Le SCAF (Système de combat aérien du futur) devait remplacer Rafale et Eurofighter. Le MGCS (Main Ground Combat System) devait succéder aux chars Leclerc et Leopard 2. Ces deux programmes phares, lancés en 2017 pour incarner l’Europe de la défense, viennent de s’effondrer à quelques semaines d’intervalle. Au-delà des sigles, une question dérangeante s’impose : l’Allemagne sait-elle vraiment coopérer sur les grands projets d’armement, quand ses partenaires sont aussi ses concurrents industriels  ?

La coopération militaire franco-allemande au point mort

L’annonce du ministre allemand de la Défense Boris Pistorius, le 16 juillet, marque un tournant. MGCS ne débouchera pas sur un char de combat commun, mais sur une « base technologique » à partir de laquelle chaque pays développera sa propre plateforme. L’idée d’un char franco-allemand est donc abandonnée, alors qu’un accord avait été trouvé en 2024 sur une répartition équilibrée entre Rheinmetall côté allemand et Nexter Systems, devenu aujourd’hui KNDS France. Paris ne se retrouve pas totalement démuni et travaille déjà à une solution intermédiaire, le CAPINT, dévoilé à Eurosatory 2026 et qui devait déjà faire la transition entre le Leclerc et feu le MGCS.

Cette nouvelle percute ironiquement les déclarations faites par les dirigeants français et allemands lors d’un sommet bilatéral qui s’est tenu simultanément, les 6 et 17 juillet. Il se tenait dans le cadre de la stratégie française de « dissuasion [nucléaire] avancée ». Les dirigeants français et allemands, Emmanuel Macron et Friedrich Merz, y ont rappelé le caractère « indispensable » du couple franco-allemand. Mieux, le chancelier allemand a évoqué l’adoption d’un « nouveau plan de travail » sur la coopération franco-allemande dans l’industrie de défense. Berlin se félicite donc de pouvoir profiter du parapluie nucléaire français mais semble finasser sur les questions afférant à la coopération des BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense) franco-allemandes.

Rappelons que la décision de stopper le MGCS intervient à peine plus d’un mois après la fin du SCAF, programme d’avion de combat de nouvelle génération articulé autour d’un « système de systèmes » (avion, drones, cloud de combat) pour l’horizon 2040. Là aussi, la coopération s’est fracassée sur des désaccords de gouvernance et de partage des tâches entre Dassault et Airbus, jusqu’à l’abandon acté début juin 2026.

Ces cas spectaculaires s’ajoutent à d’autres dossiers moins visibles mais tout aussi révélateurs. Le programme MAWS, pensé pour remplacer les avions de patrouille maritime Atlantique 2 et les P-3 Orion, a été mis à mal lorsque Berlin a choisi en 2021 de commander des P-8A Poseidon américains, au nom d’une solution jugée plus rapide et plus sûre, poussant Paris à se retirer et à lancer son propre projet national. La modernisation de l’hélicoptère Tigre Mk3 a suivi la même trajectoire : la France et l’Espagne ont décidé de financer la modernisation, tandis que l’Allemagne a acté le retrait anticipé de ses Tigre à partir de 2032, estimant que l’effort ne répondait plus à ses priorités. Avant de commander des hélicoptères Apache américains, de conception plus ancienne que les Tigre.

Un « pattern » à l’échelle européenne

On pourrait croire que ces difficultés tiennent surtout à la relation franco-allemande. Mais les mêmes réflexes apparaissent dès que Berlin s’inscrit dans des programmes plus larges, impliquant l’ensemble des partenaires européens.

Le dossier IRIS², future constellation satellitaire européenne de connectivité sécurisée, est révélateur. Dès 2024, l’Allemagne a dénoncé un projet « trop français », critiquant la place jugée excessive d’Airbus, Thales ou Eutelsat dans le consortium. Dans le même temps, Berlin prépare un réseau national d’environ 100 satellites militaires pour la Bundeswehr, afin de garantir une capacité souveraine si l’équilibre industriel d’IRIS² ne lui convient plus. Autrement dit, elle conteste une domination française perçue dans un programme européen, tout en veillant à disposer d’une option nationale parallèle.

Les ambiguïtés allemandes sont encore plus fortes dans la défense anti-missile hypersonique. Il s’agit du projet TWISTER lancé en 2019 par la PESCO [Coopération structurée permanente qui introduit la possibilité pour un noyau d’États de l’UE de développer leur collaboration dans le domaine de la défense] afin de doter l’Europe de ce système d’arme crucial. Deux programmes concurrents se développent depuis : EU-HYDEF, coordonné par l’espagnol SMS mais avec l’allemand Diehl Defence comme chef de file technique ; et HYDIS², piloté par MBDA le missilier européen, qui s’est élargi en juin 2026 à 28 partenaires dans 18 pays et une vingtaine de sous-traitants. En 2021, le Fonds européen de défense (FED) retient EU-HYDEF pour un financement préalable de 100 millions d’euros. HYDIS2 est pensé comme une véritable solution paneuropéenne, HYDEF apparaît comme un projet où l’Allemagne occupe une position centrale, l’entreprise Diehl récupérant plus du tiers des financements et la maitrise d’œuvre de facto : le projet HYDEF est d’ailleurs ouvertement intégré à la gamme Diehl sur les visuels que fournit l’entreprise.

La Commission ne financera qu’un seul intercepteur à l’issue de l’appel du Fond de défense européen (FED), entre fin 2026 et début 2027. L’Allemagne a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne poursuivra pas le projet en coopération européenne si la part industrielle accordée à des entreprises allemandes n’est pas suffisante. Et on peut en effet s’interroger sur la sincérité allemande dans le projet, alors qu’elle dispose déjà de batteries Arrow 3 israéliennes et s’intéresse à l’Arrow 4 en développement.

De la préférence germanique à la préférence extra-européenne

Lorsque l’Allemagne ne dispose pas de cet avantage industriel, elle se tourne ainsi volontiers vers des partenaires extérieurs à l’Union européenne, au premier rang desquels les États-Unis. Des actions qui tranchent avec les postures de nombreux pays européens mais aussi avec celle du commissaire européen à la défense et à l’espace, Andrius Kubilius : « L’idée que Washington serait toujours présente ne tient plus. C’est une transformation que nous devons examiner de manière rationnelle et dépassionnée ».

C’est ce qu’illustre l’European Sky Shield Initiative (ESSI), lancée par Berlin en 2022. Cette initiative, qui regroupe 21 États, propose une architecture de défense anti-aérienne multicouches, mais une architecture de facto germano-extraeuropéenne : canon Skyranger 30 de Rheinmetall contre les drones, IRIS-T SLM de Diehl pour la moyenne portée, Patriot américain pour la longue portée, et Arrow 3 israélo-américain pour l’interception exo-atmosphérique. Derrière la mutualisation affichée, ESSI permet surtout à Berlin de conduire, en coalition, les acquisitions qu’elle souhaitait de toute façon, en défendant à la fois son industrie nationale et les intérêts de fournisseurs extérieurs à l’Europe, se positionnant ainsi vis-à-vis d’eux en partenaire privilégié, voire… en cheval de Troie ? De facto, Patriot et Arrow 3 restent soumis à la réglementation américaine ITAR, qui confère à Washington un droit de regard sur leur emploi et leur réexportation, en plus des problèmes très actuels de stocks et de livraisons. Or des solutions européennes, là encore, existent.

Alors que l’Europe cherche à se doter de capacités souveraines de frappe de précision dans la profondeur (FPP), Berlin a annoncé en juillet l’achat de missiles de croisière Tomahawk américains, avec pourtant des interrogations très concrètes sur la capacité des Etats-Unis à fournir d’autres pays à moyen terme. Le choix allemand se fait donc au détriment de la BITD européenne au profit d’une solution américaine nécessairement non-souveraine. Rappelons qu’auparavant, Berlin envisageait une solution turque….

Un fil rouge se dessine : lorsque Berlin dispose d’un avantage industriel clair, elle promeut des programmes européens dont elle occupe le centre ; lorsqu’elle ne l’a pas, elle privilégie des achats ou des intégrations avec des partenaires extérieurs plutôt que de voir d’autres industriels européens se renforcer. Une réalité admise par les allemands eux-mêmes si l’on se réfère à un rapport du think-tank Kiel Institute qui observe que les acquisitions capacitaires de l’Allemagne témoignent d’un : « fort parti pris en faveur des fournisseurs nationaux dans les marchés publics (…) », tout en précisant que : « les marchés véritablement paneuropéens restent extrêmement limités ». Vu d’Allemagne, l’industrie de défense européenne sera allemande… ou elle ne sera pas.