Jo Leinen : « L’idée de listes transnationales n’est pas enterrée »

Entretien avec Jo Leinen (SPD), membre du Parlement européen

, par Gesine Weber, Traduit par Caroline Iberg

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Jo Leinen : « L'idée de listes transnationales n'est pas enterrée »

Bien que les listes transnationales pour les élections de 2019 aient été refusées par les membres conservateurs du Parlement européen, beaucoup ne veulent pas abandonner cette idée - Jo Leinen, membre du Parlement européen, en fait partie. Dans une interview avec treffpunkteuropa.de, il parle des perspectives de la démocratie européenne.

Treffpunkteuropa.de : Le PPE a voté le 7 février dernier contre les listes transnationales au Parlement européen, empêchant ainsi leur introduction. Est-ce la fin de cette idée que vous soutenez depuis si longtemps ?

Jo Leinen : Le vote en plénière ne marque pas la fin des listes transnationales. L’idée persiste et continue de bénéficier d’un soutien qui ne cesse de croître plutôt que de diminuer parmi les États membres. Voilà pourquoi il est si incompréhensible que le Groupe du PPE, ainsi que les factions d’extrême gauche et d’extrême droite, aient empêché la prise d’une décision positive qui représente une innovation démocratique venant de la Chambre européenne des citoyens. Ils empêchent ainsi l’avancée de la démocratie européenne. Ce refus devrait en outre être considéré dans le contexte de la redistribution des sièges parlementaires après le Brexit et non pas interprété comme un rejet général du concept par le Parlement. Depuis 1998, le Parlement européen a demandé à plusieurs reprises la création de listes transnationales, et ce fut le cas également lors de la législature actuelle avec la proposition de réforme de la loi électorale européenne en novembre 2015. Cette proposition de réforme reste inchangée malgré le vote. Néanmoins, une occasion unique a été manquée. En effet, comme les 73 sièges britanniques seront vacants au Parlement européen à cause du Brexit, aucun État membre n’aurait eu besoin d’abandonner des sièges au profit des listes transnationales. Cela aurait également facilité la décision du Conseil.

Que peut-on et doit-on faire pour rendre les élections européennes de 2019 plus démocratiques sans listes transnationales ? Quel rôle joue le comité constitutionnel auquel vous appartenez ?

Les élections sont et resteront démocratiques - même sans listes transnationales. Au contraire, le problème se situe dans le fait que les élections européennes ne sont européennes que de nom et qu’elles sont en fait organisées selon 28 règles, 28 questions électorales et 28 scrutins nationaux différents. Ainsi, à la veille des élections européennes, les débats concernent tout sauf le plus important, à savoir les différentes approches de la politique européenne. Les listes transnationales auraient créé des incitations à discuter au-delà des frontières nationales, contribuant ainsi à l’émergence d’un espace public européen. Elles auraient également permis à tous les citoyens en Europe, avec une seconde voix, de voter pour l’un des « Spitzenkandidat » au sein des partis européens - qu’ils vivent à Zagreb, Lisbonne ou Dublin. Malheureusement, les citoyens ont été privés de cette influence supplémentaire.

Sur la proposition de la Commission constitutionnelle, le Parlement européen a clairement fait savoir qu’il considérera uniquement les candidats qui ont fait une campagne électorale publique pour l’élection de président de la Commission - et ce même après les élections européennes de 2019. Le système du « Spitzenkandidat » appliqué pour la première fois en 2014 sera maintenu. Ainsi, les électeurs continuent d’avoir une influence sur l’élection du président de la Commission européenne. Le temps où les chefs d’État et de gouvernement nommaient le président de la Commission en conclave, comme c’est le cas pour le pape, est enfin révolu.

Ce qui est au moins aussi crucial que les réformes démocratiques, c’est que l’importance des élections européennes soit reconnue et que le plus grand nombre possible de citoyens exerce son droit de vote. L’élection de 2019 sera décisive pour le futur de l’Union européenne. Par conséquent, les mois qui nous séparent des élections européennes doivent être utilisés pour entamer un dialogue intensif avec les Européens sur l’avenir de l’UE.

Considérez-vous qu’une campagne électorale transnationale des sociaux-démocrates soit judicieuse même si le vote se fait toujours selon des listes nationales ?

En tant que sociaux-démocrates européens, nous avons des valeurs claires que nous défendons. En 2019, il y aura également un programme commun et un candidat européen. Des questions telles que la répartition inégale des richesses, la lutte contre les paradis fiscaux et l’évasion fiscale au sein de l’UE ou la protection des droits sociaux sont tout aussi importantes pour les citoyens en Sarre que pour les citoyens de La Spezia. Toutefois les partis européens restent méconnus parce qu’ils ne peuvent pas se battre pour des sièges. Les listes transnationales auraient changé la donne en ce qui concerne l’importance des familles de partis au niveau européen. Tant que ceux-ci ressemblent davantage à des organisations faîtières qu’à de véritables partis, de nombreux partis nationaux préfèrent appliquer leur propre programme durant la campagne électorale et le thème « Europe » est grotesquement mis de côté.

Vous accusez les conservateurs d’empêcher l’introduction de listes transnationales par stratégie de pouvoir politique. A l’inverse, ne peut-on pas accuser les sociaux-démocrates d’espérer obtenir plus de votes grâce aux listes transnationales ?

A mots couverts, j’ai souvent entendu dire que les listes transnationales ne feraient que contribuer à l’« Europe En Marche » d’Emmanuel Macron. Par conséquent, on soupçonne que le rejet des listes transnationales soit largement dû à une stratégie de pouvoir politique. De nombreux députés conservateurs ne sont manifestement pas prêts à faire face à un conflit démocratique à l’échelle européenne et préfèrent rester dans l’escargot national, où ils ont un mandat national supposé assuré. Il n’y a aucune raison pour que la social-démocratie européenne, qui est dans l’une des crises les plus graves de son histoire, bénéficie plus ou moins des listes transnationales que, disons, le Parti populaire européen.

Les listes transnationales auraient-elles été un moyen de rendre le Parlement européen davantage en faveur de l’Europe ? Si oui, comment pouvez-vous faire de l’institution la plus démocratique de l’UE une institution véritablement européenne ?

Les listes transnationales sont un outil pour rendre les élections européennes plus européennes. Cependant, ils ne garantissent pas que davantage de députés pro-européens soient élus au prochain Parlement européen. Ils ne favorisent pas non plus les populistes, malgré ce que les opposants au concept ont affirmé à plusieurs reprises. Les électeurs sont libres dans leur décision et sont les seuls à pouvoir déterminer la composition du Parlement. Il est plutôt question ici de libérer le débat politique de ses chaînes nationales, de sorte que les différentes politiques européennes de chaque famille du parti soient au centre de celui-ci, plutôt que les intérêts nationaux à court terme. Cela montrerait également que l’unification européenne n’est pas un jeu à somme nulle mais bénéficie à tous les États membres. Les populistes auraient plus de mal à monter les peuples d’Europe les uns contre les autres avec l’idée d’un retour à l’Etat-nation complètement à l’opposé de la réalité de notre temps. En fin de compte, pour lutter contre le populisme, nous avons besoin d’Européens forts qui promeuvent de manière proactive l’unification européenne au lieu de dénigrer leurs opposants. Alexander Van der Bellen en Autriche et Emmanuel Macron en France ont démontré de manière impressionnante que cela peut fonctionner.

Le groupe PPE comprend également le parti populiste de droite Fidesz de Viktor Orbán. Les voix contre les listes transnationales étaient-elles un cadeau aux populistes de droite européens ?

En fait, Victor Orbán rejette avec véhémence non seulement les listes transnationales, mais aussi le modèle du « Spitzenkandidat » et la méthode communautaire, grâce auxquels le Parlement et le Conseil adoptent des lois sur un pied d’égalité. Si la volonté d’Orbán devait aboutir, seuls les chefs d’État et de gouvernement du Conseil européen décideraient du sort de l’Union, sans avoir à consulter le Parlement et donc les citoyens. Le fait que, juste avant l’important sommet sur la démocratie européenne du 23 février, la Chambre européenne des citoyens ait empêché le progrès démocratique à travers les listes transnationales est un signal fatal dans la mauvaise direction et donne l’avantage au camp d’Orbán.

Je ne veux pas refuser à qui que ce soit le droit d’être en désaccord au sujet des listes transnationales. Cependant, en tant que personne qui s’est engagée toute sa vie au sein de la société civile pour l’intégration européenne, je n’arrive pas à comprendre comment des présidents d’organisations fédéralistes puissent être à l’avant-garde de la campagne contre les listes transnationales et ainsi - au sein du Parlement mais aussi dans les médias - militer activement contre l’une des exigences premières et de longue date de leurs organisations. L’engagement des nombreux militants bénévoles de l’Union des fédéralistes européens (UEF) et de l’Union européenne en Allemagne (EUD) est foulé aux pieds. L’UEF, par exemple, n’a réaffirmé la demande de listes transnationales que lors de son congrès de Paris en octobre 2017. Je peux donc comprendre la déception de nombreux membres et la partager.

Emmanuel Macron est actuellement le leader européen qui fait avancer la construction européenne avec ses propositions - y compris concernant les listes transnationales. En quoi pouvez-vous maintenant aider Emmanuel Macron à faire en sorte que l’ « Europe En Marche » ne devienne pas « l’Europe en marche arrière » ?

Le mérite d’Emmanuel Macron est qu’il s’est opposé à l’approche destructrice et rétrograde des anti-européens avec une vision audacieuse et positive de la convergence de l’Europe. Son grand discours à la Sorbonne ne portait pas seulement sur des listes transnationales, mais sur une Europe qui voit les défis tels que la cohésion sociale, la sécurité interne et externe ainsi que la migration en tant que tâche partagée. Le fait est qu’une Europe souveraine peut agir indépendamment des grandes puissances que sont les Etats-Unis et de la Chine, et même les affronter si nécessaire. Le nouveau gouvernement fédéral allemand doit maintenant être un partenaire pour Emmanuel Macron et non se perdre dans la critique de l’un ou l’autre organisme. Pour le SPD, c’était une préoccupation majeure des négociations de coalition.

Dans quelle mesure l’accord de coalition, pour autant qu’il passe la rampe des votes des membres du SPD, est-il une base suffisante pour mener le moteur franco-allemand pour l’Europe sur la bonne voie et créer un « nouveau départ pour l’Europe » ? [1]

L’importance de l’Europe pour notre avenir est soulignée dans l’accord de coalition en donnant la priorité au chapitre européen. L’unification européenne doit être traitée en priorité. Il ne suffit pas de gérer le statu quo. En outre, d’importants chantiers européens en construction seront abordés, tels que la réforme urgente de la zone euro avec un Fonds monétaire européen contrôlé par le Parlement. L’engagement dans la lutte contre les pratiques fiscales déloyales et la création d’une union sociale portent une signature sociale-démocrate claire. Un rôle plus important de l’Union européenne en ce qui concerne la sécurité et les affaires étrangères est également nécessaire. Pour ce qui est de la politique européenne, l’accord de coalition est carrément visionnaire et largement conforme aux idées du président français. L’Allemagne jouera un rôle plus actif au sein de l’UE dans les années à venir que par le passé. Je suis donc confiant dans le fait qu’une stratégie pour l’avenir préparée conjointement avec la France sera présentée avant les élections européennes de 2019.

Notes

[1L’interview a eu lieu avant que les adhérents du SPD n’approuvent l’accord de coalition, le dimanche 4 mars.

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