Balade sur le continent européen à la rencontre de différentes jeunesses

Caroline Gillet à la rencontre des jeunes européens dans l’émission « Foule Continentale », sur France Inter.

, par Laura Mercier

Balade sur le continent européen à la rencontre de différentes jeunesses
Illustration : Marie Dubois

Cet été, allumez votre radio les samedis, à 20h sur France Inter et laissez-vous embarquer par les incroyables rencontres et les portraits inattendus que Caroline Gillet nous raconte. Une émission estivale intitulée « Foule continentale », qui invite les auditeurs à la rencontre de différentes jeunesses, à se balader à travers le continent européen. Caroline Gillet nous livre un avant-goût de la diversité et complexité des portraits qui rythmeront cette émission tout au long de l’été.

Le Taurillon : Quel est le concept de cette émission estivale intitulée « Foule continentale » ? Pourquoi réaliser cette série d’épisodes sur la jeunesse européenne ?

Caroline Gillet : Il y a quelques années, j’avais réalisé avec Aurélie Charon une émission qui s’appelait « I like Europe » avec des témoignages de jeunes européens. En fait, on avait fait une première série sur la jeunesse algérienne, dans le contexte des Printemps arabes en 2011. Et puis en 2012, on entendait parler de "la fin de l’Europe", de la crise de l’euro, c’était un moment très particulier pour l’Europe, ce qui nous a poussé à s’interroger aussi sur la jeunesse européenne, la place qu’elle se trouve sur ce continent. Cette émission a été diffusée pendant l’été en 2012, puis j’ai poursuivi ce projet qui est devenu un livre « I like Europe : paroles d’une génération de Porto à Riga », publié en 2015.

A chaque fois, l’idée était de trouver une façon de parler de l’Europe tout en captivant la jeunesse. On s’est vite aperçu que ce n’est pas évident de parler de l’Union européenne (UE), de nos acquis et des questions qui se posent pour la jeunesse européenne. On a réalisé qu’il est difficile de critiquer l’Union européenne sans être étiqueté comme eurosceptique, tout comme il est difficile de parler de l’UE positivement et de ses avantages quotidiens sans être considéré comme un euro-béat. À l’époque, j’avais essayé de contourner le problème en réalisant des portraits de jeunes sans affronter ces problématiques directement.

Il y a quelques mois, la directrice de France Inter m’a demandé de réaliser une nouvelle émission sur les jeunes, notamment parce que les élections européennes approchent. Au début, j’étais un peu désarçonnée car j’avais trouvé la démarche difficile bien qu’intéressante. Je me suis demandé une fois de plus comment faire pour parler d’Europe et intéresser les auditeurs. Cette fois, j’ai intégré ces questionnements dans le projet. L’émission commence avec une discussion que j’ai eu avec une amie, qui me demandait pourquoi j’allais parler d’Europe à la radio : « Il y a un phénomène qui se produit quand on prononce le mot Europe, où tu vois vaguement une espèce de façade vitrée à Strasbourg et tout de suite tu as envie de dormir, il y a une léthargie qui s’empare de tes paupières et de ton cerveau […] je ne sais pas si ça tient au fait qu’on nous en a parlé en primaire dans des contextes hyper chiants, pour moi c’est associé à la semaine européenne à la cantine […] Mais c’est intéressant en fait, pourquoi l’Europe c’est à ce point chiant ? D’où ça vient ? ».

Je suis partie de ce constat pour comprendre pourquoi ça nous ennuie autant a priori, et pour trouver des réponses à ces questions européennes sans perdre les auditeurs. Le format est différent : six fois une heure, sur la jeunesse européenne. Le premier épisode porte sur la question des nationalismes, le second sur le supranational, la suite jonglera entre des problématiques de jeunesse, les parcours de jeunes qui ont construit des barricades à Kiev, à la Puerta del Sol, des jeunes avec des origines diverses et qui se posent des questions sur leur héritage mélangé, métissé. À la fois, j’ai essayé d’adresser plus frontalement les problématiques autour des institutions européennes et en même temps, ce que je fais, c’est du portrait donc c’est ce que je continue à faire, parfois avec des jeunes que j’ai rencontré il y a plusieurs années qui partagent cet espace européen et des questions communes autour de l’avenir de ce continent.

Le Taurillon : Comment avez-vous rencontré ces jeunes aux parcours si variés ?

Caroline Gillet : Oui, c’est une diversité de rencontres, certains que j’ai croisé dans le passé, des contacts de contacts comme Elena, une jeune cinéaste belge d’origine géorgienne qui raconte l’histoire de son oncle qui avait essayé de détourner un avion pour fuir l’URSS il y a plusieurs décennies. Il y a des jeunes que j’ai trouvé via des médias, en faisant des recherches, comme une Zuzana, une jeune lanceuse d’alerte slovaque qui a fait réagir le gouvernement de son pays quand elle a dévoilé qu’il y avait eu des fraudes et problèmes de corruption il y a quelques années.

J’ai contacté des partis nationalistes en Italie car j’ai remarqué que l’on se posait beaucoup de questions sur ce qui se passe en Italie. Comment ce pays parmi les plus europhiles d’Europe se retrouve à voter pour des partis d’extrême droite ? J’y ai rencontré Michela, une jeune femme impliquée dans le parti Fratelli d’Italia. Je l’ai rencontré dans les Pouilles lors d’un Congrès des jeunes du parti. J’étais contente d’entendre son point de vue, de lui donner la parole. Cette émission nous a poussé à nous poser ces questions : comment répartir la parole ? Est-ce que l’on fait entendre des personnes qui parfois portent un discours assez extrémiste ? On a pris le parti de leur donner la parole et d’essayer d’entendre leurs préoccupations. On a mis face au portrait de Michela celui d’une jeune femme ukrainienne, Fanni. Deux portraits qui posent la question de la nation, de l’ailleurs, du patriotisme, pourquoi on se sent chez soi, chez soi ? « Fanni se sent bien quand elle part, Michela quand elle revient. ». On a aussi entendu un jeune chercheur, Clément, qui parle de la mondialisation, des incertitudes que cela amène pour les questions identitaires de cette jeunesse.

Notre parti pris a aussi été de raconter notre cheminement, d’expliquer que c’est un cheminement très subjectif, qu’on n’a pas le temps de parler à tout le monde, qu’il faut faire des choix, mais qu’on est heureux d’embarquer l’auditeur avec nous même si on n’aura pas toutes les réponses. On a la chance d’avoir ce temps et cet espace pour parler de la jeunesse européenne et d’inviter l’auditeur à nous suivre sur ce trajet, à se balader sur le continent à la rencontre de différentes jeunesses.

Nous avons fait des rencontres très fortes et nous voulons inviter l’auditeur à rencontrer aussi ces jeunes européens aux histoires et aux projets très forts. Je pense à Fanni, que j’avais rencontré par une association francophone en Ukraine. Elle est traductrice auprès des forces armées ukrainiennes qui se battent contre les séparatistes pro-russes. C’est un portrait très fort, une personne que je suis très heureuse d’avoir pu rencontrer. J’ai l’impression de bien la connaître à force d’avoir passé pas mal de temps avec elle, sur Skype. Il y a aussi Tchane, un jeune qui a grandi à Istanbul. Il y a eu un tremblement de terre dans les années 1990 à l’Est d’Istanbul, et maintenant sa famille habite en France. Il m’a parlé de son projet, le « Kebab project ». Il va raconter les kebabs de toute l’Europe. Je trouve que ça aussi, ça parle de l’Europe d’aujourd’hui et des mélanges.

Le Taurillon : À quoi est-ce que vous vous attendiez avant de rencontrer ces jeunes ? Qu’est-ce qui vous a surpris dans ces rencontres ?

Je choisis de garder des personnages qui m’ont personnellement surpris, ce qui est très subjectif mais l’idée est de faire entendre des personnes qui vont faire penser autrement, qui vont faire déplacer des curseurs chez les gens qui les écoutent. Ce qui m’intéresse dans la radio, c’est d’entendre des choses, des personnes qui déplacent nos certitudes. Cela fait maintenant plusieurs années que j’interview des jeunes. Ce qui continue de me surprendre, c’est l’intelligence, la finesse, et la force des parcours de certains jeunes que je croise. La diversité des parcours et l’incroyable accumulation de choses qui arrivent à certaines personnes continuent de m’épater.

Ces rencontres et ces histoires sont devenues très importantes pour moi, dans ma vie de jeune européenne, car on dit toujours que c’est une génération de crise(s), on entend et perçoit beaucoup de pessimisme au quotidien dans les médias, alors cela m’apporte beaucoup d’avoir l’occasion de rencontrer ces jeunes et de me rendre compte qu’il y a beaucoup de jeunes qui font des choses incroyables, et qu’il est bon de les entendre car on ne leur donne pas toujours assez la parole.

J’ai aussi été surprise quand je suis allée aux institutions européennes à Bruxelles, pour réaliser un épisode. Je suis bruxelloise, j’ai toujours connu le quartier européen sans pour autant m’aventurer franchement dans les institutions et échanger avec ceux qui y travaillent, avec des jeunes eurocrates. J’ai adoré la discussion que j’ai eu avec des jeunes fonctionnaires européens, c’est un groupe qui s’appelle Les bas fonctionnaires européens. Ils m’ont beaucoup appris sur ce que c’est de travailler concrètement dans les institutions européennes. On a beaucoup de fantasme sur ces fonctionnaires, on les imagine très ennuyeux mais eux étaient très drôles, ils m’ont donné des clés pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans ces institutions. Ce sont des jeunes qui estiment qu’on a le droit de rire de tout. Un d’entre eux disait que les institutions européennes ne mourraient pas tant d’être critiquées mais d’être ignorées.

Le Taurillon : Votre émission semble aussi montrer que les jeunes ne sont pas seulement les acteurs de demain, que cette génération n’est pas passive et qu’elle cherche sa place...

Caroline Gillet : Oui... j’ai commencé des séries sur la jeunesse quand j’avais 23 ans. Déjà à ce moment-là, j’étais surprise par ce que faisaient des jeunes de mon âge, je n’imaginais même pas comment ils arrivaient à le faire. Année après année, je suis toujours aussi surprise de voir comment ces jeunes prennent leur place. Je pense à Zuzana, qui arrive à faire évoluer son gouvernement sur la corruption alors qu’elle n’a même pas 30 ans. À Monika, une jeune fille de Varsovie née le soir de la chute du couple Ceausescu et qui raconte comment elle a créé un site de factchecking sur l’accueil des migrants dans son pays, en Pologne : Refugees Welcome Polska

De tout temps, il faut faire confiance à la jeunesse pour faire bouger les lignes. Cette énergie est très forte, c’est ce que je constate en interviewant des jeunes. On sent qu’il y a un moment, entre 25 et 35 ans, où il y a une envie et un désir profonds de trouver sa place et d’avoir son mot à dire. Et c’est important de créer une place pour ces envies. Aujourd’hui il y a de plus en plus d’outils pour permettre à chacune et chacun de trouver sa place. On a des outils qui permettent de voyager plus facilement en Europe, mais aussi de créer des médias. Je pense à des jeunes roumains qui ont créé une revue, Kajet, car ils avaient l’impression qu’on percevait mal l’Europe de l’Est. Ils étaient allés à Londres et ont réalisé qu’ils avaient honte d’être roumains. Ils ont cherché à comprendre pourquoi et ont créé cette revue. On le dit souvent, mais on a des outils que nos parents et grands-parents n’avaient pas et qui sont précieux pour faire bouger les lignes. Et les jeunes européens et européennes les font bouger...

Le Taurillon : Merci beaucoup pour cet entretien, on découvrira avec beaucoup d’intérêt et de curiosité les différents portraits que vous présenterez tout au long de l’été. Rendez-vous sur les ondes de France Inter !

Pour (ré)écouter les premiers épisodes de "Foule Continentale", rendez-vous sur France Inter Et pour ne louper aucun épisode, Foule Continentale est aussi sur Facebook.

Toutes les citations présentes dans cet article sont issues du premier épisode de Foule Continentale, « A quoi sert une Nation ? ».

Illustrations : Marie Dubois, pour Foule Continentale.

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