En septembre 2025, la capitalisation boursière des “stablecoins” (cryptomonnaies stables) adossés au dollar américain avait augmenté de près de 50 %, soit une hausse d’environ 100 milliards de dollars. Cette forte croissance a été portée par deux facteurs principaux.Premièrement, en février 2025, Donald Trump a interdit à la Réserve fédérale (banque centrale états-unienne) de développer une monnaie numérique de banque centrale. Deuxièmement, cette croissance est due à l’introduction en juillet 2025 d’un cadre réglementaire établissant des exigences strictes en matière de réserves pour les stablecoins aux États-Unis.
À l’inverse, l’Union européenne et la Chine ont poursuivi le développement de leurs propres monnaies numériques publiques par l’intermédiaire de leurs banques centrales respectives.
Des stablecoins aux monnaies numériques de banques centrales
Tout d’abord, une monnaie numérique de banque centrale, désignée ici par l’acronyme MNBC, est une forme de monnaie émise par une banque centrale. En principe, elle est remboursable auprès de cette dernière. En d’autres termes, les MNBC sont des formes de monnaie désintermédiées, établissant une relation entre les usagers de la banque de détail et la banque centrale. Cela contraste avec la monnaie de banque commerciale sous forme de dépôts, qui constitue une créance sur la banque commerciale. Les “stablecoins”, en comparaison, sont des formes de monnaie émises par des acteurs privés, fondées sur la promesse d’une parité un pour un avec la monnaie à laquelle ils sont liés. Par exemple, un stablecoin adossé au dollar américain est censé être remboursable pour exactement un dollar. Le maintien de cette parité est l’objectif des émetteurs de ces monnaies.
En ce qui concerne l’euro digital, le projet a été lancé en 2021. Actuellement, la Banque centrale européenne (BCE) évalue sa conception technique et sa mise en œuvre. Cependant, son émission n’est pas attendue avant 2029. En Chine, en revanche, le renminbi numérique, également connu sous le nom d’e-CNY, est déjà l’une des plus grandes MNBC en activité, avec des transactions totalisant 2 000 milliards de dollars en 2025. L’e-CNY est en circulation depuis 2020.
Avec deux grandes puissances actives dans la numérisation de leurs monnaies, la question se pose : quel rôle l’UE peut-elle jouer tant que l’euro digital reste en cours de développement ?
L’euro digital comme source de stabilité
Premièrement, l’euro digital serait entièrement adossé aux réserves de la BCE (comme l’est actuellement le renminbi numérique en Chine et donc très peu susceptible de faire défaut. Cette situation contraste avec celle des États-Unis. Depuis l’adoption du GENIUS Act aux États-Unis en 2025, les émetteurs privés de “stablecoins” sont de fait devenus les principaux fournisseurs de dollars numériques. Cependant, comme toutes les entreprises privées, ils restent exposés au risque de défaillance.
Lorsque les émetteurs de “stablecoins” reçoivent des fonds d’utilisateurs particuliers, ils les investissent généralement dans des bons du Trésor américain à court terme. En cas de remboursements à grande échelle, ces actifs peuvent être vendus sur le marché pour répondre aux besoins de liquidité. Or, dès 2024, des émetteurs tels que Tether et Circle figuraient parmi les plus grands détenteurs d’obligations d’État américaines. Une vente massive de celles-ci, déclenchée par un retrait massif des utilisateurs, pourrait déstabiliser les marchés financiers mondiaux. Une baisse de la valeur de ces actifs menacerait alors la capacité des émetteurs à maintenir la parité un pour un promise. Même un manquement limité au respect de cette parité pourrait saper la confiance et déclencher un effondrement plus large du système d’émission privée de “stablecoins”.
Dans ce contexte, l’euro digital et le renminbi numérique représentent des concurrents importants, car tous deux sont entièrement adossés à des réserves de banque centrale plutôt qu’à des bilans privés.
L’euro digital comme garant de la vie privée
Cependant, l’objectif central des projets de monnaie numérique n’est pas seulement la stabilité financière, mais aussi la fourniture de caractéristiques similaires à celles de la monnaie fiduciaire. Cela implique un accès garanti aux fonds, ainsi que la confidentialité et la liberté des transactions. L’euro digital a fait l’objet de critiques sur ce point, certains observateurs le percevant comme un outil potentiel de surveillance des paiements numériques. Cette perception a accru l’attrait des émetteurs privés, et souvent opaques (ex : Tether). À l’heure actuelle, cependant, les principales préoccupations en matière de confidentialité ont été soulevées à propos de la Chine.
En effet, les craintes de surveillance ont ralenti l’adoption de la MNBC chinoise, largement perçue comme l’instrument d’un État autoritaire cherchant à renforcer son contrôle intérieur et à exporter sa surveillance à l’international. Dans ce contexte, l’euro digital pourrait s’imposer comme une alternative.
L’euro digital est conçu pour empêcher les autorités publiques d’accéder aux données de transaction. Son cadre de confidentialité repose sur un système à deux niveaux. Premièrement, la BCE figure parmi les banques centrales les plus indépendantes au monde, ce qui la rend très résistante aux ingérences politiques, d’autant plus qu’elle est liée à 27 États membres plutôt qu’à un seul gouvernement. Deuxièmement, des garanties supplémentaires assureraient que seules les transactions suspectes soient surveillées, conformément aux objectifs de lutte contre le blanchiment d’argent de l’UE. Adossé à des réserves officielles et soutenu par de solides garanties de confidentialité, l’euro digital pourrait donc être perçu comme une alternative sûre et crédible dans le paysage des monnaies numériques.
L’euro digital comme complément aux alternatives privées
En définitive, beaucoup dépend de l’environnement réglementaire. Ces dernières années, plusieurs entités privées ont émis des “stablecoins” adossés à l’euro, notamment SG Forge et Circle. Contrairement à la Chine, qui a interdit les “stablecoins” liés à sa monnaie, l’Union européenne a choisi de réglementer les alternatives privées. Le règlement sur les marchés de crypto-actifs (MiCA), adopté en 2023, impose aux émetteurs de “stablecoins” opérant dans l’UE d’adosser intégralement leurs jetons à hauteur de 100 % de la valeur émise. Bien que des mesures supplémentaires aient été introduites pour limiter l’ampleur de l’émission de “stablecoins”, MiCA apporte clarté juridique et sécurité réglementaire, ce qui pourrait encourager les entreprises à opérer en Europe et à développer des “stablecoins” libellés en euros.
Aux États-Unis, les préoccupations croissantes concernant les conflits d’intérêts entre la présidence américaine et le secteur des cryptomonnaies pourraient fragiliser l’environnement des affaires. Si de tels conflits peuvent bénéficier temporairement aux entités liées aux cryptomonnaies, ils soulèvent également des questions quant à leur indépendance. Une future administration moins liée à ces entreprises pourrait durcir la réglementation. Cela place donc la continuité de l’environnement réglementaire entre les mains des électeurs lors des élections de mi-mandat en novembre prochain ou de la prochaine élection présidentielle dans deux ans.
Dans l’ensemble, même si l’euro digital ne devient pas une monnaie numérique internationale, il pourrait néanmoins servir d’instrument de souveraineté monétaire. Bien que les aspects techniques de son émission restent non résolus et que les banques européennes doivent encore être convaincues, l’euro digital pourrait en fin de compte fonctionner comme une valeur refuge pour les investisseurs institutionnels comme particuliers, dans un environnement mondial où les outils financiers sont utilisés comme des armes.
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