Mise à mal de l’unité européenne par la crise de la dette

, par Joann Plusalainet, Loïc Charpentier

Mise à mal de l'unité européenne par la crise de la dette
Dessinateur : Frep http://www.crayondenuit.com/

Le mardi 15 mai 2012, les divergences du couple franco-allemand sont apparues quelques heures après l’investiture et le discours du président « normal ». Malgré la minimisation des différences de points de vue, le couple protocolaire a donné une conférence de presse commune suite à la réunion informelle de l’eurogroupe où la croissance a fait débat ; notamment sur les euro-obligations et le maintien de la Grèce dans la zone euro qui fut néanmoins confirmé. Ces désaccords semblent aujourd’hui diviser les pays membres de la zone en deux Europe. Bien que les sourires fussent de rigueur lors de la conférence, les échanges de mots doux-amers ne semblent pas avoir été l’exception.

Le merkozysme remit en cause

L’échec de la politique d’Angela Merkel ne peut être que reconnu sous peine de se voiler la face. En effet, cette politique socialement néfaste et non viable économiquement montre déjà ses limites puisque l’Espagne a demandé une aide pour le sauvetage de ses banques, en particulier Bankia (19 milliards), afin d’éviter le sauvetage de l’Espagne toute entière estimé à 600 milliards (équivalent de la Grèce+ Irlande + Portugal) selon certains économistes. D’ailleurs, lors de la conférence de presse, des discussions en interne avaient eu lieu au vu des mauvais résultats de la politique d’austérité. L’un des cinq conseillers officiels du gouvernement allemand, Peter Bofinger, parle de « naufrage complet ». Les libéraux prescriraient une libéralisation plus intense du marché du travail afin d’y remédier. Pour eux, cette mesure devrait être prise car le facteur de crise est la hausse de la masse monétaire émanant des crédits effectués par les banques aux acteurs économiques dont l’État en est le principal consommateur. De ce fait, il est nécessaire pour les libéraux, comme Angela Merkel, de réduire le déficit étatique mais aussi de supprimer toute entrave à la circulation des moyens de production que sont le capital et la masse salariale. A terme, cette politique ne ferait que diminuer la consommation et augmenter l’épargne et le chômage, conduisant l’Europe un peu plus dans la crise du seul fait d’insécuriser d’avantage la situation économique des ménages.

Sans oublier que ces théories ignorent la notion même de crise de la surproduction. Or aujourd’hui, la crise de la dette se compile avec une production trop importante en particulier dans les nations espagnole et hellénique. Il ne serait donc pas étonnant de voir la Grèce demander un quatrième plan d’aide à la Troïka puisque son économie continue de se rétracter. La Lettonie arrive à afficher un taux de croissance de 5.5% de son PIB réel (eurostat) en étant dans les mêmes conditions d’aide que la Grèce qui semble donc être un contre-exemple. Mais son potentiel de croissance est tel qu’il compense les mesures d’austérité (11,2% en 2006). De plus, ses principaux clients sont des pays où la crise de la dette n’est pas présente : Suède, Allemagne, Estonie au contraire de la Grèce.

A cela s’ajoute que les théories classiques partent d’une présomption de plein emploi. Le taux de chômage dans la zone euro est-il inférieur ou égal à 2% ? Selon Eurostat, le taux de chômage de la zone euro s’établit en 2011 à 10,9%. La réponse étant négative, ces théories semblent être non applicables. En outre, les libéraux affirment que l’austérité est la clé de la richesse. D’où la diminution voire la suppression des prestations offertes par l’État. On peut ainsi citer comme exemple l’allocation chômage en Grèce ; « Elle est passée de 461 euros par mois à 356 euros par mois » affirmait une Grecque au Monde lors d’une interview. Il est étonnant d’acquiescer à cela puisque l’austérité est la notion antithétique par excellence de la croissance. En résumant en quelques chiffres les effets de la politique d’austérité menée, le nombre de chômeurs dans la zone euro a augmenté de 5,5 millions entre 2007 et aujourd’hui pour s’établir à 17,3 millions ; la demande intérieure, bien qu’elle ait augmentée en Allemagne et en France, diminue de 14,8% en moyenne, en Espagne, Portugal, Grèce et Irlande. En l’absence de la crise, du côté du marché du travail, il y aurait un déficit de 11 millions d’emplois dans la zone euro en 2012.

De plus, ces effets économiques, qui sont loin de résoudre le problème, sont le fruit d’une politique économique dite « policy mix » (combinaison de la politique monétaire et budgétaire). Cette politique mixte demande aux citoyens de la zone euro de se serrer la ceinture, en augmentant les impôts et réduisant les prestations sociales mais inondent de liquidités le marché des banques. Pour simplifier, la BCE offre des crédits aux banques à 1%, qui les utilisent vers des nations étrangères telles que le Brésil où le taux passe à 10%. Les banques européennes voient leurs profits augmenter alors que la situation sociale se détériore en Grèce et que les économies étrangères se grippent. C’est prêt de 1000 milliards d’euros que la BCE vient de prêter aux banques, en s’inspirant de la « quantitative Easing » des États-Unis consistant en la création de monnaie purement et simplement.

C’est donc une politique bancale que soutient actuellement l’Allemagne et dont les effets sont plus dévastateurs que bienfaiteurs. Dans une perceptive d’application des théories keynésiennes, il est évident que ces mesures prises sont néfastes car elles augmentent le seuil d’entrée en crise, dépriment les ménages qui consomment moins. Or pour Keynes, le surplus d’épargne, par rapport à l’investissement, est la condition même d’entrée en crise. Effectivement, on constate le taux d’épargne dans la zone euro est trois fois supérieur à celui des États-Unis au quatrième trimestre 2011 (eurostat + OCDE).

CROISSANCE OU CROISSANCE ?

Malgré ces précédentes critiques, nos indicateurs économiques sont mieux orientés que ceux outre-Atlantique. La balance commerciale de l’Union est approximativement équilibrée, alors que les États unis s’enfoncent dans le déficit. L’endettement des ménages européens reste inférieur à celui des Américains. Quant à la dette publique, celle des États-Unis est de 15 points de pourcentage supérieure à celle des États membres de l’Union européenne. Néanmoins, ces indicateurs ne permettent pas de légitimer une politique économique basée sur l’augmentation de la demande comme l’a soutenue la directrice du FMI (Fond Monétaire International), Christine Lagarde en évoquant « qu’un meilleur partage du fardeau budgétaire » entre les pays membres en particulier par les euro-obligations permettrait d’assurer la « viabilité » de la monnaie unique (22 mai, Londres). Le terme de croissance est polysémique dans le sens où deux types de croissance peuvent exister.

La première, inspirée de théories pseudo-keynésiennes prône la course au déficit pour relancer la demande des ménages afin que les entreprises investissent. Cela signifierait une mise sous perfusion de l’économie et même Keynes y était opposé car les aides économiques ne seraient introduites qu’à la fin du circuit de la monnaie. En d’autres termes, l’argent investie sur le court terme pourrait avoir un effet sensible mais sur le long terme, il enfoncerait les États un peu plus dans la crise. Donc la voie des euro-obligations consistant à mutualiser la dette est à prescrire.

D’ailleurs Wolfgang Schäuble, le Kaiser ministre allemand des finances exprimait sa réserve sur les euro-obligations : "Tant qu’un pays mène sa propre politique budgétaire, il est exclu de mettre en commun la garantie pour les obligations », mais se dit « prêt à s’entretenir sur la capacité de la Banque européenne d’investissement à promouvoir la croissance ». Cette seconde phrase du Kaiser met en avant la meilleure stratégie à adopter pour l’Union européenne. En Effet, les project-bonds, sous-entendus dans les propos de Wolfgang Schäuble, sont une des solutions à apporter au niveau de l’Union ; ils permettraient d’effectuer des grands travaux d’investissement dans les infrastructures, tels que la construction et l’amélioration des voies de communications, par exemple. Cependant, il est nécessaire non seulement que ces investissements soient importants pour agir sur l’économie mais aussi que l’Union ne fasse pas la course au déficit. La taxe sur les transactions financières ou la mise en place de taxes aux frontières de l’Union sur les produits importés pratiquant le dumping social ou environnemental serait une solution pour financer les investissements.

Autre problème, les institutions européennes ne sont pas forcément armées face à cette crise et pour y lutter. Est-il logique d’avoir une économie et 27 ministres de l’économie ? Cette situation illogique doit être le plus rapidement régler. En effet, il serait nécessaire que le transfert de compétences s’accentue en matière politique avec un renforcement des prérogatives du Parlement, de la Commission, la réforme du Conseil européen en chambre haute et une harmonisation des prestations offertes. Ainsi l’âge de la retraite ou le SMIC par exemple pourrait se voir orienter par la Commission et le Parlement. Angel Merkel y serait favorable comme elle l’a laissée entendre le 7 juin 2012.

De plus, la BCE pourrait avoir la compétence d’obliger les institutions européennes à revoir le budget annuel si celui-ci est n’est pas raisonnable. Au niveau national et en France, cet organisme pourrait être la Cour des comptes si la nomination des dirigeants est reformée. Les États, au niveau national devrait s’occuper de résoudre leur problème de dette, principalement en réduisant les frais de fonctionnement des institutions et non les prestations offertes. On peut ainsi citer en France ou en Italie, le mille-feuille institutionnel, la procédure de création d’entreprise, la complexité du système juridictionnel.

Dans une perspective plus économique, l’Union européenne devrait augmenter l’investissement dans la recherche et développement car les dépenses en la matière ne représentent que 1,91% du PIB en 2009 quand les États-Unis sont à 2,9% alors que Schumpeter rappelle dans ses ouvrages le bienfait de la recherche. Bien que certains ne croient pas en leurs vertus, les politiques écologiques permettent d’apporter la croissance, de réduire le déficit énergétique de l’Union fortement dépendante à la Russie ou des pays producteurs de pétrole et de créer des emplois dans l’Union.

Pour aller plus loin :

*Le rapport su Sénat, Europe et mondialisation

*L’interview de Christine Lagarde au Guardian

*La pensée économique de Keynes, FredericPoulon, 2004

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