Seriez-vous prêt à mourir pour Athènes ?

, par Juuso Järviniemi, traduit par Odile Romelot

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Seriez-vous prêt à mourir pour Athènes ?
Manifestation contre l’austérité, Athènes, 21 juin 2015. Photo : CC DTRocks

Le nationalisme fait l’objet de vives critiques de la part de nombreux fédéralistes européens, et un bref regard porté sur l’histoire européenne du XXème siècle suffit à comprendre pourquoi. Malgré ses défauts, le concept de « nation » a contribué de manière importante à la stabilité de nos sociétés.

Lorsque les citoyens sont amenés à croire qu’ils sont proches de personnes habitant de l’autre côté du pays, il est bien plus simple pour eux de justifier pourquoi ils accepteraient de payer des taxes pour des populations éloignées, ou pourquoi ils sacrifieraient leur vie en défendant cette région contre des envahisseurs. Si ces liens de loyauté peuvent exister entre Helsinki et Rovaniemi, pourquoi n’existeraient-ils pas entre Helsinki et Athènes ?

Ajouter de la représentation à l’imposition

Ceux qui paient des impôts dans les régions riches d’un pays peuvent être frustrés que leur argent durement gagné soit dépensé ailleurs. Les comportements sociaux et les valeurs politiques influencent l’intensité de cette frustration, mais des loyautés nationales divergentes au sein d’un même pays peuvent encore accentuer les tensions. Pensez à la Catalogne, où les revendications économiques nourrissent une hostilité catégorique dès lors que la question de la nation est soulevée. Déplacez les impôts au-delà des frontières d’un état, et vous entendrez des plaintes telles que « nos impôts sont versés dans les poches de ces méditerranéens feignants. »

Sans l’ombre d’un doute, l’une des sources de frustration est que celui qui tire un bénéfice de ces impôts s’appelle Alexandros et non Aleksi, et que des lignes sont tracées sur une carte entre là où vous vivez et là où il vit. Par ailleurs, un autre problème tient au fait qu’à Helsinki, personne ne peut voter les décisions économiques grecques. Tant que le pouvoir des politiques fiscales s’exercera au niveau national, envoyer de l’argent d’Helsinki à Athènes correspond à une imposition sans représentation.

Durant la crise de la zone euro, le soutien aux états en difficultés était conditionné par des mesures d’austérité, que l’on peut considérer comme un moyen de contourner le problème. Toutefois, de tels arrangements intergouvernementaux ad-hoc étaient maladroits et ont suscité des protestations dû au fait que des états étrangers interféraient avec la souveraineté nationale du pays récipiendaire de l’aide. Un système mieux organisé, reposant sur un contrôle démocratique plutôt que des négociations en coulisse, serait idéal pour tout le monde : le Finlandais est représenté au Parlement européen tandis que la subsistance d’Alexandro n’est pas menacée. Cet argument en faveur du renforcement des politiques fiscales européennes est devenu un incontournable des fédéralistes. Puisque nous partageons déjà la même monnaie, rassembler et homogénéiser les politiques économiques est simplement logique. L’alternative serait de revenir à la période pré-euro, qui était pourtant loin d’être la plus stable. Comme nous l’avons vu plus haut, cela permettrait de résoudre de profonds problèmes de démocratique tout en permettant de soutenir des économies en difficulté dans la zone euro.

Du sang dans les rues d’Athènes

Qu’en est-il du sacrifice ultime ? Un fort sentiment d’appartenance et une réflexion spécialement menée dans l’objectif de dépasser le moindre doute philosophique sont indéniablement requis avant qu’un individu accepte de risquer de mourir pour sa communauté. Ce lien si fragile ne pourrait-il pas être brisé par le simple fait que des soldats se battant côte à côte ne parleraient pas la même langue ? Pas nécessairement. Après tout, les cavaliers finlandais hakkapeliitta ont combattu pour l’armée suédoise, sous commandement suédois, sur les lointains champs de bataille d’Europe centrale durant la Guerre de Trente Ans, sans que l’on entende alors parler du séparatisme finlandais du Royaume de Suède.

Le fait qu’un soldat basé à Helsinki doive lutter jusqu’à la mort dans les contrées de la Laponie peut venir de l’idée que si Rovaniemi est perdu, Helsinki en souffrirait aussi. Des réfugiés désespérés pourraient bien affluer, les industries qui contribuaient à soutenir Helsinki pourraient péricliter, et un pouvoir hostile pourrait plus facilement en profiter. Même en laissant de côté ce lien fragile et fabriqué, une interdépendance politique entre deux régions du même pays semble être une raison rationnelle d’accourir pour porter secours à une autre ville.

Une telle interdépendance n’est pas automatique, c’est plutôt un spectre. De la même manière que des tacticiens de guerre au sommet de la chaine de direction pourraient débattre sur quelle ville concéder aux ennemis, nous pourrions nous demander si Athènes ou Helsinki entretiennent vraiment une relation spéciale qui vaudrait potentiellement la peine d’être blessé. Ce qui est certain, c’est que les connections entre les pays européens sont aujourd’hui remarquablement fortes. Si une crise économique et des portemonnaies vides à Athènes ont suscité régulièrement la panique en Europe, y compris à Helsinki, il est difficile d’imaginer que des rivières de sang dans les rues de la ville passeraient inaperçues.

Par ailleurs, si un endroit, disons la ville de Lieska en Finlande orientale, fait partie d’une unité administrative partagée, elle doit être défendue « par principe », dû au fonctionnement de la territorialité westphalienne. Etant donné que l’Union européenne est déjà compétente dans de nombreux domaines, peut-être devrions nous commencer à considérer l’Union européenne dans ce contexte comme notre unité administrative commune plutôt que notre Etat. De cette manière, chaque partie de l’UE, y compris l’île grecque de Lemnos, serait défendue « par principe », mais les choix pratiques seraient faits en fonction de la situation.

Tandis que l’idée d’une interdépendance économique entre les membres de la zone euro suffisamment forte pour justifier une politique fiscale commune a été assez largement acceptée dans les cercles pro-européens, l’idée d’étendre cet argument à la sécurité militaire peut être plus délicate. Mais si l’on considère que l’intégration européenne va de l’avant, alors il devient aussi progressivement plus logique pour les généraux de traiter Athènes moins différemment de Rovaniemi.

Vos commentaires

  • Le 8 juillet à 09:37, par VUILLEMIN En réponse à : Seriez-vous prêt à mourir pour Athènes ?

    Bonjour :

    Cet excellent article me conduit à faire deux remarques ; d’ abord je suis convaincu que le principal obstacle à la construction européenne , ce sont les égoïsmes nationaux ; L’ Europe de nations n’ interdira pas les égoïsmes nationaux , bien au contraire . C’est le premier point Ensuite , aucun responsable n’ a encore tranché pour savoir si l’ Europe est un espace ou un territoire . débat majeur car on est citoyen d’ un territoire pas d’ un espace , on de bat pour défendre un territoire par pour un espace .

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