La Grèce, espoir ruiné de la naissance d’une démocratie européenne

, par Théo Boucart

La Grèce, espoir ruiné de la naissance d'une démocratie européenne
Athènes, Grèce.

Le 20 août, la Grèce est officiellement sortie du plan d’aide de la Troïka qui durait depuis huit ans. Un moment d’autocongratulation pour les uns, de profonde affliction pour les autres. En effet, la crise grecque était certainement notre dernière chance pour construire une véritable démocratie européenne.

Le lundi 20 août est-il une date historique dans l’histoire de la construction européenne ? A en croire la Troïka (les experts de la Commission européenne, de la BCE et du FMI pour surveiller la crise grecque), oui. Le Commissaire européen aux affaires économiques et financières Pierre Moscovici s’est fendu d’un commentaire satisfait, affirmant que désormais, « la Grèce peut enfin se tenir sur ses deux pieds ». Il est vrai que le 20 août est peut-être une bonne nouvelle pour une Troïka qui en cherchait désespérément depuis tant d’années au sujet de la Grèce. Le pays peut de nouveau se financer seul sur les marchés financiers et retrouve donc un petit peu de souveraineté budgétaire. Néanmoins, en ayant la moindre idée objective de ce que la Grèce a enduré durant ces huit longues années, on ne peut que déplorer le cynisme de la Commission européenne, qui n’a pourtant pas été l’institution la plus sanguinaire.

L’Odyssée grecque est loin d’être terminée

Le Premier Ministre grec, Alexis Tsipras, a quant à lui annoncé « la fin de l’Odyssée grecque ». Le fait que le dirigeant grec ait choisi l’île d’Ithaque pour faire cette déclaration est un brin grandiloquent. On se demande bien ce qu’un Ulysse des temps modernes, en revenant de son Odyssée lointaine, se serait dit en voyant l’état de son pays en 2018. Il faut dire que « l’Odyssée grecque » dont parle Alexis Tsipras n’est pas terminée, loin de là. En huit ans, rarement un pays ne s’est autant appauvri. Alors si les tenants de la doxa ordolibérale la plus hostile à l’État-providence fanfaronnent en annonçant fièrement une croissance de 2% pour 2017, on peut se demander en combien de temps la Grèce va retrouver son niveau de richesse d’avant 2008. Le PIB grec s’est en effet effondré de près de 25% durant la crise. Le chômage a atteint un sommet de 27% et pointe encore aujourd’hui à 20%. Des milliers de jeunes Grecs ont émigré en Europe occidentale, ce qui hypothèque un peu plus une reprise économique à long terme. La pauvreté a atteint des sommets difficilement imaginables pour un pays européen, à tel point que certains analystes n’hésitent plus à reconsidérer la Grèce comme un pays « socialement » balkanique. Le comble de l’ironie est atteint quand on sait que la dette publique grecque stagne toujours à 180%. Un terrible échec européen, même si une fois de plus, la Grèce devait faire des réformes, surtout dans les domaines fiscaux et de la lutte contre la corruption.

Il faut toutefois reconnaître avec admiration le courage et la dignité des Grecs face à l’adversité et aux terribles sacrifices endurés. Pas une fois le parti d’extrême-droite néonazie « Aube dorée » n’a été en mesure de remporter les élections législatives. C’est que les Grecs savent d’où ils viennent. Sept ans de dictature des colonels (entre 1967 et 1974) ont vacciné la société grecque contre la folie xénophobe et antidémocratique. La Grèce s’est prise à rêver d’un « retour en Europe » lors de son adhésion à la CEE en 1981. L’Europe occidentale devait alors consolider la fragile république hellénique. Lors de la crise, on a assisté à un étrange renversement des rôles : la démocratie grecque devant faire face à une UE dominée à outrance par ses forces technocratiques, à la limite parfois du renoncement démocratique.

Le « scandale démocratique »

La crise de la dette publique grecque n’est pas qu’une affaire de critères de Maastricht, de réformes structurelles et du rôle de la Banque centrale européenne dans la stabilité financière de l’UE. C’est aussi et surtout une affaire de démocratie, cette « matière chaude » de plus en plus contestée par les populistes de droite. La volonté du peuple grec a été bafouée plusieurs fois au cours des dernières années, surtout depuis l’arrivée au pouvoir de SYRIZA en janvier 2015. Alexis Tsipras a été élu sur un programme profondément anti-austérité. En juillet 2015, celui-ci organisait un référendum sur la proposition de plan d’aide de la Troïka, où plus de 61% des votants ont dit non à ce plan (avec un taux de participation de 62%). Pourtant, le même Alexis Tsipras ignora l’avis des Grecs, sous l’extrême pression de la Troïka, pour accepter la totalité de ce qui constitue le troisième plan d’aide, après ceux de 2010 et 2012. C’est ce que l’ancien ministre grec des finances Yánis Varoufákis a appelé le « scandale démocratique ». Le nouveau gourou de la gauche européenne était en effet prêt à faire toutes les concessions possibles, à condition de respecter le choix que les Grecs avaient démocratiquement exprimés. Une bataille s’est vite engagée entre lui et Alexis Tsipras, dont la peur la plus profonde était le « Grexit ». Yánis Varoufákis voyait cette éventualité comme une solution ultime pour refuser le diktat de l’austérité antidémocratique, mais surtout antiéconomique. Au final, la hiérarchie a été respectée, Yánis Varoufákis a démissionné et Alexis Tsiprás l’a remplacé par Euclide Tsakalotos, considéré comme beaucoup plus docile par la Troïka.

L’Eurogroupe, le grain de sable dans le rouage de l’Union européenne

Avec une crise si désastreuse pour l’économie et l’image de l’Union européenne, on est tenté de chercher des coupables. L’Allemagne est régulièrement pointée du doigt. Le gouvernement d’Angela Merkel, avec le « légendaire » Wolfgang Schäuble au ministère des finances, a l’air du méchant idéal : son orthodoxie ordolibérale, héritée de la pensée de l’école de Fribourg à l’époque de l’antilibéralisme hitlérien, a été imposée par la Bundesbank lors de la création du système monétaire européen (SME) à la fin des années 70, puis par la Banque centrale européenne avec la création de l’euro vingt ans plus tard. Son opinion publique est largement convaincue du fait que la Grèce est un pays paresseux et laxiste d’un point de vue budgétaire. Sa classe politique voit d’un très mauvais œil toute proposition vers une solidarité budgétaire européenne, condition pourtant sine qua non de la pérennité d’une union économique et monétaire.

Alors oui, l’arrogance et le mépris d’une partie de l’opinion publique et de la classe politique allemandes sont fortement agaçants, d’autant plus que l’Allemagne est le pays qui a le plus profité de l’euro, de par sa valeur sous-évaluée pour la structure de son économie, de par la politique monétaire de la BCE, largement inspirée de la Bundesbank (surtout avant le mandat de l’actuel gouverneur Mario Draghi), et de par les systèmes de paiements TARGET 2. Faut-il pour autant vouer aux gémonies un pays qui a tant apporté à la construction européenne ? C’est facile d’opposer les gentils petits Grecs aux grands méchants Allemands, quasiment tous les pays d’Europe centrale et du Nord partagent les opinions économiques allemandes. Yánis Varoufákis affublait même les ministres des finances des anciens pays communistes du surnom de « cheerleaders de Schäuble ».

L’un des véritables coupables de ce déni de démocratie et de bon sens économique est plutôt à chercher du côté de l’Eurogroupe, un parfait produit monstrueux de la technocratie européenne, une institution informelle largement absente des traités européens (nommée seulement à l’Article 137 du TFUE), mais ayant un pouvoir immense sur les politiques économiques et d’austérité imposées aux pays d’Europe du Sud. Même si ce sont les ministres des finances (élus démocratiquement) de la zone euro qui y siègent, ils ne sont que la somme d’intérêts nationaux et de rapports de force, et en aucun cas l’expression d’un intérêt de la zone euro dans son ensemble. L’Eurogroupe est en cela différent de la Troïka, composée de la Commission européenne, de la BCE et du FMI, des institutions pas forcément connues pour leur modèle démocratiques, mais au moins plus légitimes.

A cause de ça, l’euro est une monnaie antidémocratique, ou plutôt dépolitisée, technocratisée, alors qu’il n’y a pas plus politique que des décisions économiques et monétaires : l’austérité budgétaire et la hausse ou la baisse des taux d’intérêt ne sont pas intangible, ils reflètent un choix de société (l’ancien directeur de la Fed Paul Volcker l’a montré au début des années 80, avec une hausse spectaculaire pour attirer les capitaux du monde entier à Wall Street, au détriment de l’industrie américaine). L’Eurogroupe, de par son opacité et de son obstination à imposer une austérité antiéconomique, a confisqué une partie de l’avenir de centaines de millions d’Européens et surtout de quelque onze millions de Grecs.

Est-il trop tard pour aspirer à une vraie démocratie européenne ?

Il est tout bonnement insupportable que les partis d’extrême-droite récupèrent la crise grecque pour vilipender une UE antidémocratique. Ce que veulent ses démagogues, c’est le retour à la souveraineté nationale complète. Il faut tout faire pour combattre ces idées pour la plupart parfaitement abjectes. Ce qu’il faut surtout ne pas faire en revanche, c’est de mépriser un électorat de plus en plus tenté par ces partis-là, car de plus en plus déçu par le déni de démocratie que représente la crise de la zone euro. A tous ceux attirés par les sirènes du populisme et du nationalisme, il faut leur présenter un grand projet fédérateur, garant de la pérennité de l’UE. La démocratie à l’échelle européenne permettrait de corriger les déséquilibres flagrants entre intégration économique et intégration politique.

La crise grecque a été une occasion manquée pour imposer cette démocratie continentale. L’Eurogroupe est largement à blâmer pour cela, mais la Grèce l’est également : ainsi, le référendum de juillet 2015 aurait pu être tenu au niveau continental, comme une consultation de tous les citoyens européens sur le projet de société mortifère que la Troïka veut imposer. Cela aurait été difficile de tenir un tel référendum simultanément dans les 28 pays de l’UE, mais on n’a même pas essayé de le faire. Lors de la négociation du Traité de Maastricht et des critères de convergence, le Président français François Mitterrand était conscient de la fragilité de l’édifice économique que lui et ses partenaires européens s’apprêtaient à construire. Il s’était persuadé que le jour où le système serait en crise, l’option de l’intégration politique et de la démocratie européennes s’imposerait comme une évidence. L’histoire lui a donné tort, et nous continuons à en subir le prix fort.

Vos commentaires

  • Le 26 août à 15:01, par Grajek Michel En réponse à : La Grèce, espoir ruiné de la naissance d’une démocratie européenne

    Tsipras a sauve la Grèce : Il lui a évité une crise politique majeure, voire pire. Avant de présenter Varoufakis comme une Jeanne d’Arc pensez à ce qu’a évité Le premier :- UNE anarchie monétaire ( doux euphémisme ! ) comparable à celle du Vénézuela de l’ignoble Maduro( qui doit avoir les sympathies de Varoufakis ). - une désintégration économique à la Chavez-Maduro. - une montée vers la guerre civile ( déjà connue des Grecs au moins historiquement POUR La majorité d’entre eux). - La montée des menaces extérieures : Il faut bien négliger la géopolitique pour ne pas mentionner dans le problème grec , le voisin turc, qui n’est pas exactement POUR La Grèce ce que la Belgique est POUR La FRANCE ! À cet égard lisez donc ce qui filtre des milieux proches du nouveau sultan ottoman , Erdogan : revendications sur plusieurs îles de l’Egée, dont Lesbos ! POUR moi, Tsipras est un homme de gauche et un patriote et cela, ne vous en déplaise, beaucoup de Grecs l’ont compris. VIVE La démocratie ! VIVE La Grèce !

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