Les insultes de Nigel Farage à Herman Van Rompuy ont fait un joli buzz sur la toile. En le provoquant ainsi en séance publique avec de tels qualificatifs, l’eurodéputé europhobe espérait vraisemblablement faire parler de lui. Mais au delà de cette publicité très rentable, il est possible de faire quelques remarques sur ce coup d’éclat.

Au Parlement européen, le chef du parti UKIP - qui prône le retrait du Royaume Uni de l’Union européenne - a estimé que le président du Conseil européen avait le charisme d’une « serpillière humide » et l’apparence d’un « petit employé de banque ». Sans s’arrêter là, il lui a également demandé qui il était et a affirmé que personne ne le connaissait. Enfin, il a estimé que Herman Van Rompuy haïssait le concept d’État-nation et que c’était probablement dû au fait qu’il venait de Belgique, qui « n’est pas vraiment un pays ».

Suite à ces insultes mercredi 24 février, le président du Parlement européen Jerzy Buzek a convoqué le leader europhobe pour lui demander de présenter ses excuses. Ce dernier ayant refusé, il a été privé de ses indemnités parlementaires pour une durée de dix jours et a préféré présenter des excuses aux « employés de banque qu’il aurait blessés » en les comparant au président du conseil. Herman Van Rompuy a fait savoir immédiatement après l’intervention de Nigel Farage qu’il n’avait « que du mépris » pour de tels propos. « Mais je n’interviens pas là-dessus » a-t-il fait savoir.

Une sanction contre-productive

Bien que des insultes ne grandissent jamais leur auteur, on peut regretter la décision de Jerzy Buzek pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est un argument - néanmoins discutable - qu’un parlement est un lieu de débat absolu, et qu’il doit être permis d’y exprimer même l’interdit pour pouvoir le combattre. Cet argument avait notamment été présenté par Daniel Cohn-Bendit, il y a un an, lorsqu’il était question de laisser Jean-Marie Le Pen, en tant que doyen de l’assemblée nouvellement élue, présider la séance introductive.

Par ailleurs, les extrêmes n’aiment rien tant qu’endosser les habits de ce qu’ils détestent pour mieux l’abattre. Ainsi en est-il des racistes qui s’élèvent contre la « police de la pensée », des nationalistes qui s’érigent en hérauts de « l’anti-système » ou des négationnistes « défenseurs de la liberté d’expression ». En condamnant ses insultes publiques, Jerzy Buzek fait de Nigel Farage un martyr - si l’on peut dire - de sa cause, et donne satisfaction à ceux qui dénient à l’Union Européenne ses qualités démocratiques de garante de la liberté d’expression. Rien n’aurait plus nui au leader des europhobes au sein du Parlement Européen que de le laisser montrer lui-même qu’il n’a que des insultes à opposer à ceux qu’il critique.

A tous les coups on perd

Mais on peut aussi remarquer que Nigel Farage reproche à Herman Van Rompuy non seulement son manque de charisme, mais aussi le fait que « personne ne le connaisse ». Aurait-il été heureux que le président permanent du conseil européen ait été un leader charismatique, un homme très célèbre, bref un symbole de pouvoir politique ? Serait-il sans le savoir partisan d’une Europe puissance, d’une Europe dotée d’un véritable président capable de réveiller l’envie d’Europe chez ses concitoyens européens ? C’est un grand paradoxe que de voir quelqu’un qui souhaite ardemment la disparition de l’Union Européenne reprocher à cette dernière d’avoir choisi un homme devant s’effacer devant les leaders nationaux ; un homme vu comme un « chairman » se contentant d’organiser des réunions et de faciliter le consensus ; bref, un homme choisi d’une manière intergouvernementale pour une Europe a minima.

Passons sur le fait de siéger au sein d’une institution dont on souhaite la disparition et intéressons-nous à un autre paradoxe, beaucoup plus inquiétant : alors qu’il prône la mort de l’Europe politique et la pertinence absolue de l’État-nation, il insulte explicitement un pays, la Belgique, en disant qu’elle ne mérite pas ce nom. Si l’Union européenne doit être abattue, et si tout autre pays que le sien propre ne mérite pas ce nom, que reste-t-il à part la guerre ? Quelle autre proposition peut faire une personne qui ne se réclame que de son peuple, que de sa nation, et qui dénie à un autre le droit d’avoir cette fierté ? Le nationalisme, c’est et ce sera toujours la guerre.

La grandeur du pardon

Herman Van Rompuy a bien réagi en ne répondant pas à des insultes. Que n’aurait-on pas lu dans la presse europhobe s’il lui avait répondu de la même manière ! Mais je pense qu’il aurait encore plus gagné à lui pardonner publiquement, ou à intercéder auprès de Jerzy Buzek pour qu’il ne soit pas blâmé pour son discours. Il aurait ainsi montré de quel côté la liberté d’expression est la mieux défendue, et aurait eu une attitude véritablement présidentielle.

Et puis comme le dit si bien Oscar Wilde, pardonner à son ennemi est la meilleure façon de l’irriter !