Le droit européen est au-dessus du droit national. Il s’agit là d’un principe de primauté du droit européen que l’Union Européenne a fait naître en 1964 en marge de l’arrêt Costa contre Enel. Accompagnées du principe d’applicabilité directe, les « traités et le droit adopté par l’Union […] priment le droit des États Membres » nous rappelle le Traité de Lisbonne (déclaration 17).

Il y a toutefois évidemment des marges de manœuvres qui sont encore allouées au droit national, quand bien même ses décisions concernent éminemment l’édifice européen. La Cour Constitutionnelle allemande de Karlsruhe est venue nous le rappeler avec une véhémence et un écho qui ne s’arrêteront pas au seul poids symbolique de la décision prise : En déclarant inconstitutionnel le seuil de 3% que les partis devaient jusqu’ici dépasser pour obtenir un siège au Parlement européen, les juges ont livré un verdict qui va bien au-delà du contexte allemand.

Le seuil de 3%, c’est fini !

Depuis 2002, les élections européennes organisées par les Pays Membres doivent se tenir selon le principe de la proportionnalité. Le seuil minimal pour obtenir un siège est facultatif mais ne peut dépasser les 5%. Le principe de seuil est d’ailleurs adopté par nombre de pays, comme en France ou en Italie par exemple (respectivement 5% et 4%). C’était d’ailleurs la voie choisie par l’Allemagne jusqu’en 2011 avant que la Cour Constitutionnelle ne décide alors déjà de la réduire à 3%. C’est désormais chose obsolète puisque la même instance a donc annoncé la lever entièrement, en raison du constat d’inconstitutionnalité. Les juges, qui ont voté à 5 contre 3 pour la suppression du seuil, estiment que celui-ci joue contre l’égalité des chances des partis et que sa suppression n’entravera pas l’efficacité d’un Parlement qu’ils n’estiment pas encore assez important – par rapport notamment au Bundestag allemand qui lui, gardera sa haie électorale placée à 5% – pour bénéficier d’un tel instrument.

La plainte émanait de l’action peu coordonnée d’un florilège de partis aux profils différents, du parti néonazi de la NPD au Parti Pirate en passant par les Freie Wähler et les populistes de l’Alternative für Deutschland (AfD). Plus de 1000 citoyens Allemands soutenaient par ailleurs l’initiative à travers une pétition.

« Dans le cas allemand (96 sièges), il suffira désormais à un parti d’obtenir environ 1% pour obtenir un siège »

Avec cette décision, l’Allemagne est loin d’être seule : 14 des 28 Pays Membres sont dans le même cas, avec notamment les deux gros pays que sont l’Espagne (54 sièges) et le Royaume-Uni (73). Car il convient de rappeler le fait que le nombre de sièges dont dispose chaque pays est capital dans l’analyse de cette décision. Les petits partis des petits pays n’ont pratiquement aucune chance de percer, seuil minimal ou pas. Plus il y a de sièges à prendre, moins le score à atteindre est haut. Dans le cas allemand (96 sièges), il suffira désormais à un parti d’obtenir environ 1% pour obtenir un siège. Dans des pays comme l’Espagne et le Royaume-Uni, où le bipolarisme est roi, le problème se pose moins malgré le nombre de sièges importants, même s’il favorise le – nationalement peu ancré – Ukip de Nigel Farage depuis des années.

Les eurosceptiques vont aimer l’Europe

C’est donc d’ailleurs un premier enseignement à tirer de cette décision : C’est dans l’arène européenne que les eurosceptiques ont le plus de chances de triompher. Sans le seuil minimal, les élections européennes 2009 en Allemagne auraient permis à 7 autres partis mineurs d’entrer au Parlement (cela aurait signifié la présence de 13 partis allemands dans l’enceinte parlementaire). Les sondages actuels donnent ainsi de très bonnes chances à l’AfD (autour de 6-7%) et à la NPD de rejoindre les bancs des parlementaires européens en mai prochain. Avec son verdict, le Bundesverfassungsgericht vient révolutionner la variable du vote utile et encourage à la dispersion des voix, fut-ce pour voir émerger un électorat extrémiste comme celui d’une NPD qui se situe précisément autour de ce seuil de sécurité d’1% dans les intentions de vote.

Au-delà de la campagne, le parlement européen est un nid de professionnalisation pour des partis qui peinent à s’institutionnaliser à l’échelle nationale. Les députés y reçoivent un salaire très important et bénéficient de bureaux parlementaires. Dans le cas notamment de l’AfD, qui n’a pas pu atteindre – de peu – les 5% nécessaires lors des élections parlementaires allemandes de septembre, la perspective européenne serait l’occasion en or de s’implanter dans le paysage politique.

L’argument de la démocratie ?

Nombreux sont ceux qui diront que la décision de Karlsruhe est purement démocratique et qu’elle n’est en rien attaquable. Qu’il y a de toute façon déjà un nombre astronomique de partis à Strasbourg et Bruxelles et qu’inclure les petits ne changera nullement l’efficacité du travail européen.

Il s’agit là d’une affirmation qui ne prend que peu de recul et qui ne voit pas plus loin que les frontières nationales. Il y a certes une multitude de partis au parlement – 162 exactement –, ces derniers se regroupent toutefois aujourd’hui au sein de 7 groupes. Le Parlement est plutôt, en terme de démocratie consensuelle et pluraliste, un exemple inédit dans le monde. La suppression d’un seuil minimal fait toutefois exploser le 8ième groupe non-officiel qui est celui des non-inscrits (26 sièges actuellement). C’est celui-ci qu’aurait probablement rejoins en 2009 le parti des retraités allemands et celui que rejoindrait probablement la NPD en 2014 tout comme d’autres. Ces partis-là n’ont pas de perspective européenne commune dans le détail, tout comme en partie le groupe des conservateurs et des réformateurs européens (ECR, 55 sièges) et celui de Europe libertés démocraties (ELD, 32 sièges) qui se distinguent plus par leurs ambiguïtés à l’échelle nationale que par leurs initiatives à l’échelle internationale. L’AfD ne veut d’ailleurs pas se rallier au UKIP britanniquequi lui-même ne veut pas rejoindre la liste commune du FN et du Parti de la Liberté hollandais qui eux-mêmes cultivent l’ambiguïté vis-à-vis du Jobbik hongrois...

Ce surnombre de partis isolés paralyse somme toute finalement la possibilité de voir émerger une majorité parlementaire européenne qui est pourtant essentielle à la montée en puissance du parlement européen observée depuis la fin des années 70. C’est cette majorité toutefois qui aujourd’hui est mise à mal et pourrait ne pas être atteinte lors des prochaines élections alors que les extrêmes droites avoisinent les 20% d’intentions de vote.

Bundesverfassungsgericht, du schon wieder !

Pour la Cour Constitutionnelle, il s’agit d’une décision qui s’inscrit dans la continuité de réponses que Karlsruhe apporte aux nombreuses plaintes dirigées contre le projet européen. Depuis plusieurs années, Karlsruhe a parfois tendu à lutter contre le transfert juridique du pouvoir vers les instances européennes, comme pour réaffirmer son statut de decision-making-point. En 2009, c’est le même tribunal qui avait retardé le processus de ratification pour étudier la compatibilité du Traité de Lisbonne avec la Constitution allemande.C’est de Karlsruhe aussi qu’est parti un combat juridique autour de la légalité des décisions de la BCE concernant son programme Outright Monetary Transactions qui aura permis à l’institution bancaire d’acheter directement des obligations émises par les États-Membre de l’Eurozone. Il s’agit évidemment de la politique menée pour résoudre la crise des dettes souveraines qui a et agite encore la zone euro. Le Bundesverfassungsgericht décidera finalement début février de donner le Machtwort, « pouvoir d’interprétation » à la Cour de Justice européenne (CJE). Nous revoilà donc à l’affirmation de début : Le droit européen supplante le droit national, condition certes parfois désagréable mais si nécessaire pour le consensus et l’intérêt général.

En supprimant le seuil de 3%, l’Allemagne a légiféré nationalement sur une réalité européenne. Il est dommage de voir s’opérer ce coup de pouce aux minorités politiques nationales à l’échelle européenne sans même l’appliquer auparavant au niveau national. Disposer de 96 sièges constitue pour l’Allemagne un avantage réel dont l’importance devrait être pesée en pensant au tout. En distribuer un seul avec cette facilité à des députés ne prônant que la déconstruction de ce sur quoi ils sont assis ne serait que dommageable pour la valeur de ces sièges déjà bien affaiblie…