Accueil > Culture & Histoire > L’Union européenne en quête d’un patriotisme

L’Union européenne en quête d’un patriotisme

, par Michaël Yan

Le patriote européen aime l’Europe, mais de quelle Europe s’agit-il ? Dans le sillage du délabrement progressif de l’Union européenne sous la flambée des crises, il est plus important que jamais de résoudre la question de l’identité européenne. Qui est ce patriote européen, et comment peut-il se construire ?

CC Flickr / Yohann Legrand

Auteurs

  • Etudiant en M1 Politiques Publiques à Sciences Po Paris

Jadis à Athènes, on pouvait discerner dans la pénombre d’une allée le philosophe Diogène de Sinope, lanterne à la main. « Je cherche un vrai homme  », aurait-il braillé à quiconque passant. Si étrange que pût être sa requête, Diogène défiait Platon, qui, sans doute un peu trop rêveur à son goût, esquissait les traits de l’Homme idéal, ou l’Homme vrai. Pour Diogène, il n’y avait que les hommes.

Aujourd’hui en Europe, le patriote européen fait beaucoup parler de lui-même. Tantôt humaniste, tantôt cosmopolite, le patriote européen célèbre son héritage européen. Il aime son continent, ses grands Hommes, son histoire, ses valeurs, ses peuples. Il se revendique transnational, transfrontalier, peut-être un peu transhumaniste aussi. Mais pour beaucoup, le patriotisme européen ne serait qu’un cheval de Troie dissimulant dans ses entrailles les plus dangereuses des pathologies politiques. Un vulgaire ersatz du patriotisme, l’amoureux de l’Europe dévergonderait l’État-nation sacrée, dépouillerait les peuples de leurs cultures et de leurs valeurs et leur imposerait des principes universalistes qui en réalité cachent un néo-colonialisme occidental. Le patriote européen ne serait-il alors qu’un songe ? N’y a-t-il que des patriotes nationaux ? À l’instar de l’Homme idéal, le patriote européen n’est-il qu’un idéal, un délire absurde du philosophe cloîtré dans sa tour d’ivoire ?

Selon ses critiques les plus virulentes, le patriote européen surgit comme une tornade qui, dans le fatras du désordre, s’approprie vulgairement quelques ornements culturels et détruit tout ce qui ne lui plaît pas. Le Diogène du XXIe siècle méprise ce bourgeois déraciné, égoïste et dont la célébration de l’Europe ressemble plus à une discrimination culturelle à la carte qu’une reconnaissance de la richesse européenne. Parce que pour le patriote européen, l’Europe c’est Victor Hugo, Miguel de Cervantes et Umberto Eco ; c’est la Tour Eiffel, le Colisée et la Porte de Brandebourg ; bref, le patriote européen, c’est un chauvinisme de l’Europe occidentale qui laisse tomber la danse folklorique magyare, l’art baltique et les chants orthodoxes byzantins. Fragile mosaïque d’héritages frivoles ou célébration de la richesse culturelle européenne ? L’Union européenne doit relever le douteux défi de s’articuler entre un nationalisme qui écraserait la richesse culturelle de l’Europe et un individualisme universaliste qui atomiserait toute forme de cohésion sociale.

L’épineuse question de la démocratie européenne

Il n’y a qu’un problème européen vraiment sérieux : c’est la démocratie. Crise migratoire, crise politique, crise économique ; la crise européenne est avant tout une crise de légitimité. La démocratie est une communauté politique dans laquelle les récepteurs des lois en sont également leurs auteurs. Pour penser la démocratie, il faut imaginer le peuple comme un tout actif et cohérent. C’est pourquoi fonder une Union européenne sous l’égide d’une nation paraît si tentant. À travers l’inculcation d’une mémoire collective, l’homogénéité ethnico-culturelle de l’État-nation permet d’engendrer une nouvelle forme d’intégration sociale. Ce sentiment d’unité nationale ouvre la voie à une véritable culture démocratique fondée sur le sentiment de devoir pour son prochain, à l’opposé d’une démocratie procédurale vide de contenu, dans laquelle l’intérêt général ne serait qu’une masse d’intérêts d’individus atomisés.

Mais l’histoire nous a clairement démontré que toute forme de nationalisme s’est réalisée au détriment des cultures minoritaires. L’exemple de la France ne pourrait être plus flagrant : le martèlement du français comme langue nationale suivi de la disparition des langues régionales. Parce que le nationalisme est essentiellement normatif, il se traduit nécessairement par une logique de coercition. S’il peut se passer de la violence, le nationalisme se réalisera par la disparition, à défaut d’un chauvinisme clochemerlesque. Fonder une Nation européenne, ce serait détruire sa richesse culturelle.

Constitution, patriote, citoyen : le petit guide de l’européen

Comment, alors, concilier l’identité européenne avec l’hétérogénéité culturelle de l’Europe ? Une solution serait de fonder un patriotisme qui ne serait non pas culturel, mais constitutionnel. Imaginé par le grand philosophe Jürgen Habermas, le patriotisme constitutionnel rassemble l’ensemble des citoyens autour de principes universels. Il permet de réaliser cet objectif en incitant les individus composant la société à se retrouver autour de principes politiques communs malgré leurs différences culturelles. La démocratie constitutionnelle s’émancipe alors de l’harmonie culturelle et c’est la pratique citoyenne qui crée le lien entre membres de la communauté politique.

En revêtant le patriotisme constitutionnel, l’Européen répond au défi de l’identité européenne, qui était d’éviter un individualisme qui atomiserait toute forme de cohésion sociale. La solution se trouve dans la distinction entre l’idée de la Constitution et la Constitution elle-même. Il ne suffit pas que les citoyens reconnaissent l’existence de la Constitution : ils doivent s’attacher à son idée même et à la procédure par laquelle se réalise la promulgation légitime des lois et de l’exercice du pouvoir. À l’inverse d’un attachement à des valeurs abstraites, le patriotisme constitutionnel vise leur application concrète. En d’autres termes, il faut savoir faire vivre la Constitution. En effet, l’épanouissement de la société civile a besoin d’une culture démocratique : outre les élections périodiques, cette culture doit intérioriser la délibération et coopération entre citoyens de divers horizons. Il faut que les citoyens débattent les contenus de la Constitution au sein d’une délibération constante. À défaut de se soumettre sans esprit critique à des droits fondamentaux paternalistes, les patriotes constitutionnels interprètent la Constitution à l’aune des contingences de la société actuelle.

Le patriote européen, un vrai patriote ?

Mais l’esprit de Diogène nous nargue. « Je cherche un vrai patriote constitutionnel ! », l’entendrait-on au large. Il nous dirait que le patriote constitutionnel court le risque de priver la démocratie de toute substance et passion en dissociant le politique du culturel. Mais la culture constitutionnelle n’est-elle pas capable de déclencher les passions ? L’indignation (en partie) partagée envers la crise migratoire ne relève-t-elle pas d’un humanisme au nom des droits de l’Homme, au nom de la dignité humaine ?

Un autre souci est que le patriotisme constitutionnel serait anhistorique et donc ne peut susciter aucune mémoire partagée. Mais au contraire, le patriotisme constitutionnel se relie à une conscience éthique vis-à-vis du passé des individus, qui est alors reporté de façon autocritique. Les guerres entre nations ne sont plus vues dans le cadre d’une revendication nationale, mais comme des épreuves auxquelles les européens ont dû faire face avant d’aboutir à une Union européenne. Par exemple, la guerre franco-prussienne ne serait plus vue à l’aune d’un irrédentisme français ou d’un pilier fondamental de la formation de l’État allemand. Au contraire, elle serait perçue avec objectivité, comme une épreuve que les européens ont dû passer avant de s’unir.

L’identité européenne ne réside pas au sein d’un héritage culturel particulier. Elle doit toujours exister dans l’altérité, et dans la négation. Après tout, la critique de la civilisation occidentale n’est-elle pas le propre de l’Europe ? Toujours dans une logique déconstructive, elle s’est toujours revendiquée révolutionnaire. Tantôt révolution copernicienne, tantôt révolution des Lumières, la culture européenne, c’est surtout l’autocritique. C’est pourquoi le patriote européen ne doit pas avoir peur de rejeter le nationalisme, progéniture de l’Europe occidentale. L’amour pour l’Europe n’est pas un nationalisme ; c’est un post-nationalisme, c’est un constitutionnalisme.

Partagez cet article

  • Facebook icon
  • Twitter icon
  • +1 icon
  • URL courte :

Vos commentaires

  • Le 20 novembre à 15:51, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : L’Union européenne en quête d’un patriotisme

    Quand on parle d’ « identité européenne », certains se bouchent le nez et les oreilles, d’autres crient à l’escroquerie ( un nationalisme chasse l’autre)...Et si, tout simplement, on admettait que l’identité ne se construit pas seulement, comme nos manuels d’histoire l’ont toujours fait, à la solde d’historiens nationalistes, à partir de nos différences, bien réelles, bien ancrées dans l’espace et le temps, mais aussi à partir de nos ressemblances acquises au fil du temps par nos échanges sanguins, les conquêtes militaires, les apports alimentaires, linguistiques...? Si, demain, dans nos écoles, toutes inscrites dans un périmètre national, on enseignait aussi ce que la Grande-Bretagne doit à la France, la Suède doit à la Wallonie sidérurgique elle-même fécondée par le Lancashire de COCKERILL, la France à la tapisserie flamande, l’architecture balte et polonaise aux Italiens, la sécurité sociale de notre vieille Europe à Bismarck, le cognac et l’armagnac aux Irlandais...?

  • Le 21 novembre à 14:39, par Eugène En réponse à : L’Union européenne en quête d’un patriotisme

    Identité européenne, patriotisme européen... Je ne comprends pas. Je ne suis pas fondamentalement opposé à une Europe économique, et je suis plutôt favorable au rapprochement entre les états européens... Mais pourquoi cela doit-il obligatoirement passer par la création d’une identité ou d’un patriotisme ? Pour qu’il y ait patriotisme, il faut qu’il y ait patrie. Historiquement, la patrie est lié à l’héritage (étymologie : « pater », soit le père). De quel héritage parlons-nous, dans le cas de l’Europe ? Vous évoquez les nationalismes comme des constructions ayant nié les diversités régionales ; à votre tour, vous invitez à réinventer l’histoire pour faire comme si elle n’avait qu’un seul but : l’union de l’Europe, projet qui en réalité est très récent (et ne venez pas me citer Charlemagne, les empereurs du Saint-Empire ou les humanistes du XVIe siècle comme précurseurs de l’Europe : le monde unifié qu’il rêvaient n’avait rien à voir avec l’unité européenne). Quant à votre patriotisme institutionnel, fondé sur de grandes valeurs, pourquoi devrait-il être lié à l’Europe ? Est-ce que nos valeurs, à portée universelle, ne sont pas partagées par tous les pays occidentaux ? Nous avons déjà une patrie, la France : cela ne signifie pas que l’on méprise les autres, mais je ne comprends pas la nécessité d’en créer une deuxième au dessus de la première. Non je ne comprends décidément pas cette obsession européenne.

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom