Que ce soit en Ukraine, en Syrie ou en Irak, l’Occident se mobilise dans des conflits d’envergure. Alors que la stratégie américaine a encore une fois montré ses limites, il est temps que l’Europe s’investisse plus fortement dans ces enjeux cruciaux. Il ne faut plus raisonner uniquement par pays. Un cadre européen est nécessaire. C’est le cas au Moyen-Orient, où la coalition menée par les Etats-Unis ne parvient pas à stabiliser la région et conduit une stratégie aux effets néfastes.

« Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? » Dominique De Villepin, discours de l’ONU, 14 février 2003.

L’échec de la coalition américaine contre Daech

La retraite en désordre de l’armée irakienne à Ramadi, le 17 mai dernier, sa plus cinglante défaite depuis l’effondrement de Mossoul, a consacré l’inefficacité de la stratégie américaine, telle que détaillée en septembre 2014 par le président Barack Obama pour « affaiblir et finalement détruire » l’Etat islamique. Un nouveau Premier ministre en Irak, Haïder Al-Abadi, 3 900 raids aériens menés par la coalition emmenée par Washington, dont 2 400 en Irak (le reste a été mené en Syrie), 3 000 soldats et conseillers militaires américains, tout cela n’a pas suffit à freiner la machine de guerre djihadiste.

L’attaque de Mossoul n’est même plus d’actualité. Il s’agit désormais pour Bagdad de reprendre Ramadi, avec les milices chiites, déjà impliquées dans la reprise de la ville de Tikrit en mars, qui avaient été jusque-là tenues à l’écart de la plus grande province d’Irak pour éviter de troubler la population majoritairement sunnite. Les Américains ont approuvé cette mobilisation des milices chiites, dont certaines sont soutenues par l’Iran. Dans la situation actuelle, les Etats-Unis ont mis de côté leur rivalité avec l’Iran, devenu un allié de poids, quasi-indispensable, dans la lutte contre Daech. Depuis le 25 mars, l’Arabie Saoudite, irritée par la mainmise iranienne croissante dans la région, a décidé d’intervenir militairement au Yémen, aux côtés d’autres Etats arabes sunnites, et avec l’appui logistique des États-Unis, pour contrer la rébellion houthiste, un mouvement chiite soutenu par Téhéran.

C’est un cercle infernal. Infernal parce que les sunnites ont peur des chiites et sont tentés de s’accrocher à Daech. Infernal parce que la coalition anti-Daech a besoin des chiites pour s’imposer militairement. Infernal parce que Haider Al-Abadi, le Premier ministre irakien d’un gouvernement à majorité chiite, qui aurait très bien pu envoyer des renforts à Ramadi, a décidé d’asphyxier l’armée régulière pour laisser faire les milices chiites qui procèdent à une sorte de nettoyage ethnique, dans un scénario semblable à ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie. Infernal parce que l’Iran des Ayatollahs, distributeurs de fatwas et de mort, s’impose dans ce jeu alors qu’elle continue de soutenir fermement la dictature de Bachar el-Assad en Syrie et qu’elle manipule le Hezbollah au Liban. Infernal parce que l’Iran édifie patiemment « l’arc chiite » au Proche et au Moyen Orient. Infernal parce que l’Arabie saoudite, alliée constante des Etats-Unis, est en lutte contre l’Iran qui apparait de plus en plus comme le fer de lance du combat contre les barbares de l’Etat islamique. Au cœur de ce cercle infernal, il y a l’obscurantisme, l’intégrisme, les atteintes aux droits de l’Homme et à la liberté d’expression, il y a l’émanation d’un mal profond qui détruit le Moyen-Orient. Daech est l’expression ultime de cette barbarie, mais elle est aussi présente dans les autres pays du Moyen-Orient, dont l’Iran ou l’Arabie Saoudite.

Bachar El-Assad, un barbare parmi d’autres

L’instabilité est devenue une règle au Moyen-Orient. La guerre contre Daech, avec un programme efficace, pourrait être gagnée, mais actuellement les résultats de la stratégie américaine sont déplorables. Encore une fois, les Américains privilégient les calculs à court terme. Ils en perdent la tête, ne sachant plus que faire d’un cas syrien qui les a toujours encombrés. L’Iran ce nouvel allié décisif soutient le régime de Bachar El-Assad. Avant la révolution en 2011, l’armée syrienne était tenue par des alaouites (chiites) et les soldats étaient des sunnites. Puis en 2011, la quasi-totalité des soldats ont déserté. Ils étaient 250 000 à l’époque et sont aujourd’hui 70 000. L’Iran fournit notamment 50 000 hommes et le Hezbollah environ 20 000. Ces forces en action se sont compromises avec le régime d’Assad dans les crimes les plus graves perpétrés lors du conflit syrien, qui a fait plus de 220 000 morts, dont au moins 67 000 civils et 11 000 enfants.

Dans ce contexte, intervient la prise de Palmyre par Daech, une prise facilitée par la fuite des troupes du régime syrien. L’échec de Bachar El-Assad est confirmé. Il n’a cessé de jouer avec la menace des djihadistes pour coaliser la communauté internationale autour de lui et se maintenir au pouvoir. Et certains sont rentrés dans son jeu, affirmant qu’Assad serait le dernier rempart face à la barbarie. Assad fait partie de cette barbarie, il en est l’un des éléments, l’un des moteurs, de même que ses alliés iraniens. Avec Palmyre, il a voulu jouer avec les symboles, en espérant que l’Occident le soutiendrait pour protéger ce site, qui fut l’un des plus importants foyers culturels du monde antique, et qui est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

Finalement après avoir fanfaronnées sur un faux succès, les troupes d’Assad ont abandonné Palmyre, dans une lâcheté complice. La défaite de Palmyre a tourné à l’humiliation pour le régime syrien. En quatre ans de guerre, une grande partie du patrimoine syrien a été détruit. Le règne d’Assad touche à sa fin, l’agonie de ce régime compromis est flagrante. En mars 2015, le chef de la diplomatie américaine John Kerry affirmait qu’il était prêt à négocier avec Assad pour « mettre fin à la guerre ». Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères avait alors rappelé la nécessité du transition politique, sans Bachar El-Assad. En février, des députés français avaient même pris l’initiative de rencontrer Assad pour affirmer qu’il était une solution. Puis, en avril, c’est France 2 et son présentateur fétiche David Pujadas qui interviewaient le dictateur. Les Européens ont assisté à une opération de communication visant à légitimer le pouvoir syrien. Cette propagande pro-Assad a volé définitivement en éclats. Assad n’est pas le rempart qu’il prétend être, il n’est au mieux qu’une marionnette de l’Iran.

Pour une vraie diplomatie européenne au Moyen-Orient

L’Europe doit être présente au Moyen-Orient pour porter une autre politique, plus innovante et fondée sur le long terme. Elle doit porter un projet de paix et de stabilité. Jean-Claude Juncker, Federica Mogherini, François Hollande et Angela Merkel doivent se concerter et entamer un vrai processus diplomatique au Moyen-Orient. C’est ce premier travail qui doit être impérativement effectué pour ouvrir la voie à d’autres actions plus larges et à la réalisation d’une vraie diplomatie européenne commune.

Revenons-en à l’essentiel dans cet Orient aliéné. Il faut trouver une solution durable au conflit syrien qui est à la source de l’existence de Daech. Il faut envisager une force d’intervention pour la protection des civils et des sites historiques, sous mandat de l’ONU, et soutenir les rebelles syriens modérés. Il faut poser les bases d’un nouveau régime en Syrie, en mettant autour de la table des représentants du régime syrien et des représentants modérés de la rébellion syrienne. Pour encadrer cette action, il faut préparer l’arrivée de la Syrie, parmi les signataires des statuts de Rome de la Cour pénale internationale (CPI), ce qui permettra de poursuivre les responsables des exactions des deux côtés du conflit. En commençant par le cas syrien, les Européens résoudront une situation clé qui permettra par la suite d’aborder la situation irakienne, les revendications kurdes et également la question cruciale du régime iranien.

Les fruits de plusieurs années d’une stratégie américaine désastreuse

Barack Obama ne comprend rien au Moyen-Orient. Depuis 2013, le président américain, hésite, tergiverse, n’arrive pas à cerner les enjeux, à établir une analyse claire et à entreprendre les actions nécessaires. Trop longtemps, les Américains ont mené des actions d’ampleur, en s’autoproclamant « héros de l’Occident » et en commettant erreurs sur erreurs. Trop longtemps, le Moyen-Orient a été le théâtre d’une lutte entre les Etats-Unis et l’Iran. De Georges Bush à Barack Obama, les Etats-Unis ont démontré leur incapacité à comprendre cette zone du monde, à se dégager des petits calculs cyniques, propres à leur classe politique si particulière, pour engager une action durable de paix. Tout cela, sans oublier l’aide apportée dans les années 1980 par les Etats-Unis aux « combattants de la liberté » afghans, à leur lutte contre l’Union soviétique et la compromission de la CIA et de plusieurs dirigeants américains dans le financement d’activités clandestines douteuses.

Trop intrigants, bellicistes et irréfléchis, les Américains n’ont pas démontré qu’ils étaient à la hauteur du rôle dont ils s’étaient investis. Jacques Chirac et Dominique De Villepin avaient compris que cette volonté américaine d’intervenir avec excès devenait dangereuse, et c’est pour cela qu’ils se sont opposés à une intervention militaire en Irak en 2003. Déjà à cette époque, il manquait une Union européenne résolue et unie, organisée diplomatiquement et militairement. Déjà, il manquait une Europe forte.

Construire l’Europe de la défense et de la diplomatie

En 2005, le « non » au traité constitutionnel s’est imposé en France et aux Pays-Bas, emportant le renouveau européen tant nécessaire, en même temps que la crédibilité d’un Jacques Chirac usé et peu inspiré. Désormais, 10 ans après cet échec, il faut relancer un chantier d’ampleur. Les citoyens européens doivent faire avancer la construction européenne de façon déterminante. Il faut se doter des moyens d’intervenir dans le monde, pour porter résolument nos valeurs. L’ordre mondial a besoin d’une force déterminée et éclairée, le monde a besoin d’Europe. Les Européens doivent bâtir une véritable Europe de la défense et de la diplomatie.