Eglise orthodoxe : l’indépendance du Patriarcat de Kiev compromet l’influence russe en Ukraine

, par Rémy Mével

Eglise orthodoxe : l'indépendance du Patriarcat de Kiev compromet l'influence russe en Ukraine
Un militant du mouvement Euromaïdan embrasse la main du Patriarche Filaret de l’Eglise Orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Kiev le 25 février 2014. Photo : Wikimedia Commons - Bektour - CC BY-SA 4.0

Le 11 octobre 2018, le patriarche de Constantinople, Bartholomée Ier, a reconnu l’indépendance (dite autocéphalie) de l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne du Patriarcat de Kiev. La décision inclut notamment l’annulation des effets de la lettre synodale de 1686 qui fixait la tutelle russe sur l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne du Patriarcat de Kiev, et la réintégration de son patriarche, Filaret, qui avait été excommunié par le Patriarcat de Moscou en 1997. Au-delà d’une question spirituelle, cette décision marque une étape dans la relation bilatérale russo-ukrainienne.

Des Eglises influentes et implantées

En Ukraine, il existe plusieurs Eglises orthodoxes. Les trois principales sont les suivantes :
- l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne sous la juridiction du Patriat de Moscou (EOU PM)
- l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne sous la juridiction du Patriarcat de Kiev (EOU PK)
- l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne Autocéphale (EOU A) Ces deux dernières sont indépendantes. [1]

Dans la doctrine de l’EOU PM, l’Ukraine est une partie de ce que l’Eglise considère comme le "monde russe". C’est en 1686, alors que les Orthodoxes ukrainiens s’opposaient à ce rapprochement, que les Eglises russe et ukrainienne se sont unies. Depuis lors, le Patriarcat russe exerce une forme de tutelle sur les fidèles ukrainiens.

Trois tentatives d’atteindre l’autocéphalie sont menées par l’EOU PK en 1917-1934, 1942-1944 et 1989 : leur constante est leur valeur politique, celle d’une volonté d’émancipation de l’influence de la Russie par les Ukrainiens.

Les Patriarcats dans la Cité

La volonté politique accompagnant la demande d’autocéphalie de l’EOU PK est fluctuante : après l’indépendance de 1991, le président Leonid Kravchuk soutient cette démarche tandis que le suivant, Leonid Kuchma, soutient plutôt l’EOU PM par prudence envers la Russie. En 1992, le Patriarcat de Kiev s’émancipe de celui de Moscou. Sa quête d’indépendance, qui commence donc à la chute de l’URSS, s’intensifie avec l’annexion russe de la Crimée en 2014.

La présidence de Petro Porochenko marque une nouvelle étape dans l’engagement politique de l’Ukraine pour une autocéphalie de l’EOU PK. Après avoir transmis lui-même la demande de l’EOU PK au Patriarcat de Constantinople, il se réjouit de l’obtention de l’autocéphalie. En juillet 2018, il souhaite "couper toutes les tentacules du pays agresseur" [la Russie], alors que l’enjeu de l’indépendance lui apparaissait relever de la "sécurité nationale". Sa campagne présidentielle est colorée par ce thème, et il garantit, sur Twitter, que "l’Etat protégera les prêtres (…) qui décideront volontairement de sortir" de l’EOU PM, sous-entendu, pour rejoindre l’EOU PK.

Révolutions, velléités d’indépendance et russophobie

Un changement de paradigme se produit en 2004-2005 avec la Révolution Orange, au cours de laquelle les Ukrainiens expriment ouvertement leurs aspirations à intégrer l’Union européenne. En 2013-2014, les conflits en Crimée et dans l’Est de l’Ukraine illustrent l’absence de prise de parti contre Moscou de l’EOU PM, alors qu’à l’inverse, le patriarche Filaret commente de manière très critique la politique répressive du Président Viktor Ianoukovytch durant les mouvements sociaux sur la place Maïdan. [2]Ce double mouvement de préjudice réputationnel pour l’EOU PM et de gain de crédibilité pour l’EOU PK a joué en la faveur du développement de cette dernière, et très probablement en faveur de la décision de Constantinople de lui accorder l’autocéphalie.

Concrètement, l’EOU PM réunit le plus grand nombre de paroisses, avec 11 392 églises contre 3 784 pour l’EOU PK. Mais l’EOU PK compte davantage de fidèles : en mai-juin 2018, un sondage cité par l’Express montrait que 36 % des Ukrainiens se rattachaient à l’EOU PK, contre 19 % pour l’EOU PM. La dynamique est clairement ascendante pour le Patriarcat de Kiev, et descendante pour le Patriarcat de Moscou.

L’Orthodoxie, un terrain de conflit

L’autocéphalie traduit une forme de prise de distance de l’Ukraine par rapport à la Russie, et aussi un élargissement du champ des combats.

Par ailleurs, Moscou ne souhaite voir dans la primauté du Patriarcat de Constantinople qu’une primauté d’honneur, tandis que Kiev a au contraire tout intérêt à ce qu’il ait autorité pour valider son autocéphalie… Suite à la décision du Patriarcat de Constantinople d’accorder l’autocéphalie à l’EOU PK, le Saint-Synode de l’Eglise Orthodoxe Russe du 15 octobre 2018 a adopté une déclaration spécifiant qu’il lui était "impossible de demeurer en communion eucharistique avec ses hiérarques, son clergé et ses laïcs". Moscou a ainsi formellement rompu ses liens avec le Patriarcat de Constantinople "jusqu’à ce [qu’il] désavoue ses décisions anticanoniques". Plus grave encore, le métropolite Hilarion, qui dirige le département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, a déclaré que "les gens descendront dans la rue pour défendre leur sanctuaire".

En Ukraine, les autorités se veulent rassurantes. Le Patriarche de l’EOU PK, Filaret, a expliqué que les paroisses de l’EOU PM pourront lui rester rattachées, mais devront simplement s’appeler "Eglise russe" et non plus "Eglise ukrainienne". Il a déclaré que "l’unification n’aura lieu que sur la base du volontariat, sans aucune violence". De son côté, le président Petro Porochenko a annoncé qu’il ne souhaitait pas lancer "une guerre religieuse" et que le choix de demeurer dans l’EOU PM sera respecté pour les fidèles qui le font.

Une ligne de séparation confirmée entre l’Ukraine et la Russie

Le Patriarche Filaret, protagoniste de l’indépendance, a déjà tenu des propos très durs sur le Président de la Russie, Vladimir Poutine, en expliquant qu’il était possédé par Satan en 2014. Il a émergé dans les années 1990 à l’occasion de la fin de la domination soviétique sur l’Ukraine en créant une Eglise ukrainienne indépendante de Moscou. Quinze minutes après la publication de la décision, il apparaissait déjà en conférence de presse pour annoncer son intention de convoquer un synode pour réunir les diverses sensibilités de l’Orthodoxie en Ukraine.

La Russie a par ailleurs fait connaître son point de vue à l’occasion d’un déplacement de la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe en Crimée. Avant que la décision soit prise – sans grand suspense – par le Patriarcat de Constantinople, Maria Zakharova a expliqué que cette décision était “une nouvelle manifestation d’une scission colossale au sein de la société ukrainienne”. Un brin condescendante, elle a souligné que “l’année 2014 n’a rien appris”.

Globalement, cet événement remet en question l’influence russe en Ukraine et renouvelle la forte tension qui caractérise toujours plus la relation bilatérale. Cette question n’est pas, et de loin, une simple querelle de chapelle ne concernant que les croyants, c’est une question politique, identitaire et culturelle autant que spirituelle. La volonté d’éviter toute influence ou ingérence russe sur le territoire rend même cette question cruciale, du point de vue de Kiev, pour la sécurité des Ukrainiens.

Il est difficile de prévoir les conséquences de l’indépendance de l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne du Patriarcat de Kiev. Mais des violences pourraient survenir, de la part des fidèles de l’EOU PK ou de l’EOU PM, pour "prendre" des églises et donc des paroisses. Si les autorités ukrainiennes se veulent rassurantes, le communiqué du Patriarcat de Constantinople annonce les doutes relatifs aux conséquences de la décision de l’autocéphalie. Le document appelle en effet les deux côtés à "éviter l’appropriation d’églises, de monastères et d’autres propriétés, ainsi que tout autre acte de violence ou de représailles". L’avenir le dira.

Notes

[1BABINSKYI Anatoliy, “The Ties that Bind”, in : New Eastern Europe, Gdansk, bimensuel, mai-août, n° 3-4, (VIII), 2015, pp. 38-50, en anglais

[2BABINSKYI Anatoliy, “The Ties that Bind”, in : New Eastern Europe, Gdansk, bimensuel, mai-août, n° 3-4, (VIII), 2015, pp. 38-50, en anglais

Vos commentaires

  • Le 23 octobre à 19:50, par pichard En réponse à : Eglise orthodoxe : l’indépendance du Patriarcat de Kiev compromet l’influence russe en Ukraine

    Cet article est bien écrit et retrace la vérité du supplice des croyants ukrainiens sous la férule de Moscou. La suite est guidée par le ciel des orthodoxes Ukrainiens qui leur rend leur honneur et leur personnalité différente de celle des Russes, par ailleurs non responsables de la politique souvent brutale de leurs dirigeants depuis la chute de Kiev en 1240. L’intelligentia s’est déportée sur Nivgi-novgorod laissant les autoctones aux prises avec les Mongols...

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