UEtopie 2020 : Bruxelles esquisse les lignes directrices pour la prochaine décennie

La stratégie Europa 2020 de Barroso vue d’Allemagne

, par Traduction de Benoît Pélerin, Thomas Heimstaedt

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UEtopie 2020 : Bruxelles esquisse les lignes directrices pour la prochaine décennie

La crise de la dette grecque fait en ce moment la une des actualités sur l’UE. Peu avant le dernier sommet de Bruxelles le débat politique a pris un tour intéressant. L’Allemagne – encore encensée il y a peu par les économiste anglais comme le nouveau miracle économique – se met sur sa défensive et se demande si elle n’en fait pas trop peu pour aider la Grèce.

Et ce n’est pas tout : la ministre française de l’économie et des finances dénonce ouvertement la compression des salaires en Allemagne depuis des années et les exportations massives allemandes qui se font au détriment de ses voisins européens. Sur l’édition en ligne du Spiegel, on peut lire que les partenaires européens de la Chancelière allemande Angela Merkel l’ont déchue de son titre de Miss Europa et la surnomment maintenant Miss « No ».

La comparaison avec Margaret Thatcher est même dans de nombreuses bouches. Quoi qu’il en soit, le comportement de Madame Merkel a ses raisons. Elle est restée aussi décidée à écarter le sujet de la Grèce de l’ordre du jour du dernier sommet de l’UE. Car en fait c’est de tout autre chose dont il devrait être question, d’« Europe 2020 », à savoir de la définition de la nouvelle stratégie de croissance de l’UE.

À la recherche de la croissance

Remontons un peu dans le temps. L’UE avait déjà adopté un premier plan plein d’ambitions en 2000 avec la stratégie de Lisbonne. D’ici 2010 l’Europe devait s’élever au rang de première puissance régionale du monde en terme d’innovation et de puissance économique. Or nous sommes en fait aujourd’hui plus éloignés de l’objectif qu’à l’époque. Rien que l’année dernière le PIB de la zone euro a reculé de 4%. L’édition papier du ZEIT du 25 mars dernier évoque un total de 23 millions de personnes à la recherche d’un travail dans l’UE. Rappelons-nous pourtant que la stratégie de Lisbonne fixait à l’époque comme but le plein emploi. Or la croissance ne se décrète pas.

L’épisode suivant se déroule en 2009. José Manuel Barroso, alors sous pression, déjà adoubé pour un deuxième mandat par les conservateurs européens, présente son programme directeur durant l’été. Baroso a dû faire preuve d’imagination pour élaborer ce programme suffisamment flou pour s’assurer que le parlement européen le reconfirmerait à la tête de la commission. Deux blogueurs européens avaient déjà à l’époque exprimé de cinglantes critiques : selon Julien Ftisch, « Pour faire simple : ça ne vaut même pas la peine de le lire » et The European Citizen « Le programme 2020 de Baroso est hélas pauvre en contenu [...] ».

Trop précipité, pas assez concret

À l’automne, le programme s’est transformé comme par magie en stratégie pour l’UE 2020. Apparemment les décideurs de Bruxelles se sont soudain rendus compte que la stratégie de Lisbonne allait bientôt arriver à son terme. La commission a terminé en novembre 2009 une consultation publique (ou livre vert) sur la Stratégie UE 2020. Cet agenda serré est tombé sous le feu des critiques. Croissance durable ? Offensive sur le front de la formation ? Plus de dépenses pour la recherche ? Une économie de l’internet puissante ? Une politique fiscale homogène ? L’UE devait décider de la stratégie pour la nouvelle décennie à toute allure. Les ONG et les hommes politiques ont réclamé de bon droit plus de temps pour revenir comme il se doit sur la stratégie de Lisbonne et étudier les priorités stratégiques de l’UE jusqu’en 2020. De même on a bien trop peu impliqué la société civile, on ne peut à peine trouver trace des 1500 contributions environ au livre vert.

La commission sur les affaires européennes du conseil fédéral allemand a durement critiqué le tempo du processus de décision politique. Le mois dernier elle avait pourtant clairement demandé un délai plus long entre le projet final de la commission Barroso et l’adoption du projet Europa 2020 déjà annoncée pour le sommet du début de l’année. Selon M. Reinhardt, ministre bavarois chargé des affaires européennes (CDU), « Il est quand même étonnant, que l’Union Européenne, sur un sujet aussi déterminant que son programme directeur pour la prochaine décennie, dévoile un agenda qui ne laisse qu’une semaine aux Länder pour exposer leurs positions sur le sujet. » Le blogueur européen Julien Frisch soutient l’attitude, selon lui inédite jusque là, de la commission aux affaires européennes du conseil fédéral en renvoyant au traité de Lisbonne, qui stipule qu’en vertu du principe de subsidiarité, les pouvoirs législatifs nationaux dispose d’un délai de huit semaines pour réagir sur les propositions politiques européennes.

Qu’en est-il du contenu ?

Lors du dernier sommet de Bruxelles on a discuté sur les degrés d’ambition et d’engagement que la nouvelle stratégie communautaire impliquera. La proposition de la commission couvre un spectre assez large et tend plutôt à être d’autant moins concrète qu’elle aborde de nouveaux domaines thématiques. Finalement, il ne reste qu’un consensus a minima qui renonce même à fixer un objectif de croissance concret de la zone économique européenne. La Deutsche Press-Agentur résume ainsi « À peine proposé, déjà affaibli ».

Et de nombreuses questions restent sans réponses : comment l’UE pourra-t-elle devenir le haut lieu de la haute technologie sans augmenter massivement ses dépenses dans la recherche et le développement ? Comment l’UE peut-elle devenir un moteur d’innovation alors qu’Europe 2020 a laissé de côté le domaine de la formation et n’évoque pas le processus de Bologne ? Une fois encore, on y trouve quelques objectifs ridiculement ambitieux pour un horizon lointain au lieu de mesures concrètes à mettre en place. Toujours est-il que les Länder ont réussi à empêcher que l’objectif de doter 40% des jeunes d’une formation universitaire ne soit à l’heure actuelle inclus dans la Stratégie.

On ne sait également si les chefs d’État et de gouvernement travailleront à un moment ou à un autre à la politique économique de l’UE. C’est peu vraisemblable puisqu’un gouvernement économique européen devrait s’investir dans des domaines de compétences nationaux comme les politiques de l’emploi ou les politiques sociales et fiscales. Et surtout qu’en est-il des nouvelles structures et acteurs du traité de Lisbonne, à peine mentionnés ?

Ce nouveau projet doit être définitivement adopté en juin. Il sera encore amendé d’ici là. Dans dix ans, nous ressortirons cet article. On verra alors jusqu’où nous serons arrivés grâce à Europa 2020.

Illustration : José Manuel Barroso lors de la conférence de presse sur le lancement de la stratégie 2020, le 3 mars 2010.

Source : Service audiovisuel de la Commission européenne

Vos commentaires

  • Le 4 avril 2010 à 06:31, par Martina Latina En réponse à : UEtopie 2020 : Bruxelles esquisse les lignes directrices pour la prochaine décennie

    Merci pour cet article : c’est donc aux Eurocitoyens de maintenir le cap sur l’Europe, au moins à leur échelle, et de tout faire par leurs actions et leurs paroles, auprès de leurs élus comme dans leur vie quotidienne,

    pour que L’EUROPE garde et gagne toujours plus le souffle large, ample, vital et partagé, qui lui vient de la jeune Phénicienne mythique portant sur son TAURILLON le nom d’EUROPE, donc de VASTE-VUE, l’apportant sur des rivages à relier de mieux en mieux depuis trois millénaires, précisément par des moyens bien réels, autrefois phéniciens, mais à présent plus EUROPEENS qu’« UEtopiques », de communication nautique autant qu’alphabétique - à commencer par le dialogue « internautique » - et ce contre vents (de crise) et marées (de découragement), dans l’élan humaniste et pascal de justice, de paix, bref de renouveau.

  • Le 4 avril 2010 à 12:29, par Krokodilo En réponse à : UEtopie 2020 : Bruxelles esquisse les lignes directrices pour la prochaine décennie

    Les lignes directrices de l’UE sont assez claires : détruire toute idée d’intérêt public, de service public, de santé publique, au profit d’un gouvernement des multinationales, et de l’abandon du multilinguisme au profit du tout anglais - toutes les agences européennes travaillent déjà exclusivement en anglais. La Commission est décidée à confier la pharmacovigilance (surveillance des médicaments et de leurs effets secondaires) à l’industrie pharmaceutique, les transformant ainsi en juge et partie, alors qu’ils ont abondamment prouvé qu’ils mentaient, corrompaient, trichaient, et que leur seul objectif était la rémunération des actionnaires, non la santé publique. Notre gouvernement partage d’ailleurs cette vision ultralibérale de la société, puisque depuis peu les restaurateurs peuvent bafouer toutes les règles d’hygiène dans une quasi-impunité : les agents de la répression des fraudes ont perdu « l’habilitation pénale » , en clair ils ne peuvent plus dresser de PV devant de la viande avariée ! Quant à limiter la finance spéculative, c’est comme le père Noël, on en reparle chaque année par tradition ! Les banksters dirigent l’UE, ou celle-ci ne veut pas les contrarier, ce qui revient au même. Jusqu’où ira cette vision ultralibérale dans le vain but de concurrencer des pays émergents : retour au travail à la mine dès 8 ans, exclusion des petites filles de l’école pour les mettre dans des filatures ? Je caricature ? Pas si su^^r.

  • Le 4 avril 2010 à 18:04, par Laurent Nicolas En réponse à : UEtopie 2020 : Bruxelles esquisse les lignes directrices pour la prochaine décennie

    Si je ne partage pas votre discours dans sa globalité, je suis d’accord avec vous sur les dérives de l’autorégulation de secteurs économiques comme l’industrie pharmaceutique. Cette autorégulation est un principe dérivé de la pratique de comitologie, qui voit pulluler les agences de la Commission et les autorités de régulation de divers secteurs, avec plus ou moins de force de contrainte vis à vis des acteurs économiques contrôlés et des agences de régulation nationale.

    Les agences permettent aux fonctionnaires européens de se lâcher, car les règles ne sont pas celles de la Commission : abandon du multilinguisme, c’est en effet un problème ; pratiques de management différentes, plus grande place aux acteurs régulés dans la structure etc.

    La racine du problème se trouve dans les traités. La répartition des compétences entre les Etats et l’Union et le périmètre d’action trop limité de la Commission européenne, tels que définis par les traités, forcent la Commission à créer des agences lorsqu’elle ne peut pas prendre en charge une tâche particulière. Mais ce dérivatif, s’il peut fonctionner dans certains domaines, limite sensiblement l’ampleur des politiques européennes, et la capacité de régulation et de contrôle de la Commission.

  • Le 4 avril 2010 à 18:08, par Krokodilo En réponse à : UEtopie 2020 : Bruxelles esquisse les lignes directrices pour la prochaine décennie

    Heureusement, la Cour de justice européenne veille à freiner les ardeurs ultra-libérales de la commission, l’UE ne sera peut-etre pas un libre-service de médicaments comme les USA, où ils sont presque considérés comme un bien de consommation comme les autres : http://www.eurosduvillage.eu/La-Cour-de-justice-europeenne,2904 Mais quelle drôle d’Europe, où les citoyens doivent veiller à contrer les manœuvres destructrices de la Commission...

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