En Marche aux européennes : quel parti au Parlement ?

, par Basile Desvignes

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En Marche aux européennes : quel parti au Parlement ?
Emmanuel Macron, Président français, et Mark Rutte, Premier ministre néerlandais, lors de la réunion du Conseil européen, octobre 2017. Photo : European Union

Les prochaines élections européennes se tiendront du 23 au 26 mai 2019. Elue sur un programme fortement pro-européen qu’elle a plusieurs fois réaffirmé (Grande Marche pour l’Europe, discours de la Sorbonne), La République en Marche (LaRem) n’a toujours pas fait connaître le groupe parlementaire qu’elle rejoindra au Parlement européen. Ce positionnement sera pourtant déterminant pour un parti qui souhaite dépasser le clivage gauche-droite.

Parti Populaire Européen (coalition de droite), Socialistes & Démocrates (coalition de gauche) ou Alliance des Libéraux et Démocrates Européens (centrisme libéral) : plusieurs options sont envisageables.

Un positionnement nécessaire pour peser sur le débat européen

D’abord, rejoindre un groupe parlementaire n’est pas une option pour LaRem (La République En Marche) si elle souhaite participer pleinement aux propositions et délibérations. Le Parlement européen, composé actuellement de 751 députés européens provenant des 28 Etats membres de l’UE, est divisé en groupes politiques. [1] Ces groupes politiques sont organisés par affiliations politiques et non par nationalités : la logique est supranationale et vise à dépasser les souverainetés nationales pour promouvoir une collaboration à l’échelle européenne (à l’inverse d’une logique intergouvernementale, où les intérêts de chaque Etat sont défendus de façon prioritaire).

Comme dans un parlement national, ces groupes sont l’unité réelle du Parlement. Ils décident des sujets débattus lors des séances plénières, désignent les orateurs qui interviennent en séances, affectent les parlementaires dans les commissions (chargées de l’étude de certains projets ou propositions législatives et dont la composition reflète celle des différentes forces politiques en présence au Parlement), peuvent déposer des motions de censure ou des amendements qui doivent être votés, ce que les députés « non-inscrits », c’est-à-dire n’appartenant à aucun groupe n’ont pas le pouvoir de faire. Ainsi, il est évident que les députés LaRem devront rejoindre un groupe parlementaire. Il est utile de préciser que l’ensemble des députés élus sous l’étiquette d’un parti doit normalement rejoindre un même groupe parlementaire : LaRem n’a pas intérêt à se scinder entre plusieurs groupes.

La création d’un nouveau groupe, qui semble être l’ambition d’« En Marche ! », sans renforcer l’actuel centre mais en brisant les groupes de droite et de gauche (PPE et S&D), est envisageable mais s’avère difficile à mettre en œuvre.

D’abord, le règlement du Parlement précise que 25 délégués provenant d’au moins un quart des Etats membres, soit actuellement sept, sont nécessaires pour former un groupe parlementaire. Or, il n’est pas certain que les potentiels partenaires de LaRem soient décidés à quitter leur groupe parlementaire actuel pour en former un nouveau, qui pourrait avoir moins d’influence : même si le PPE est très hétérogène, il sera difficile de convaincre, par exemple les soutiens d’Angela Merkel, marqués à droite, de rejoindre une coalition centriste.

De plus, les deux grandes coalitions (PPE et S&D) structurent la vie politique de dans l’hémicycle européen et ont toujours représenté ensemble au moins 53% du Parlement. Même si leur représentation est en constante diminution, casser ces groupes parait ambitieux. Une première tentative d’alliance centristea déjà eu lieu avec la création de lALDE en 2004, afin de former un nouveau groupe incluant à la fois les libéraux européens et les chrétiens-démocrates, mais elle et n’a pas eu pour conséquence la disparition des grandes coalitions. Ainsi, Pascale Joannin, directrice générale de la Fondation Robert Schuman, estime que « la seule coalition majoritaire possible est celle du PPE et de S&D, soit l’alliance de la droite et de la gauche. Il n’y a aucune autre possibilité ».

Dépasser le clivage gauche-droite

Dans une récente déclaration, Emmanuel Macron annonçait son ambition de réaffirmer « La frontière véritable qui traverse l’Europe, […] celle qui sépare les progressistes des nationalistes ». Il poursuit le projet qu’il a défendu en France face à Marine Le Pen lors des élections présidentielles. Par cette déclaration, le Président français répondait à l’invitation d’alliance de Guy Verhofstadt, député belge et président de l’ALDE, pour qui il est évident qu’un groupe commun entre centristes du Parlement et LaRem sera constitué. Pourtant, si le projet fédéraliste du groupe centriste est proche de celui de LaRem, rejoindre le groupe centriste ne semble pas être le projet du parti français : « Nous ne sommes pas dans une logique d’alliance » a déclaré Christophe Castaner, le désormais ex-chef de file du parti. En effet, rejoindre le groupe centriste n’est peut-être pas la stratégie la plus judicieuse à adopter pour LaRem…

Le groupe ALDE ne jouit que d’une faible représentation au Parlement face aux puissants groupes de coalition de gauche ou de droite (68 sièges contre respectivement 189 et 218) : le président français peut espérer former un nouveau groupe plus large que celui-ci, à l’issue du scrutin de mai prochain.

Ensuite, le groupe ALDE est déstabilisé depuis l’accusation qui vise le MoDem pour recours à des emplois fictifs au Parlement européen, ce qui a conduit son président, François Bayrou, à démissionner du gouvernement en juin 2017 : réaffirmer une alliance avec le MoDem pourrait être critiqué. LaRem devra néanmoins trouver des alliés si elle ne veut pas être écartée des débats avec les « non-inscrits ».

Récemment, le président français Emmanuel Macron a rencontré le premier ministre néerlandais Mark Rutte en vue de la formation d’une nouvelle coalition centriste autour de la famille libérale. Ce partenariat entrerait en vigueur après les élections au Parlement. En rassemblant autour d’enjeux économiques plutôt que sociétaux, les deux hommes espèrent rassembler le centre droit et une partie de la droite libérale européenne autour de leur projet, en s’opposant aux conservateurs et afin de créer la seconde force politique au Parlement. Chacun d’eux a vaincu un opposant populiste de droite europhobe lors des élections nationales et entend réaffirmer leur projet pro-européen.

On peut néanmoins se demander si leur projet ne va pas ouvertement à l’encontre de l’aile gauche de l’ALDE, dirigé par Guy Verhofstadt, pourtant un fort allié potentiel. Ce dernier est perçu comme faisant partie d’une génération de politiciens trop âgés pour l’image dynamique que souhaitent renvoyer Emmanuel Macron et Mark Rutte et est souvent perçu comme un obstacle à un accord entre les libéraux et l’ALDE. Il ne demeure pas moins un non négligeable au Parlement jusqu’aux prochaines élections.

Il reste à se demander si l’ALDE rejoindra ou rejettera le projet d’Emmanuel Macron et Mark Rutte, ou si ellle se scindera en deux sur des questions sociales, ce qui demeure la solution la plus probable. Ce n’est pas la première fois qu’un parti centriste doit se positionner à l’échelle européenne. Ainsi, en 2007, le parti démocrate italien a hésité entre le renforcement du groupe centriste ou celui d’une des deux grandes coalitions : c’est le groupe de gauche qui a finalement été choisi. Celui-ci avait révisé ses statuts afin de s’adresser aux « démocrates » et plus seulement aux « socialistes ». Il est donc possible qu’un parti qui se revendique centriste choisisse de rejoindre une des deux grandes coalitions.

Néanmoins, rejoindre une des coalitions peut aussi présenter plusieurs obstacles pour LaRem puisque s’allier à un des côtés signifie nécessairement tourner le dos à l’autre. Or, LaRem est composée à la fois d’éléments de gauche et de droite modérée et continue de vouloir s’affirmer comme une force politique qui dépasse ce clivage. Favoriser un côté en dépit de l’autre pourrait être vu comme une trahison, d’autant plus que chacune des coalitions comporte des partis très éloignés du centre.

Ainsi, le PPE accueille le Parti Populaire autrichien (ÖVP) et son président Sebastian Kurz ou l’Union Sociale Chrétienne de Bavière (CSU), deux partis critiqués pour leur soutien au populiste Viktor Orban dont le parti fait lui aussi partie du PPE. Plus délicat encore, Les Républicains (LR) sont membres du PPE et affirment farouchement leur opposition à LaRem à l’échelle nationale. Comment imaginer Les Républicains et La République En Marche faire partie de la même coalition européenne ? La question se pose aussi pour les sociaux-démocrates (S&D), dont le parti est composé de plusieurs élus socialistes français qui n’ont pas rejoint « En Marche ! » suite aux élections présidentielles de 2017 et dont plusieurs insistent sur leur « Macron-incompatibilité ». L’éventuelle candidature de LaRem pour rejoindre une grande coalition parait ainsi compliquée en raison de ces facteurs à la fois internes et externes au parti.

Vers une scission de LaRem ?

Si l’on exclut la solution d’une grande coalition centriste, compliquée à mettre en œuvre, il semble que LaRem devra se positionner sur le clivage gauche-droite, ce qui sera facteur de division au sein du parti. Le choix sera de toute évidence difficile, dans un contexte où l’opinion a de plus en plus tendance à rapprocher le parti de la majorité présidentielle de la droite (6,7 sur une échelle de 0 (très à gauche à 10 (très à droite), selon une enquête de la Fondation Jean Jaurès en mai 2018). Ce nécessaire positionnement sur le clivage gauche-droite au Parlement européen est d’autant plus paradoxal lorsqu’on sait que le PPE et le S&D ont voté de la même manière pour 73% des choix depuis la création du Parlement européen…

Notes

[1Suite au Brexit, le Parlement européen sera composé de 705 députés européens.

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