Loin au large des côtes du Latium, entre Naples et Rome, l’île de Ventotene n’occupe que trois kilomètres de long sur huit cents mètres dans sa plus grande largeur. Elle compte aujourd’hui à peine plus de six cents habitants. Mais ce confetti volcanique de la mer Tyrrhénienne, qui fait partie de l’archipel des îles Pontines, porte un poids historique sans commune mesure avec sa taille : c’est ici que fut rédigé, en 1941, le texte fondateur du fédéralisme européen moderne.
Une île d’exilés
Avant d’être un berceau de l’idée européenne, Ventotene fut pendant deux millénaires une terre de relégation. Sous l’Empire romain, l’île, propriété de l’empereur, a souvent servi de lieu d’exil pour des personnalités de rang impérial tombées en disgrâce. Auguste y assigna à résidence pendant cinq ans, dans sa luxueuse villa, sa propre fille Julia l’aînée, pour avoir violé une nouvelle loi sur la morale publique.
Quelques décennies plus tard, ce fut le tour d’Agrippine l’aînée, exilée ici par l’empereur Tibère, puis d’Octavie, la femme de l’empereur Néron, en 62, ou encore de Flavie Domitille, petite-fille de l’empereur Vespasien.
Les vestiges de cette époque sont encore visibles aujourd’hui des vestiges archéologiques de cette période subsistent sur l’île, notamment le vieux port creusé dans la roche et une villa du Ier siècle. La vocation carcérale de l’île ne s’est pourtant jamais vraiment éteinte. Au XIXe siècle, Ventotene devient un centre de détention, comptant jusqu’à huit cents détenus en 1817. C’est donc une très longue tradition de confinement politique que prolonge le régime fasciste de Mussolini lorsqu’il décide, en 1939, d’y construire une colonie de relégation pour ses opposants.
Le confinement fasciste et la naissance du Manifeste de Ventotene
Dans les années 1930, alors que le fascisme resserre son emprise sur l’Italie, Ventotene devient le lieu où l’on envoie les figures de l’opposition jugées trop dangereuses pour rester libres, mais que le régime préfère isoler plutôt qu’exécuter. Une partie significative de l’élite intellectuelle antifasciste italienne s’y retrouve ainsi rassemblée. Parmi les confinés, on compte l’anarchiste Gaetano Bresci, les futurs présidents de la République italienne Sandro Pertini et Umberto Terracini et surtout Altiero Spinelli, Ernesto Rossi et Eugenio Colorni.
Coupés du monde mais disposant, paradoxalement, de temps à profusion, les trois hommes multiplient les lectures et les discussions. De cette réclusion naît une conviction partagée. Les souverainetés nationales exclusives sont elles-mêmes la cause structurelle des guerres qui ravagent le continent. Rédigé dans la clandestinité, sur des feuilles de papier à cigarettes dissimulées puis recopiées à la main, le Manifeste de Ventotene est signé en 1941 par Spinelli et Rossi, avec la contribution décisive de Colorni. Officiellement intitulé « Pour une Europe libre et unie », le texte pose les bases d’une fédération européenne dotée d’institutions communes et d’une souveraineté partagée. Ils ne plaident pas pour une simple coopération entre États mais appellent à dépasser le cadre national lui-même.
Ursula Hirschmann, figure féminine oubliée réhabilitée
Si le manifeste n’est signé que par trois hommes, son histoire ne peut s’écrire sans Ursula Hirschmann pourtant restée longtemps dans l’ombre.
Ursula Hirschmann naît à Berlin le 2 septembre 1913, dans une famille juive aisée. Son père est chirurgien, sa mère vient d’une famille de banquiers. En 1932, elle étudie l’économie à Berlin aux côtés de son frère Albert O. Hirschman, futur grand économiste, et s’engage dans la jeunesse social-démocrate contre la montée du nazisme. L’arrivée des nazis au pouvoir met vite fin à ses études.
À l’été 1933, elle quitte l’Allemagne pour des raisons politiques et rejoint son frère à Paris, où ils retrouvent Eugenio Colorni, qu’elle a connu sur les bancs de l’université de Berlin. Elle épouse Colorni, et le couple s’engage dans l’opposition clandestine au fascisme. C’est à ce titre qu’Ursula Hirschmann joue un rôle décisif, quoique longtemps minoré par l’historiographie. S’il est difficile de déterminer sa part exacte dans la rédaction du manifeste, étant donné que celui-ci n’est signé que par les trois hommes, elle est bien l’artisane de sa diffusion sur le continent. Elle parvient à faire passer le texte du manifeste sur le continent et participe activement à sa diffusion.
Colorni est assassiné par des miliciens fascistes en 1944. Plus tard, elle épouse Altiero Spinelli et continue de porter le projet fédéraliste. Elle s’engage personnellement dans la formation du Mouvement fédéraliste européen et fonde à Bruxelles l’association Femmes pour l’Europe en 1975, convaincue qu’une Europe unie ne saurait être pleinement démocratique sans intégrer l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle meurt à Rome en 1991 et repose aujourd’hui au cimetière protestant de la capitale italienne.
Un lieu toujours vivant : le séminaire de l’Institut Spinelli
L’héritage de Ventotene n’en n’est pour autant pas figé. Chaque année, l’île accueille un séminaire fédéraliste organisé en lien avec l’Institut Spinelli et la JEF Europe, qui perpétue le nom du prisonnier devenu référence de la construction européenne.
Étudiants, jeunes militants et chercheurs venus de tout le continent et du monde entier s’y retrouvent pour débattre de défense européenne, de fiscalité européenne ou de la place de l’Union face aux tensions internationales Ces rencontres ne relèvent pas de la simple commémoration. Elles entendent prolonger, dans les termes du XXIe siècle, un débat entamé il y a plus de quatre-vingts ans pour mener à bien un projet imaginé et débuté à 80 ans plus tôt.
Deux chantiers pour penser fédéralisme autrement
Longtemps présenté comme une histoire d’hommes avec un manifeste, une postérité institutionnelle, l’aventure de Ventotene se trouve aujourd’hui relue et complétée par deux initiatives menées par le Jeunes Européens Fédéralistes qui cherchent à en élargir la portée.
D’abord le Feminist Federalist Project s’attache à réexaminer l’histoire du fédéralisme européen à travers le prisme du genre, en redonnant leur juste place aux femmes, à commencer par Ursula Hirschmann, que l’histoire officielle a longtemps reléguées au rang de simples épouses ou messagères. Il pose une question qui reste d’actualité : un projet fédéral peut-il prétendre refonder le pouvoir entre les nations sans jamais interroger le pouvoir entre les sexes ?
Parce que le fédéralisme, ce n’est pas seulement un projet institutionnel. C’est répartir le pouvoir aussi dans la société. A la lumière de la théorie personnaliste du fédéralisme d’Alexandre Marc ou Proudhon, nous avons été amenés à penser le fédéralisme comme un projet de société.
Un projet de société basé sur l’égalité ou aucune forme d’oppression n’a sa place.
Le Federalist Peace Forum, de son côté, revient à l’intuition première des rédacteurs du manifeste. La guerre est la conséquence d’un monde découpé en souverainetés nationales rivales. Partager le pouvoir et mutualiser certains pouvoirs reviendrait à retirer aux États la capacité même de s’affronter. Le projet entend transposer cette logique au-delà des frontières du continent, dans la lignée du World Federalist Movement, en plaidant pour des institutions mondiales renforcées face à des défis (tensions géopolitiques, changement climatique…) qui, par nature, ignorent les frontières nationales.
Ainsi, depuis l’année dernière, des Palestiniens et Israéliens engagés sont invités sur l’île pour partager et apprendre ensemble pour trouver des solutions pour le futur. La première réunion avait déjà eu lieu à Ventotene avec 10 militants palestiniens et israéliens qui s’étaient retrouvés pour discuter de la solution fédéraliste appliquée à leur état du 7 au 12 septembre 2025. Cette discussion avait notamment abouti à la rédaction de la Déclaration de Ventotene. Ceci n’est bien sûr que le début de leur mouvement qui a pour objectif de s’ancrer en Israël et en Palestine.
Une île-manifeste
À Ventotene, l’histoire européenne semble avoir laissé une trace particulière dans la pierre. Sur cette île minuscule, où l’on venait autrefois enfermer ceux que l’on voulait soustraire au monde, quelques hommes et femmes ont au contraire imaginé une manière de le transformer. Le paradoxe est peut-être là : faire naître une idée de liberté dans un lieu conçu pour la privation de liberté.
Le Manifeste de Ventotene n’est pas seulement un texte historique. Il continue de poser une question qui demeure profondément contemporaine : comment construire la paix dans un monde organisé autour de souverainetés concurrentes ? Mais l’île permet aussi de prolonger cette interrogation. Qui participe à la construction de ce projet européen ? Qui en est exclu ? Et jusqu’où faut-il aller pour que le fédéralisme ne soit pas seulement un projet institutionnel, mais aussi un projet de démocratie, d’égalité et de paix ?
C’est précisément ce qui fait de Ventotene davantage qu’un lieu de mémoire. Les séminaires qui s’y tiennent encore aujourd’hui, les jeunes fédéralistes qui y débattent et les initiatives qui cherchent à renouveler l’héritage du Manifeste font de l’île un véritable laboratoire politique. On y revient non pas pour répéter ce qui a été écrit en 1941, mais pour se demander ce que cette intuition peut encore signifier face aux guerres, aux divisions et aux crises du XXIe siècle.
La présence de militants israéliens et palestiniens sur l’île s’inscrit dans cette volonté de faire de Ventotene un espace de dialogue plutôt qu’un simple monument au passé. Réunir des personnes directement engagées dans un conflit qui semble parfois insoluble peut sembler utopique. C’est pourtant précisément l’esprit de l’île : considérer que les frontières, les antagonismes et les rapports de force que l’on croit immuables peuvent être repensés.
Ventotene est ainsi devenue une sorte d’île-manifeste : un territoire minuscule qui rappelle que les grandes transformations politiques commencent parfois par une idée, portée par quelques personnes qui refusent de considérer l’ordre établi comme une fatalité. En 1941, Spinelli, Rossi, Colorni et Hirschmann imaginaient une Europe capable de dépasser les rivalités nationales pour construire la paix. Plus de quatre-vingts ans plus tard, leur question reste ouverte.
Peut-être est-ce finalement cela, l’héritage le plus précieux de Ventotene : non pas une réponse définitive sur ce que doit être l’Europe, mais la conviction qu’il est toujours possible et nécessaire de l’imaginer autrement.
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