Macédoine : chroniques d’un nom explosif

, par Théo Boucart

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Macédoine : chroniques d'un nom explosif
Statue d’Alexandre le Grand à Skopje, la capitale de « l’ancienne République yougoslave de Macédoine ». Cette figure historique, tout comme le nom « Macédoine », est revendiquée par l’ARYM et par la Grèce. CC Flickr

Le forum économique mondial de Davos : ses paysages enneigés, ses leaders et hommes d’affaires influents… et la « question macédonienne ». C’est en effet lors de la dernière édition, tenue du 23 au 26 janvier, que le Premier ministre grec Alexis Tsipras a rencontré son homologue macédonien Zoran Zaev. Les deux hommes ont pu avancer sur le dossier brûlant du nom « Macédoine » (la « querelle du nom »), revendiqué par les deux pays en vertu de leurs héritages historiques et culturels. D’où vient cette querelle toponymique ? Quels en sont les enjeux pour les deux pays balkaniques ?

Et si l’on assistait enfin à la fin d’un conflit qui dure depuis plus de 25 ans ? La Grèce et la Macédoine (pour ne pas commettre d’impair diplomatique inacceptable, je vais nommer ce pays selon son acronyme officiel, l’ARYM pour Ancienne République yougoslave de Macédoine) semblent avoir effectivement réalisé des progrès en vue du changement de nom de l’ancienne république yougoslave, indépendante depuis 1991 mais désignée depuis lors par son acronyme temporaire.

Depuis 25 ans, la Grèce refuse de reconnaître son voisin du Nord comme « la Macédoine », considérant que seule sa province septentrionale (avec Thessalonique pour capitale) a le droit de s’appeler Macédoine. L’ARYM rétorque qu’elle a également le droit de se dénommer ainsi, car son territoire faisait aussi partie du Royaume antique de Macédoine, dont Alexandre le Grand fut le plus illustre souverain. Bien plus qu’un nom, les deux pays se disputent un pan entier de leur histoire. La rencontre en marge du sommet de Davos est pourtant un premier bon signe, car des concessions réciproques ont été avancées : Skopje accepte de rebaptiser son aéroport international et sa principale autoroute, actuellement nommés « Alexandre le Grand ». Quant à Athènes, elle accepte de soutenir la candidature de l’ARYM pour devenir membre de l’UE et de l’OTAN. Elle accepterait également un nouveau nom contenant le mot « Macédoine ». Le dossier n’est pas pour autant clos, les nationalismes exacerbés menacent toujours.

Pourquoi deux pays s’écharpent-ils sur un simple nom géographique ?

Cette querelle paraît certainement assez incongrue en France, mais elle empoisonne les relations diplomatiques dans les Balkans du Sud depuis un quart de siècle. Mais pourquoi donc une telle situation ? Il faut ici resituer l’importance de l’identité nationale et de la formation de l’État-nation dans les Balkans. Tout comme en Europe centrale et orientale et contrairement à l’Europe occidentale, l’apparition du concept de nation a précédé l’apparition d’un État. L’existence revendiquée de la nation grecque, de la nation serbe, de la nation roumaine ou de la nation albanaise est antérieure à l’indépendance de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie ou de l’Albanie.

Le joug de l’Empire ottoman, qui a duré près de cinq siècles dans les Balkans, explique quant à lui l’émergence tardive des États. La Grèce a obtenu son indépendance en 1822 (elle n’occupait alors que le Péloponnèse et l’Attique). La plupart des autres États balkaniques se sont formés à la fin du XIXe siècle voire au début du XXe siècle. L’ARYM est une exception : avant 1991, elle n’avait jamais existé en tant qu’État souverain, fragilisant du même coup la stabilisation de son régime politique. L’héritage antique prestigieux couplé à l’histoire moderne bien plus dramatique galvanise donc la fierté nationale en Grèce comme en ARYM. La « querelle du nom » est un point de cristallisation identitaire.

« ARYM » ou « Macédoine » : quelles différences dans les faits ?

Le lecteur de cet article pourrait très bien rétorquer en haussant les épaules « oui et donc ? Quelles différences y a-t-il entre Macédoine et ARYM ? ». Malheureusement pour l’ancienne République yougoslave, les conséquences ont été lourdes. Le pays n’a jamais pu intégrer les structures euroatlantiques, sa candidature se heurtant systématiquement au veto de la Grèce. Lors d’un sommet de l’OTAN à Bucarest en 2008, les dirigeants des pays de l’Alliance ont convenu que l’ARYM serait invitée à entamer des pourparlers d’adhésion dès qu’une solution sera trouvée avec la Grèce concernant le nom du pays.

L’ARYM a déposé sa candidature à l’UE en mars 2004 et s’est vue reconnaître le statut de candidat en décembre 2005. Outre les défis administratifs et économiques, la querelle du nom est également un obstacle à une adhésion rapide. La non-intégration totale du pays dans les structures occidentales, couplée à un environnement régional instable (les Balkans occidentaux ne se sont toujours pas totalement remis des guerres de Yougoslavie), représente un frein à la stabilisation de l’ARYM, en proie également à d’importantes tensions ethniques et nationalistes.

Le compromis Tsipras-Zaev est loin de faire l’unanimité…

Les nationalismes grec et macédonien sont en effet les principales menaces pour le compromis trouvé lors du sommet de Davos. Le 21 janvier, près de 50.000 personnes ont manifesté à Athènes contre l’usage du terme « Macédoine » par le voisin du Nord. Une majorité de Grecs sont en outre opposés à ce que « Macédoine » soit utilisée dans le nouveau nom du pays, peu importe l’adjectif utilisé à côté [1]. L’émissaire de l’ONU en charge du dossier, Matthew Nimetz, a en effet proposé des noms tels que la Macédoine du Nord, la Macédoine du Vardar ou bien la nouvelle Macédoine.

Le nationalisme macédonien fait écho au nationalisme grec. Avant la nomination du social-démocrate Zoran Zaev au poste de Premier Ministre, c’étaient les nationalistes du VMRO-DPMNE qui dirigeaient le pays, forcément hostiles à tout compromis sur l’usage du nom « Macédoine ». Ce parti s’est notamment « illustré » l’année dernière en provoquant des heurts à l’Assemblée nationale macédonienne. Le compromis Tsipras-Zaev semble donc loin de faire l’unanimité. Pourtant, les deux pays ont fortement intérêt à s’entendre sur la question afin de démarrer une coopération économique et culturelle, tant leur économie est fragile et leurs traditions sont communes [2].

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Notes

[1Reuters : Majority of Greeks against use of « Macedonia » in any solution to name dispute : poll (https://www.reuters.com/article/us-greece-macedonia-name-poll/majority-of-greeks-against-use-of-macedonia-in-any-solution-to-name-dispute-poll-idUSKBN1F30M1)

[2vostokian.com : Looking through different lenses (http://vostokian.com/looking-though-different-lenses/)

Vos commentaires

  • Le 6 février à 08:19, par Petit-père En réponse à : Macédoine : chroniques d’un nom explosif

    Article équilibré (et il est nécessaire d’être équilibré quand des Européens parlent d’un conflit entre Européens, donc bravo) mais je pense qu’il manque deux éléments :

    D’abord il n’y a pas d’unanimité en ARYM sur la définition de l’identité nationale ; voir ce débat très intéressant avec le premier Président de l’ARYM qui est pro bulgare et opposé aux thèses diffusées dans les livres scolaires de l’ARYM : https://m.youtube.com/?reload=7&rdm=31lw2m7cc#/watch?v=FKlkMw_AU5I

    Ensuite, des extrémistes de l’ARYM revendiquent la « macédonité » c’est à dire pour eux la « slavité » de la région grecque de Macédoine et des cartes de la grande « Macédoine slave » incluant Thessalonique et le Nord de la Grèce circulent. C’est cette forme de menace asymétrique alliée au soutien affiché de la Turquie pour le maintien du nom « Macédoine » seul (réaffirmé récemment par Erdogan) qui alimente la crainte des Grecs. C’est donc plus une question d’identité ethnique et linguistique et de revendications territoriales un peu délirantes que de simple nom du Pays. Le mieux serait que chacun reconnaisse le caractère slave de l’identité « macédonienne » de l’ARYM et le caractère grec de l’identité « macédonienne » de la Grèce du nord en s’engageant par traité à ne remette en cause ni l’une ni l’autre pour apaiser toute crainte d’irrédentisme de part et d’autre.

  • Le 6 février à 23:43, par haplogroupe I En réponse à : Macédoine : chroniques d’un nom explosif

    L’ancienne république Yougoslave slave de Macédoine est un état composé de slave et d’albanais. Il n’a jamais existé en tant qu’État, il est confronté à un problème de séparatisme albanais. Les revendications d’identité grecque de la Macédoine sont tout simplement un moyen d’unir un pays totalement divisé le gouvernement de skopje, dois dire nous ne sommes ni de « slave » ni des « albanais » mais des grec macédonien (sic). Problème ils ne sont pas grecques. Et les Grecs perçoivent cela naturellement comme une menace sur l’intégrité de leur pays. Car ils ont déjà subi une tentative d’annexion. On oublie que a la fin de la deuxième guerre mondiale, Tito maréchal de Yougoslavie avait encourager les communistes du nord de la Grèce à la révolte et les avait poussé Guerre contre à Athènes. Tito avait eu aussi utiliser l’argument de la « grande macédoine » de Thessalonique à skopje. Il est naturel que les Grecs aujourd’hui se sentent menacer par la dénomination de son voisin du nord.

  • Le 8 février à 14:29, par Petit-Père En réponse à : Macédoine : chroniques d’un nom explosif

    A noter que la Bulgarie dans le passé, a également fait savoir qu’elle s’opposerait à certains noms pour l’Arym, indiquant que cela pourrait encourager des revendications territoriales : http://www.balkaninsight.com/en/article/bulgaria-says-no-to-name-northern-macedonia

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