Ukraine – Russie : une guerre qui ne dit pas son nom

, par Laura Mercier

Ukraine – Russie : une guerre qui ne dit pas son nom
Katerinovka, sur la frontière entre l’Ukraine et la Russie. CC - Sergey Bystro

La réélection sans surprise de Vladimir Poutine à la présidence russe le 18 mars dernier ne suffit pas à faire oublier que ce même jour, quatre ans plus tôt, il prononçait un discours annonçant et défendant l’annexion illégale de la péninsule de Crimée, territoire ukrainien. L’Union européenne, par le biais de Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne, a ainsi rappelé sa ferme opposition à cette annexion illégale de la République autonome de la Crimée et de Sébastopol et son attachement au plein rétablissement de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, dans ses frontières internationalement reconnues. Quatre ans après cette violation du droit international par la Russie, les tensions entre cette dernière et l’Ukraine sont loin d’être apaisées, au contraire.

La guerre du gaz

Début mars, la Cour d’arbitrage de Stockholm a mis fin à plusieurs années de litige entre le groupe gazier russe Gazprom et Naftogaz Ukraine. Gazprom s’est ainsi vu condamné à payer une amende de 2,56 milliards de dollars pour solder les contentieux entre les deux firmes. Cette décision de la Cour devait permettre la reprise des livraisons de Gazprom en Ukraine, interrompues ponctuellement pendant plus de deux ans, et ce dès le 1er mars. [1] Mais Gazprom en a décidé autrement et a refusé de reprendre les livraisons, annonçant sa volonté de rompre le contrat actuel avec le gouvernement ukrainien, normalement en vigueur jusqu’en 2019. Gazprom a également annoncé avoir lancé une procédure afin de contester la décision de la Cour d’arbitrage de Stockholm. Le groupe gazier russe souhaite faire annuler partiellement cette décision.

Face à une telle éventualité, Kiev s’est immédiatement tourné vers l’Union européenne afin qu’elle se positionne rapidement en tant que médiateur et vienne en aide à l’Ukraine. Cependant, la vague de froid actuelle qui s’éternise en Europe limite les capacités des pays européens à subvenir à leurs propres besoins, ils peuvent donc difficilement envisager d’approvisionner l’Ukraine. Pour répondre à la pénurie de gaz, le gouvernement ukrainien a demandé à ses citoyens de baisser leur chauffage, les écoles et universités ont fermé leurs portes le temps que le mercure remonte, et les usines se sont vues imposées un rythme de production ralenti. Kiev a également signé en urgence un contrat de livraison avec le groupe polonais PGNiG.

La rupture du contrat par Gazprom menace non seulement l’Ukraine mais tout autant l’Union européenne : Gazprom représente le tiers de la consommation de gaz du continent européen et une partie de ce volume transite via l’Ukraine. Le gaz est pour la Russie une véritable arme politique qui lui permet d’entretenir une pression très forte et dissuasive sur l’Ukraine. Ce n’est évidemment pas la première fois que le gaz se trouve au milieu d’un conflit qui dépasse largement les enjeux énergétiques.

Kiev sur l’offensive, Washington en soutien

Les tensions relatives à l’approvisionnement en gaz ne sont qu’une petite partie des nombreux enjeux qui sont au coeur d’un conflit qui s’éternise. Quatre ans après l’escalade de tensions entre l’Ukraine et la Russie qui avait mené à l’annexion illégale de la péninsule de Crimée et à des conflits dans l’est de l’Ukraine entre soldats ukrainiens et séparatistes pro-russes, le président ukrainien, Petro Porochenko, a signé une loi autorisant le recours à la force militaire contre la Russie, afin de réintégrer les villes de Donetsk et Louhansk situées dans la région du Donbass. Cette loi vise ainsi à restaurer l’intégrité territoriale du pays. Le conflit qui dure depuis maintenant plus de quatre ans dans le Donbass (Est de l’Ukraine) a causé la mort de plus de 10 000 personnes. Même si les accords de Minsk de février 2015 étaient supposés mettre fin à ces combats, Kiev se prépare à l’offensive et s’est récemment félicité du contrat militaire de 47 millions de dollars établi avec les Etats-Unis. Cette vente de missiles antichar est un argument que Kiev compte bien mettre en avant pour dissuader et minimiser l’agression russe dans l’est de son territoire.

L’Union européenne a quant à elle renouvelé ses sanctions économiques envers la Russie jusque septembre 2018 en mettant tout de même en garde face à l’escalade de tensions. L’Allemagne et la France appellent la Russie et l’Ukraine au respect des accords de Minsk de 2015, en vain… Malgré les multiples cessez-le-feu, ces accords ont échoué à apaiser les relations entre l’Ukraine et la Russie et à favoriser une résolution pacifique du conflit qui perdure dans l’est de l’Ukraine. En 2017, 190 soldats et 85 civils auraient été tués, selon l’armée ukrainienne.

La décision des Etats-Unis d’armer l’Ukraine n’est pas à prendre à la légère. Cet armement a vocation à être utilisé par l’armée régulière ukrainienne face aux séparatistes dans l’est du pays. Kiev accuse depuis plusieurs années Moscou d’armer lourdement, mais secrètement, les séparatistes pro-russes sur son propre territoire. Armer ainsi l’Ukraine, c’est vraisemblablement fournir des armes à utiliser pour combattre la Russie. Or, depuis le début du conflit, l’Union européenne et les Etats-Unis s’employaient à favoriser une solution pacifique qui exclut de fournir des armes offensives. L’armement de l’Ukraine faisait déjà débat dans les colonnes du Taurillon en 2015. L’Union européenne, et notamment l’Allemagne et la France, dans l’objectif de parvenir à la signature des accords de Minsk, adoptaient une position conciliatrice. Mais la récente recrudescence de tensions entre la France et la Russie, notamment suite à l’empoisonnement d’un ex-agent double russe au Royaume-Uni, a poussé le gouvernement français à hausser le ton. En visite à Kiev, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, n’a pas hésité à désigner la Russie en tant que « pays agresseur » qui doit être responsable de l’organisation et du maintien du cessez-le-feu dans la zone de conflit.

La Russie elle aussi ne cesse de s’engager dans le réarmement : à la fin de l’année 2017, elle signait un programme de dix ans pour la modernisation de son arsenal nucléaire et le développement d’armes de haute précision. En autorisant le recours à la force face à la Russie et en recevant ainsi le soutien militaire des Etats-Unis, l’Ukraine semble préparer l’offensive. La Russie n’ayant aucune intention de se retirer des zones annexées et de l’Est de l’Ukraine, le pire est à prévoir dans cette guerre qui ne dit pas son nom…

Notes

[1Il est difficile aujourd’hui de connaître la réelle ampleur de ces limitations dans l’approvisionnement en gaz vers l’Ukraine.

Vos commentaires

  • Le 26 mars à 10:36, par pichard En réponse à : Ukraine – Russie : une guerre qui ne dit pas son nom

    Une bonne et loyale analyse du conflit Ukrainien, qualité rare chez les nombreux éditorialistes qui n’osent pas nommer les faits et certains méfaits de l’agresseur de crainte d’être la cible des nombreux trolls à la solde des russes.

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