Les musulmans des Balkans, entre Orient et Occident

, par Damien Simonneau

Les musulmans des Balkans, entre Orient et Occident

A la croisée des chemins, entre ses minarets qui rappellent au voyageur occidental que l’Islam est une des pièces du puzzle balkanique, et son histoire pourtant si européenne, quel est le poids et le devenir de l’Islam dans les Balkans, aux portes de l’intégration européenne ?

Le voyageur français en ex-Yougoslavie et en Albanie est évidemment frappé par le nombre de minarets anciens ou récents dont le style trahit souvent l’origine des investisseurs wahhabites. Ces signes physiques caractérisent la composante islamique des Balkans et en fait dans nos imaginaires un avant goût d’Orient tout en demeurant en Europe. Derrière cette apparence, quel est le poids et le devenir de l’Islam dans des Balkans ayant vocation à entrer dans l’Union européenne ?

Un élément constitutif des Balkans

L’Islam est en effet un élément constitutif des Balkans. Les musulmans balkaniques à majorité sunnite sont présents en Bosnie Herzégovine, en Albanie, au Monténégro, dans le sud de la Serbie, au Kosovo et en Macédoine (ARYM) [1]. Ils forment à certains endroits des groupes compacts et majoritaires comme au Kosovo, en Macédoine ou au sein de la fédération croato-musulmane de Bosnie bien qu’il n’existe pas de continuum entre eux au niveau géographique. Ces populations sont d’ailleurs très diverses comme en témoigne l’existence de musulmans albanophones, slavophones [2], turcophones [3], ou encore tziganes.

Leur présence pose la question de la nature de l’Islam qu’ils pratiquent et de son insertion au sein de l’Islam mondial et notamment des interactions entre les communautés musulmanes locales et des pays comme la Turquie, l’Iran, le Soudan, l’Arabie Saoudite ou encore avec des réseaux transnationaux islamiques [4].

Plus globalement, cette donnée structurante de l’espace balkanique représente également un enjeu lorsqu’il s’agit de la future intégration de la Bosnie Herzégovine, de la Serbie, du Monténégro, de la Macédoine, du Kosovo et de l’Albanie à l’Union européenne. Certains voient dans cet Islam balkanique le cheval de Troie des franges les plus radicales de l’Islam wahhabite en Europe.

Des musulmans marginalisés par le passé dont l’identité est aujourd’hui redécouverte en Occident

Si on veut comprendre l’importance de l’Islam balkanique, il faut tout d’abord s’intéresser à son histoire. L’Islam balkanique contemporain constitue l’héritage le plus marquant de la domination ottomane sur la région. Les populations musulmanes ont été soit établies par le pouvoir ottoman (dignitaires, fonctionnaires ou colons turcs [5]), soit issues de la conversion à l’Islam des populations locales, slaves ou albanaises, pour des raisons politiques, fiscales, sociales ou psychologiques. La présence ottomane a donc débouché sur la construction de mosquées, de medressas et de tekke [6] .

Ces communautés musulmanes ont toutefois été marginalisées au cours des XIXème et XXème siècles lorsqu’il s’est agit de créer les Etats nations balkaniques. En effet, cette création s’est faite « contre le turc », dans le cadre d’une lutte des Chrétiens (Serbes, Croates, Slovènes, Monténégrins et Macédoniens) contre l’ennemi ottoman. Il s’est donc produit un changement radical par rapport à la période ottomane pour ces populations, puisque jusqu’à la seconde guerre mondiale dans les Etats nouvellement créés comme le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, peu d’efforts ont été entrepris pour intégrer les musulmans.

La période communiste dans la Yougoslavie titiste et en Albanie, cadenassée par le régime stalinien de Enver Hoxha, a consacré l’interdiction de la religion musulmane et a imposé la sécularisation de la société [7]. Dès lors, l’expression des courants islamiques n’a été que tolérée ou instrumentalisée par les régimes au pouvoir. Suite à cette période, l’existence des populations musulmanes balkaniques a été redécouverte durant les années 80 et surtout 90 à la faveur de la montée en puissance des luttes nationalistes. Les musulmans balkaniques sont alors apparus comme les victimes.

En avril 1992, le début du conflit bosniaque amenait sur les routes des centaines de milliers de musulmans de Bosnie présentés comme les victimes des combats. Le massacre de Srebrenica en 1995 contribua également à répandre cette idée, tout comme les opérations de nettoyage ethnique au Kosovo entre 1998 et 1999. Il ne faut toutefois pas oublier que parmi les victimes des conflits il y eut aussi des Serbes et des Croates.

Le poids de l’Islam dans les Balkans en ce début de 21ème siècle

La caractéristique principale de ces populations au cours des années post-communistes fut la politisation de certaines identités musulmanes dans le cadre des luttes nationalistes comme l’illustre la décision prise en 1993 en Bosnie Herzégovine de remplacer le qualificatif national « musulman » par celui de « bosniaque » afin d’affirmer la transformation d’une communauté musulmane en nation souveraine [8].

Toutefois, la spécificité de cette politisation de l’Islam balkanique ne s’est pas traduit dans la société par une ré-islamisation crainte par les Occidentaux. Par exemple, chez les Albanais, l’Islam est resté secondaire par rapport au renforcement de l’identité nationale albanaise, on parle plutôt de « nationalisation de l’Islam » comme composante parmi d’autres de l’identité nationale [9] . La sécularisation autoritaire profonde conduite par les régimes communistes s’est donc avérée difficilement réversible [10] .

La décennie 90 a été marquée par le rétablissement de liens entre les musulmans des Balkans et ceux du reste du monde. Ainsi l’Albanie est intégrée à l’Organisation de la Conférence Islamique en 1992. Cette immersion des organismes issus de pays musulmans s’est effectuée notamment lors des conflits bosniaques et kosovar. Bien sûr, les leaders politiques locaux ont vécu de diverses façons l’arrivée de l’Islam international.

Certains y ont vu une source financière non négligeable ou un moyen de mieux gérer leurs réseaux de pouvoirs internes et notamment les diverses communautés musulmanes. Toutefois, les plus laïcs n’ont pas cautionné cette intrusion massive qui détournerait de leur quête de modernité européenne les peuples des Balkans. D’autres se sont considérés comme agressés par les porteurs d’un Islam qui se dit pur, exportant leur Islam sans prendre en compte les caractéristiques de communautés forgées par le côtoiement avec les Chrétiens.

Si on a cru lors du conflit bosniaque que les pays musulmans placeraient et influeraient de manière significative l’Islam balkanique, cette crainte s’est dissipée lors de la guerre du Kosovo. La pénétration des pays musulmans y est en effet limitée à la présence d’ONG islamiques dans les camps de réfugiés et via des investissements significatifs après le conflit, étroitement chapeautés par la MINUK [11] et les Etats-Unis. Des pays comme la Turquie ou les monarchies du Golfe ont repensé leur présence en fonction de logique non plus de solidarité religieuse mais plutôt diplomatique, prenant en compte leur place dans le microcosme diplomatique que représente le Kosovo et tardant même à reconnaître le nouvel Etat

Vers l’intégration de l’Islam balkanique dans l’Union européenne

L’Islam balkanique est donc incertain et divers et très intimement lié aux identités nationales qu’il ne parvient pas à dépasser même si des faits irréversibles se sont produits dans la décennie 90 comme la politisation des populations balkaniques musulmanes ou sa réinsertion dans l’Islam mondial.

Dans ce cadre, les communautés musulmanes des Balkans tendent de plus en plus à recourir aux instances européennes pour régler les tensions au sein de leur Etat, dans une optique évidente d’intégration à l’UE. Les rapports entre Etats balkaniques et institutions religieuses islamiques sont constamment remis en cause et ce dans chaque pays. Il est donc clair qu’il faut dissocier Islam balkanique et Etats balkaniques lorsqu’il s’agit de parler d’intégration européenne.

Illustration
- Sarajevo, Bosnie-Herzégovine, quartier Baščaršija, l’ancienne ville ottomane. Photo prise par Laurent Nicolas, avril 2006. Sous licence CC by-nd

Notes

[1En raison d’un conflit avec l’Etat grèc au sujet du nom Macédoine, recouvrant une partie du Nord de la Grèce, le nom reconnu par l’ONU est Ancienne République Yougoslave de Macédoine, ou FYROM en Anglais

[2Locuteurs du Serbo-croate en Bosnie-Herzégovine et en Serbie, du Macédonien pour les populations goranies et torbèches en Macédoine et au Kosovo

[3en Macédoine et au Kosovo

[4L’Ambassade de Turquie au Kosovo, en coopération étroite avec la mairie de Pristina, avait fait dresser en centre ville un chapiteau où était organisé chaque soir du mois de Ramadan 2008 un repas public au coucher du soleil

[5On pourra lire à ce sujet les romans de l’écrvain yougoslave Ivo Andric, prix Nobel de littérature en 1961, et notamment Le pont sur la Drina, ou Chroniques de Travnik

[6centres de confréries mystiques musulmanes comme l’ordre des derviches dans la région de Prizren au Kosovo

[7En Albanie, la religion a été purement et simplement interdite en 1967

[8Voir à ce sujet Le Nouvel Islam Balkanique – Les musulmans, acteurs du postcommunisme 1990-2000, sous la direction de Xavier Bougarel et Nathalie Clayer, édition Maisonneuve et Larose, 2001

[9Parmi les autres composantes figurent les mythes de la Bataille de Kosovo Polje en 1389, le recours au héros albanais Skanderbeg, la descendance des peuples illyriens ou encore la langue albanaise.

[10Les Albanais se plaisent à dire qu’ils n’ont gardé de l’Islam que l’interdiction de manger du porc et mais pas celle de boire de l’alcool : signe de leur relation personnalisée et non contraignante avec les préceptes islamiques.

[11Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo

Vos commentaires

  • Le 12 janvier 2010 à 09:56, par GD En réponse à : Les musulmans des Balkans, entre Orient et Occident

    Cet article est extrêmement imprécis et vague... Il n’y a aucune raison de « dissocier » islam balkanique et états balkaniques, dans la mesure où l’islam est une composante fondatrice de certains de ces états, notamment la BiH, le Kosovo et l’Albanie, mais aussi la Serbie (Sandzak), le Montenegro, etc... L’islam balkanique est donc une partie intégrante, une des strates de la culture de ces états qui doit être, à sa juste mesure, prise en compte dans l’intégration européenne : comme une composante culturelle riche d’enseignements.

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