Histoire

La fabrique d’une nation

La France, entre Rome et les Germains

, par Ronan Blaise

La fabrique d'une nation

Ce livre raconte une très vieille histoire, aujourd’hui toujours d’actualité. En effet, depuis cinq siècles, la question de leurs origines obsède les Français. Et pour cause : elle les contraint à s’interroger vraiment sur ce qu’ils sont : Gaulois ? Germains ? Gallo-germains romanisés ? Gallo-romains germanisés ? Nation disposant d’une ’’destinée manifeste [1]’’ (et ethniquement homogène) ou société (métissée et ouverte), fruit de décisions politiques et de hasards historiques strictement conjoncturels ?!

Qui sommes nous ? D’où venons nous ? Où allons nous ? Que signifie être français aujourd’hui ?

Est-il encore possible de dire ’’nos ancêtres les Gaulois’’ ? Dans quelle mesure cela est-il encore historiquement fondé ? Et dans quelle mesure cela n’est-il pas devenu franchement ridicule voire complètement anachronique ?

En quoi ces ’’filiations’’ sont-elles encore aujourd’hui pertinentes ? Que signifie et que révèle aujourd’hui cette recherche des origines et la volonté proclamée de s’y référer parfois encore ?

Fondamentalement, l’auteur de cet ouvrage cherche moins à répondre à ces questions de façon définitive qu’à surtout décliner le long récit de cette fameuse ’’controverse’’ historiographique qui traverse en fait l’Histoire de France : du Moyen âge à nos jours.

’’LA’’ grande question historiographique française

Le peuple français est une énigme. Il n’est pas le seul à l’être ainsi mais, néanmoins, sa nature complexe vaut questionnement et pose question. En effet, si ses origines ’’ethnologiques’’ se perdent dans un lointain passé néolithique et celto-gallique, sa langue est sans contestation aucune de racine latine [2] et son nom ’’collectif ’’ actuel est tout aussi clairement d’origine germanique [3].

Un héritage complexe souvent instrumentalisé par diverses écoles de pensée politiques pour mieux faire avancer leurs thèses et idées. Et cet ouvrage, s’il ne cherche pas à trancher ces questions historiographiques de façon catégorique et définitive (tout du moins en ces termes anachroniques d’autrefois...), n’en n’est pas moins là un compte rendu détaillé de cette ’’querelle’’ qui a mobilisé les plus grands esprits de la pensée politique et de l’école historiographique française.

Et ce, des légistes du XIVe siècle et de Jean Bodin à nos jours : en passant par Carcopino et Ernest Lavisse, Fustel de Coulanges ou Camille Jullian, Jules Michelet ou Augustin Thierry, Dubos ou Boulainvilliers [4], Volney et Montesquieu, etc.

Au coeur des débats érudits

En effet, cette question historiographique est au cœur des débats érudits depuis au moins les XIVe, XVe et XVIe siècles : une époque où une Monarchie française, alors en quête de légitimité politique face à la Papauté et face à l’Empire (germanique), cherche à faire accréditer ce fameux ’’mythe troyen’’ qui lui aurait alors permis d’acquérir légitimité dynastique et respect international.

Il s’agit là d’un mythe (une totale mystification, en fait...) qui, datant des lointaines chroniques médiévales de Grégoire de Tours et du Pseudo-Frédégaire (aux VI et VIIe siècles) fait descendre les rois franç(ai)s de fuyards troyens ayant miraculeusement échappé à la destruction de leur ville pour (sous la direction d’un certain Francus, Francion (ou Anténor), fils du fameux prince troyen Hector...) s’expatrier en ’’Erèbe’’ et venir s’y établir entre Rhin et Danube : là où ils auraient fondé la cité mythique de Sicambria, creuset du futur peuple franc [5]...

Un récit mythologique auquel nous ne saurions accorder davantage de crédit. Et pour cause : non seulement il ne repose sur absolument aucun élément scientifiquement fondé mais parce que, plus important encore (en dehors de ses seuls enjeux de stricte bonne connaissance du passé...), cette controverse dissimule là, en effet, des enjeux idéologiques de pouvoirs relevant de divers niveaux de lecture.

Trouver, à la lumière du passé, le régime politique idéal

En effet, il s’agissait là d’une question de politique ’’intérieure’’ de première importance. Puisque - selon la réponse qu’on voudra bien y apporter - seront historiquement légitimées et politiquement privilégiées, selon les époques, différentes formes de régimes :

Monarchie nationale traditionnelle, centralisée et de Droit divin (ou strictement représentative, décentralisée et d’essence parlementaire...) ou Monarchie militaire (héritière des rois francs et de leur ’’droit de conquête’’) voire Monarchie judiciaire (héritière de l’Empire de Rome, héritière de celui-ci par transferts et ’’délégations de pouvoirs’’ en bonne et due forme),sorte de magistrature républicaine. Empire césarien (dictature militaire ou magistrature publique ?) et/ou régime personnel plébiscitaire (puissance patrimoniale, héréditaire ou élective ?). République vertueuse ’’populaire’’ (démocratique et d’exercice direct)ou République ’’bourgeoise’’ (oligarchique, d’essence parlementaire et d’exercice représentatif...), etc.

De même il s’agissait là de trancher (à la lumière du passé des Républiques de l’Antiquité ; comme Athènes, Sparte, Carthage ou Rome...) sur la forme idéale et définitive à donner aux éventuelles Républiques des Temps modernes (i.e : Confédération helvétique, Provinces-Unies, États-Unis, République française, etc) ou sur le rôle politique à donner aux Assemblées d’Ancien régime.

Lesquelles pouvaient rester de strictes Cours de justice (comme l’étaient encore les Parlements d’Ancien régime) se voir investies de pouvoirs de représentation (comme c’était effectivement le cas pour les États généraux) voire de contrôle des Autorités publiques (comme c’était effectivement le cas, alors depuis peu, pour la Chambre des Communes britannique) (cf. pp. 33-39).

Complexité de la question, complexité des enjeux

Une question fort complexe puisqu’il s’agit également là d’une question sociale de premier ordre. En effet - selon la réponse qui y sera apportée - seront justifiés ou contrariés (voire combattus...) les distinctions et privilèges d’une noblesse se percevant (puisque d’origine ’’franque’’ - donc germanique - en terre ’’gallo-romaine’’...) et parfois même perçue comme étrangère au ’’corps national’’ [6].

Et, pareillement, puisqu’il s’agit là aussi d’une question de politique ’’étrangère’’. Puisque de la réponse qui sera apportée à cette question découleront les rapports d’autonomie ou de sujétion entre le roi de France et le Saint-Empire (ou la Papauté), puis entre la France et l’Allemagne (ou le Saint-Siège).

Une question qui doit susciter interrogations et méfiances

Une question délicate, également, puisqu’elle met en exergue les tentations ’’ethnicistes’’ de certains auteurs du passé, parfois tentés (Henri de Boulainvilliers, en tête...) d’essayer de légitimer certaines situations politiques historiquement conjoncturelles par des démonstrations historiques et ’’identitaires’’ (aux relents parfois même ’’racistes’’) hasardeuses et scientifiquement fort contestables.

En effet, comme on le voit ici, la question ’’identitaire’’ n’est vraiment importante aux yeux des politiques que dans la mesure où ces ’’politiques’’ cherchent surtout à faire abusivement valider par l’Histoire les choix politiques et les modèles sociaux (et gouvernementaux) qu’ils ont déjà préalablement préconçus et décidé de promouvoir.

Ainsi souvent, comme on le voit d’ailleurs très bien dans cet ouvrage, l’Histoire - qui n’est pas à l’abri de quelques ’’interprétations-manipulations’’ - n’est donc là qu’un instrument de validation au service des uns et des autres, de leurs projets politiques et de leurs systèmes idéologiques.

D’où la nécessité de rester donc vigilant et très méfiant face aux interprétations politiques de faits historiques relevant de si lointains passés. Puisque l’Histoire au service des nationalismes (et de la politique ?) ne vaut finalement pas mieux que l’ignorance...

- Biographie de l’auteur :

Claude Nicolet : Membre de l’Institut, ancien directeur de l’Ecole française de Rome ; il a notamment publié « L’Idée républicaine en France ».

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« La fabrique d’une nation » par Claude Nicolet :

Un ouvrage publié aux éditions de la « Librairie académique Perrin en avril 2006 ; document disponible en format de poche dans la collection de poche « Tempus » (360 pages) (10 euros). aire

Mots-clés

Notes

[1Sur le modèle idéologique ’’américain’’ ultérieur (Cf. article consacré à cette question, sur l’Encyclopédie en ligne wikipédia).

[2Le ’’Français’’, langue latine : comme le sont également l’italien, le corse et le sarde, le franco-provençal et l’occitan, le catalan et l’espagnol, le portugais et le roumain, les langues rhéto-romanes, etc.

[3Les Francs : peuple germanique - ou coalition de tribus, confédération de peuples - émergeant dans la base vallée du Rhin au IIIe siècle de notre ère, alliés (i.e. : ’’fédérés’’) ou ennemis de l’Empire romain dès cette époque, véritablement dominateurs dans les Gaules à partir du VIe siècle et, par la suite, à l’origine de la fondation du royaume de France.

[4Henri de Boulainvilliers (1658-1722) : Historien et politologue français du XVIIIe siècle et théoricien de l’Ancien régime (lui même aristocrate, fortement imprégné de ses ’’préjugés de naissance’’, souvent cité mais finalement assez peu lu...) qui soutenait l’idée fort contestable - dîte ’’théorie des deux races’’ - selon laquelle la domination politique (aux Temps moderne) de la Noblesse sur le Tiers État se justifiait (et était d’ailleurs historiquement légitimée) par le ’’droit de conquête’’ et par le fait que les premiers descendaient des conquérants francs, vainqueurs, alors que les seconds n’étaient que les lointains rejetons ’’abatardis’’ des gallo-romains, vaincus. (Ici, pp. 67 à 89).

[5Mythe qui donna lieu à de nombreuses ’’réécritures’’. Notamment, à la Renaissance : l’ « Epitome des Antiquités des Gaules et de la France » de Du Bellay (1556). Et, surtout : la fameuse « Franciade », œuvre poétique et épopée grandiose (en décasyllabes) inachevée ; alors commandée par le roi de France Charles IX (l’un de nos derniers souverains valois...) au grand poète humaniste Pierre de Ronsard, en 1572. (Ici, pp. 40 à 56).

[6’’Nos Pères les Germains’’, comme le disait l’aristocrate Montesquieu (in ’’Esprit des Lois’’ VI, 18) (ici : p.15). Auquel l’abbé Sieyès avait répondu, en 1789, sur la nécessité de renvoyer les aristocrates réactionnaires, manu militari, d’où ils venaient : en Franconie.

« Pourquoi le Tiers État ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issue de la race des Conquérants, et d’avoir succédé à des droits de conquête ? La Nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d’être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains. En vérité, si l’on tient à vouloir distinguer entre naissance et puissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu’on tire des Gaulois et des Romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches, et d’autres sauvages sortis des bois et marais de l’ancienne Germanie ? ».

Vos commentaires

  • Le 7 janvier 2007 à 20:33, par Thomas Rudolf En réponse à : La fabrique d’une nation

    Les « Parisiens » ne savent pas que la France s’arrête à Marne-La-Vallée et que l’Europe commence juste derrière.

    Notre pays, parangon des Droits de l’Homme, n’a pas à pavoiser, et il serait bon qu’il fasse - comme l’Allemagne depuis 60 ans - sa Vergangenheitsbewältigung, soit son devoir de mémoire.

    Pour moi, européen alsacien, la nation n’est que synonyme de sang et de changements involontaires et répétitifs de nationalité.

    Mais la nation française est aussi synonyme de crimes bien volontaires commis en son nom. Pas de quoi être fier, et encore moins du 8 mai 1945 avec les massacres de Sétif et de Guelma, la date la plus sinistre de notre histoire. Passons au 9 mai.

  • Le 3 juillet 2008 à 11:29, par Gildas MONJOIN En réponse à : La fabrique d’une nation

    Vous oubliez de rappeler l’origine de l’expression « Nos ancêtres les Gaulois ». Sous l’ancien Régime, les français étaient les hommes libres, c’est à dire les francs. Les descendants des gallo-romains n’étaient que des serfs et la loi n’était pas la même selon que l’on était Franc ou Gaulois ou Romain, ou autres. C’est vrai que ces statuts se sont effrités avec le temps. Pour finir, Louis XVI, guidé par ce qu’on appelait un « esprit éclairé » considérait tous ses sujets comme des français, mais après mille ans de domination franque, le mal était fait et bien ancré dans les campagnes. Rappelons donc, et c’est très important, que « Nos ancêtres les Gaulois » n’était qu’un slogan anti-aristocratique de la République et n’a jamais été considéré comme une réalité historique par ses instigateurs (Il n’y a bien que quelques ahuris d’extrême droite pour y croire). C’est un message qui ne veut plus dire grand chose aujourd’hui, mais qui avait pour sens : « Les esclaves d’hier sont devenus les citoyens d’aujourd’hui ».

  • Le 3 juillet 2008 à 12:14, par Ronan En réponse à : La fabrique d’une nation

    C’est exactement ce qui est dit ci-dessus (notamment à l’occasion de la note n°6).

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