des individus qui ne sont pas les leurs.

Quant aux écologistes d’EELV – qui constituent sans doute l’autre force politique pro-intégration européenne majeure dans notre pays – leur soutien à l’entrée de la Turquie dans l’UE [1] les rend encore moins capables de porter un idéal européen de masse que les centristes [2].

L’idée d’Europe fédérale, en d’autres termes, me semble condamnée si elle reste aussi nettement liée à des mouvances politiques allant purement et simplement à contre-courant de l’opinion publique française et des opinions publiques des Etats membres de l’UE. Au contraire, un discours qui dépeindrait une Europe fédérale "protectrice", "forteresse", aux frontières extérieures stables et fermes - sans être, pour autant, une Europe "identitaire" ou d’extrême droite - aurait selon moi toutes les chances d’être apprécié hors des cercles limités d’étudiants de grandes écoles...

Les pro-européens ne peuvent, tout à la fois, s’attrister de la méfiance du peuple français à l’égard de l’ambition fédérale, et perpétuer la confusion entre celle-ci et les valeurs centristes-« humanistes » abhorrées par la majorité des citoyens.