« Qu’est-ce qu’une nation ? » de Ernest Renan

, par Valéry-Xavier Lentz

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« Qu'est-ce qu'une nation ? » de Ernest Renan
Portrait d’Ernest Renan dans sa maison de Tréguier Photo : Henri Moreau

Le 11 mars 1882, l’universitaire Ernest Renan prononce à la Sorbonne une conférence consacrée à l’idée de nation. Ce texte, resté célèbre, s’efforce de proposer une conception « française » de cette notion. Il est souvent cité par les politiciens nationalistes français pour justifier leur idéologie dans une perspective « républicaine » soi-disant plus progressiste.

Les politiques français privilégient souvent les grandes envolées romantiques au pragmatisme. Ils les parsèment de citations de grands hommes du passé pour les illustrer, parfois apocryphes ou hors contexte. L’une des plus populaires est le fameux plébiscite de tous les jours qui viendrait définir l’idée de nation.

Ce court texte d’une trentaine de pages est sans doute l’oeuvre la plus connue de Ernest Renan (1823-1892) [1].

Renan se donne pour objectif de lever ce qu’il dépeint comme un malentendu : la confusion de l’idée de « race » et celle de nation. Il veut préciser le sens de cette notion et prétend au positivisme [2] : Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue.. C’est en effet à cette époque qu’apparaissent les prémices des sciences sociales.

Observant la division de l’Europe depuis la fin de l’Empire romain, il distingue les États européens des Empires orientaux par la fusion des populations qui les composent. Constatant que les envahisseurs Francs se sont mêlés aux Gallo-Romains, et qu’il en fut de même ensuite pour les Normands, il conclut : L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation car l’unité se fait toujours brutalement. Pour que tous les citoyens d’une nation aient quelque chose en commun il faut qu’ils aient oublié bien des choses de leurs origines.

En observant que la nation est le résultat d’une série de faits convergeant dans le même sens il écarte l’idée qu’elle serait une réalité naturelle. Il examine ensuite pour appuyer son propos le lien entre nation et dynastie, celui avec la « race », le lien avec la langue, la religion, la communauté d’intérêts puis la géographie, pour les écarter en tant que critères essentiels pour définir la nation [3].

Renan propose alors sa propre vision : Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. . Le passé perçu comme commun à travers les souvenirs nationaux fonde la solidarité. Le consentement la perpétue. C’est ici qu’il explique que L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie.. Il présente cette approche comme plus pragmatique que l’affirmation du droit divin ou du droit historique.

La nation étant fondée sur le consentement il affirme : une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : « Tu m’appartiens, je te prends ». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui.

Une vision idéologique à visée irrédentiste

Plus que de nous éclairer sur la notion de nation, la conférence de Renan nous éclaire plutôt sur la nature du nationalisme en ce qu’elle constitue avant tout une reformulation idéologique du lien national venant appuyer une revendication irrédentiste. Le contexte de cette intervention est le début de la IIIe République, née de la défaite française de 1870 et du rattachement de l’Alsace-Moselle à l’Allemagne. Ce territoire faisant partie de l’espace alémanique, il est donc nécessaire pour argumenter en faveur de son retour à la France d’imaginer une vision de la nation alternative.

Mario Albertini évoque cette querelle dans L’État national. Ainsi se consolidèrent deux théories différentes de la nationalité ; la théorie « élective » française, qui renvoie à l’inexistant « plébicite de tous les jours » ; et la théorie « naturelle » allemande.. Cette approche introduit un critère arbitraire de distinction entre les nations pensées comme « personnalités collectives ». De la sorte, elle brise le champs des expériences « nationales » en une quantité de champs séparés, pour chacun desquels se pose le pseudo-problème de l’origine de la nation et des principes nationaux qui s’y rattachent.

L’intérêt d’étudier la vision proposée par Renan est de constater qu’elle se fonde sur deux fictions : l’histoire nationale d’une part, le fameux « plébicite » d’autre part. En explorant le passé les historiens du XIXe siècle s’efforçaient aussi de légitimer le présent. Forger un récit sur la base d’événements qui se sont déroulés sur le territoires des États modernes et les présenter comme les prémices d’une histoire nationale relève précisément de l’erreur historique qu’évoque Renan lui-même. Quand au consentement, on voit ici présenté comme une adhésion ce qui relève essentiellement de l’habitus, issu de la naissance puis de la résidence sur le territoire d’un État. Le consentement des Alsaciens et des Mosellans que visaient les propos de Renan, force est de constater que l’on ne s’est pas empressé de le recueillir formellement. Notons au passage que alors même que Renan regrettait que l’on puisse imposer l’annexion à une population, la République française se constituait un vaste empire colonial.

La métaphore de Renan rappelle que ce qui doit être renouvelé tous les jours c’est surtout le mythe national qui fonde la loyauté des individus à leur État.

C’est ce à quoi ceux qui le citent s’emploient.

Alors que l’on s’efforce de construire l’Europe, certains pensent pertinent de s’inspirer d’une telle vision dans la perspective de renforcer le lien entre les citoyens européens [4]. Mais sans doute est-il plus intéressant de réfléchir à la perspective d’une communauté politique fondée sur un patriotisme constitutionnel [5] plutôt que sur un discours mythologique.

En effet, le texte de Renan s’achève par cette observation très lucide : Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront.

Notes

[1Lisez le texte en intégralité sur Wikisource : Qu’est-ce qu’une nation ?.

[2Lire à ce propos : Le prétendu positivisme d’Ernest Renan.

[3Notons au passage que selon lui Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. : peut-être un moyen d’illustrer l’idée d’oubli ou d’erreur historique. Notons cependant que c’est après la disparition de Renan que le Breton, langue encore pratiquée dans sa région d’origine, a été activement banni de l’enseignement par les gouvernements de la IIIe République.

Vos commentaires

  • Le 25 juillet 2013 à 08:47, par Ronan En réponse à : « Qu’est-ce qu’une nation ? » de Ernest Renan

    ’’Le consentement des Alsaciens et des Mosellans que visaient les propos de Renan, force est de constater que l’on ne s’est pas empressé de le recueillir formellement.’’

    Certes. Et je peux fort bien me tromper, mais je pense néanmoins qu’il n’y a quand même pas photo (i.e : quant à la préférence des Alsaciens de l’époque, à la République française plutôt qu’au Reich allemand...).

  • Le 27 juillet 2013 à 01:03, par alexparmadmel@gmail.com En réponse à : « Qu’est-ce qu’une nation ? » de Ernest Renan

    « Mais sans doute est-il plus intéressant de réfléchir à la perspective d’une communauté politique fondée sur un patriotisme constitutionnel [5] plutôt que sur un discours mythologique. »

    Le concept de « patriotisme constitutionnel » est très abstrait pour la plupart des citoyens. Fonder la communauté politique exclusivement sur ce concept me parait inefficace.

    Les etats-nations se sont fondés sur un patriotisme axé sur la défense des libertés qu’assure le régime en place (lire les paroles de la Marseillaise, ou même les paroles de Maurice Chevalier) et sur une mythologie historique qui fait de la nation un système millénaire, biaisant beaucoup l’analyse historique et cédant face à de nombreuses contradictions.

    L’inconvénient de la mythologie historico-nationale empêche toute remise en question du système, c’est pourquoi, il serait contre-productif sur le long terme de l’appliquer à l’Europe.

    L’Europe est un vieux continent ; les européens ont un héritage commun (humanisme, lumières) qu’il convient d’utiliser pour expliquer le patriotisme constitutionnel, et le rendre plus concret. Il s’agit de montrer que les droits et les devoirs dont jouissent les citoyens sont le résultat du travail plusieurs générations et que c’est maintenant à nous de l’entretenir en nous unissant autour de cet héritage qui nous a apporté le droit, la liberté, la démocratie...

  • Le 27 juillet 2013 à 12:53, par tnemessiacne En réponse à : « Qu’est-ce qu’une nation ? » de Ernest Renan

    @alexparmadmel chez gmail.com

    Très intéressant commentaire

  • Le 3 décembre 2013 à 11:03, par Stéphane En réponse à : « Qu’est-ce qu’une nation ? » de Ernest Renan

    Elle disparaitra et « la confédération européenne, probablement, la remplacera » !

  • Le 8 juillet 2015 à 18:31, par jean fontella En réponse à : « Qu’est-ce qu’une nation ? » de Ernest Renan

    Outre la question traitee pae Renan se pose aujourd hui la question « a quoi sert une nation », voir sur ce point le memoire de DEA de l Universite Verlaine de Metz du doctorant Pfister alain. A l heure ou le mondialisme politique fait son apparition le sujet est d une actualite brulante

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