Les auditions des membres de la Commission Juncker sont un bel exercice démocratique. Cependant, la répartition opérée par le président de la Commission laisse perplexe nombres d’eurodéputés et d’experts. En fait, l’Europe des Etats ne lui a pas tellement laissé le choix.

Au moment de l’annonce de la composition de la Commission, Jean-Claude Juncker a tenté le pari de mettre aux portefeuilles sensibles, les représentants nationaux qu’on attendait le moins. Sur le trait de l’humour il avait ainsi expliqué que « les Britanniques comprendraient mieux la Commission avec quelqu’un qui parle leur langue ». Les eurodéputés ont invalidé cette stratégie à l’occasion de ces auditions.

La mauvaise stratégie du renard dans le poulailler

Certaines auditions ont été très dures pour plusieurs membres de la Commission. Pierre Moscovici a fait face à un déluge de questions du même type. On lui reprochait en effet d’être issu d’un pays en déficit chronique. A la décharge des eurodéputés, il faut rappeler que M. Moscovici était aux affaires pendant 18 mois et est donc responsable en partie de la situation si on considère qu’il n’a pas assez réduit les déficits. Cependant les représentants des citoyens européens ont bizarrement refusé de tenir compte de ce qu’il disait, l’audition se transformant en procès d’intentions.

Du côté de l’Espagnol Canete, le feu des questions a porté sur les potentiels conflits d’intérêts liés à sa participation dans des entreprises étant actives dans son domaine d’activité. Il y a répondu mais n’a pas été des plus précis et laisse planer le doute sur un arrangement familial avec son beau-frère pour cacher ses actions le temps de son mandat.

Autre commissaire contesté, le Lord britannique Jonathan Hill. Malgré son humour durant son audition, le Britannique a peiné à convaincre qu’il était une oie blanche dans le milieu de la Finance. Ses précédents postes en tant que lobbyiste dans le secteur financier ne jouent pas en sa faveur. L’argument selon lequel il allait défendre les intérêts de la City au détriment de la mise en place de l’Union bancaire a convaincu de nombreux eurodéputés.

Enfin, le cas le plus problématique du point de vue du symbole : Tibor Navrascics, l’ancien ministre de la justice du gouvernement Orban. Lui confier la citoyenneté et la culture a été vécu comme une véritable provocation de la part de Juncker. En effet, la loi sur les médias et l’action du gouvernement hongrois contre les libertés civiles auraient dû le disqualifier d’office.

C’est ainsi toute la stratégie de Jean-Claude Juncker qui est remise en cause : mettre les renards dans le poulailler pour que les décisions qu’ils prendront ne puissent être contestées. En réalité, le président de la Commission est tributaire des Etats qui lui ont forcé la main.

Les Etats ont choisi la Commission, pas Juncker

Normalement, quand il forme son gouvernement, un Premier ministre définit les personnes choisies en fonction de plusieurs critères : compétences, charisme plus ou moins important suivant l’importance du portefeuille, nombre d’hommes et de femmes, rapport au parti ou aux alliés, etc.

Pour cette Commission, il n’en était pas question. En effet, M. Moscovici n’a pas été choisi pour ses compétences en tant qu’ancien ministre des Finances et ancien ministre aux Affaires européennes. Mais parce qu’il a été choisi par François Hollande qui avait besoin d’une personne de confiance au sein de la Commission. De plus, la France a forcé la main au président de la Commission en lui imposant un portefeuille économique. La levée de boucliers chez plusieurs Etats devant une telle demande a conduit Jean-Claude Juncker à chapeauter son portefeuille par plusieurs commissaires (vice-président ou non). Pierre Moscovici aura la Direction Générale (et donc les troupes) mais n’aura pas forcément les plein pouvoirs, notamment dans les grandes négociations internationales.

Cette manière de définir les portefeuilles de chaque commissaire est idiote. Cela savonne la planche de Pierre Moscovici qui devra être très vigilant en début de mandat, plus que de raison. Cela empêche Jean-Claude Juncker de faire une Commission à sa main et l’oblige à gérer un collège de 28 personnes à chaque fois. Mettre autant de personnalités dans le bateau européen est un non sens au moment où nous aurions au contraire besoin d’une équipe resserrée. C’est du reste ce qu’il ressort quand on voit que les postes sont réfléchis en pôle de compétences et non pas en portefeuilles en tant que tels.

Prochaine étape : dénationaliser la nomination des commissaires

Les citoyens ont gagné une nouvelle bataille en faisant de Juncker le président de la Commission. Il l’a été en raison des résultats à l’élection européenne et non pas du fait du prince, par négociations derrière des portes closes lors d’un Conseil européen. Les Etats ont été mis devant le fait accompli. Il sera très difficile pour eux de revenir à la situation antérieure.

Cependant, la composition de la Commission est clairement le prochain combat à mener pour les fédéralistes du point de vue institutionnel (en dehors de toute Convention ou mise en place d’une constituante). Car si le citoyen peut comprendre qu’il a choisi l’orientation du président de l’exécutif européen par son vote, impossible de lui expliquer que ce n’est pas le cas pour l’orientation de la Commission. Ainsi, nous nous retrouvons avec un commissaire britannique alors que son groupe politique est minoritaire au sein du Parlement européen et ne participera pas à la plupart des majorités futures sur les textes votés.

Cette complexité de l’Europe est le plus grand frein à son appropriation par les citoyens. Elle est en plus paradoxale : les Etats décident de qui va être à la Commission, mais les personnes choisies deviennent du jour au lendemain apatride et apolitique, uniquement défenseur de l’intérêt européen. Voilà une fiction qui a bien du mal à tenir. Le seul garde-fou qu’on ait au niveau national est le contrôle du gouvernement par le Parlement. Il est plus qu’urgent que cela soit le cas également au niveau européen.