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L’Union européenne et la Grèce : l’appel du changement

, par Florian Brunner

Alors que l’Allemagne, perdue dans des estimations comptables, n’arrive pas à porter un projet politique, la France doit se montrer plus audacieuse et s’imposer dans le jeu européen. Il est nécessaire aujourd’hui de redynamiser la démocratie européenne et de redonner du sens à la consultation par référendum. Alexis Tsipras se retrouve lui face à l’Histoire et son propre projet politique déterminera la portée de son mandat. Que ce soit l’Union européenne ou l’Etat grec, ces deux organisations politiques et juridiques doivent répondre à l’appel du changement.

Alexis Tsipras est venu défendre sa cause à plusieurs reprises devant le Parlement européen. - Martin Schulz

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La Realpolitik d’Angela Merkel, une politique froide et autocentrée

François Hollande dans son intervention du 14 juillet dernier est revenu sur les principaux points de sa stratégie, ayant pour objectif de garder la Grèce dans la zone euro. L’action finale du président français a été salutaire pour l’avenir de l’Union européenne. Paris a eu un rôle déterminant pour parvenir à un accord. Le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel a lui-même affirmé qu’il est « bon pour l’Allemagne » que la France joue à nouveau « un rôle moteur » en Europe. Cette analyse cerne un enjeu important pour l’Europe : le maintien d’un tandem solide et équilibré entre la France et l’Allemagne.

En effet, l’Allemagne cristallise de nombreuses colères. A force de se poser en modèle incontestable, l’Allemagne a fini par devenir une puissance pesante et controversée. La chancelière allemande, Angela Merkel malgré son bilan économique est une figure européenne qui s’essouffle. Le récent incident où la chancelière a fait pleurer une jeune palestinienne en est un exemple. Trop de froideur, trop de chiffres, trop d’autosatisfaction, sans compassion, sans élan solidaire. L’action politique est une action humaine, visant à servir les citoyens et si possible à les rassembler dans une dynamique commune. Angela Merkel est devenue l’incarnation d’une manière de faire de la politique, basée sur des résultats chiffrés à court terme, sans aucune vision à long terme, sans aucun projet politique de développement. Si Angela Merkel remplit à merveille le rôle de boutiquaire, à l’image d’une Margaret Thatcher, elle n’est animée par aucune clairvoyance politique, notamment pour l’Europe. Être en bonne position dans les sondages en Allemagne, voilà ce qui semble être la seule volonté de la chancelière allemande. La course à la popularité nationale étouffe tout élan européen plus étendu. Il manque à l’Europe, une figure qui comprenne les aspirations des peuples.

Pour une France audacieuse dans la réforme de l’Eurozone

Certes Alexis Tsipras représente un courant d’extrême gauche, certes ses rapprochements avec Poutine sont plus intrigants que convaincants, certes ses alliances au sein du Parlement grec sont singulières, mais il incarne (du moins dans l’immédiat) cette volonté du peuple grec d’être écouté et respecté, et pas perpétuellement rabaissé dans des considérations économiques fumeuses. L’Allemagne s’est posée en élève modèle de l’Europe, faisant de la Grèce le mauvais élève, le cancre qui doit constamment corriger ses positions. La fracture dans ce contexte était inévitable. Les institutions européennes ne sont pas assez abouties pour permettre un arbitrage efficace.

Reste la France comme force de rassemblement. Une France qui rencontre des problèmes pour se réformer, mais qui doit encore jouer un rôle essentiel. La politique européenne de la France doit gagner en audace et en impact.

“Beaucoup s’écrient. Faisons l’Europe ! Mais quelle Europe ? C’est là le débat. En effet, les commodités établies, les renoncements consentis, les arrière-pensées tenaces, ne s’effacent pas aisément. Suivant nous, Français, il s’agit que l’Europe se fasse pour être européenne. Une Europe européenne signifie qu’elle existe par elle-même et pour elle-même, autrement dit qu’au milieu du monde elle ait sa propre politique.”

Charles De Gaulle, Conférence de presse du 23 juillet 1964

François Hollande a pris la plume pour publier une tribune le 19 juillet dernier, au titre éloquent : « Ce qui nous menace, ce n’est pas l’excès d’Europe, mais son insuffisance ». L’occasion pour François Hollande de saluer l’action déterminante de Jacques Delors, et de décliner trois axes : une Europe citoyenne, une Europe – puissance et une Europe érigée autour du couple franco-allemand. En conclusion, des propositions sont formulées : un gouvernement de la zone euro, un budget spécifique ainsi qu’un Parlement afin d’assurer le contrôle démocratique. Le président français affirme encore que la France se place à l’avant-garde d’une organisation renforcée. François Hollande, l’Européen, voilà qui donne du sens à l’action de la France. Le constat est clair : il faut plus d’Europe et il faut avancer dans la construction institutionnelle de l’Union. L’urgence de relancer un projet européen est constatée. Enfin. La France n’a plus été assez présente dans le débat européen, la faute évidemment à des réformes qui se font attendre mais aussi à des stratèges incapables de concevoir une politique d’influence porteuse. L’Europe attend une France solide et courageuse, apportant des propositions concrètes et structurées. François Hollande a souligné à juste titre la nécessité d’instaurer une véritable gouvernance de la zone euro.

Dans le contexte actuel, l’encadrement de la zone euro reste inabouti. Si la réunion mensuelle de l’Eurogroupe (19 ministres des finances de la zone euro) remplit déjà un rôle de Conseil des ministres, de façon même renforcée, car son président dispose d’un mandat de deux ans et demi, d’autres aspects sont à approfondir. Il serait par exemple souhaitable que le mandat du président de l’Eurogroupe soit exclusif de tout autre, ce qui n’est pas le cas actuellement. Le secrétariat pourrait être assuré par des fonctionnaires du Conseil de l’Union européenne, affectés en permanence à cette tâche. Le contrôle démocratique pourrait être assuré par la désignation d’eurodéputés élus dans les pays disposant de la monnaie unique, aux fonctions supplémentaires non rémunérées de délégués à une Assemblée de l’Eurozone qui reste à réaliser.

Dans un premier temps, les travaux en plénière seraient préparés par une commission parlementaire de l’Eurozone, où siégeraient une quarantaine de ces députés originaires des différentes familles politiques. Le plus complexe restant la création d’une Haute Autorité de la zone euro aux compétences comparables, dans son domaine, à celles de la Commission européenne mais disposant d’une équipe guère plus nombreuse que celle d’une agence de lieu. Soumis à un président exécutif, les fonctionnaires y seraient détachés de la Direction Générale de l’Economie et des Finances de la Commission européenne.

La mobilisation démocratique en Europe par la voie référendaire

Le référendum d’Alexis Tsipras a été un coup politique qui finalement pour la Grèce, n’a apporté aucun résultat probant, mais qui a en revanche généré un nouveau débat sur la démocratie européenne. C’est bien parce que la démocratie européenne est fragile, avec des taux d’abstention records aux élections européennes et un manque de figures fortes, qu’Alexis Tsipras et d’autres initient ce type d’opérations politiques. Depuis le référendum européen raté de 2005, portant sur le projet de Constitution européenne, l’Union européenne a peur de consulter. Pire, le projet qui été remis en question par ce référendum est quand même passé par d’autres moyens, créant un trouble dans l’opinion publique européenne. Quelle triste conclusion, quand on sait que la construction européenne a toujours été portée de référendum en référendum, dont il faut aussi respecter les conclusions. Alors oui, quand on fait un référendum, les citoyens peuvent refuser ce qui est proposé, c’est un risque possible, c’est un risque à assumer jusqu’au bout et par la suite. Ce risque que l’Union européenne juge à tort trop lourd. Ce malaise face au référendum est aussi dû au fait que l’émotion l’emporte de plus en plus souvent sur l’analyse claire des enjeux posés lors de la consultation. Ca a été aussi la limite du référendum de 2005.

La question du référendum de Tsipras a été trop générale, sur une période très courte où les citoyens grecs n’ont sans doute pas votés par rapport à des questions purement financières, mais par rapport à une aspiration plus abstraite. Si cela est salutaire à certaines périodes, il est évident que le référendum doit surtout servir à faire avancer un projet. Les citoyens, lors de ce type de consultation doivent pouvoir s’inscrire dans une démarche de construction concrète. Comment alors organiser une consultation amenant les citoyens à s’exprimer par rapport aux différents aspects d’un objectif, et que par rapport à ces aspects ?

En Suisse, exemple démocratique par excellence dans un contexte de diversité culturelle et linguistique, des référendums à plusieurs questions sont effectués. Un comité européen, constitué sous l’impulsion des responsables politiques européens, pourrait réfléchir au contenu de ces questions, dans la perspective d’une échéance déterminée. L’enjeu étant de trouver des axes concrets pouvant être soumis à l’ensemble des peuples européens. Et pourquoi pas, ne pas prévoir quelques questions propres par pays, portant sur des projets concernant certaines nations et l’Union européenne ? Cette approche permettrait de se dégager de l’aspect émotionnel et amènerait les citoyens à s’interroger sur le fond des questions posées, à exercer leurs droits démocratiques dans un esprit constructif et pousserait les différents partis nationaux à se positionner en fonction de chaque question, et pas en fonction d’un grand ensemble confus. Un retour du référendum dans un format repensé est une nécessité. La mobilisation démocratique de l’Europe, dans la construction de son unification, est un enjeu crucial pour renouveler le projet européen et le pérenniser.

Alexis Tsipras, un jeune Premier ministre face à l’Histoire

Alexis Tsipras a voulu s’appuyer sur une consultation populaire forte, pour s’affirmer dans les négociations avec les créanciers. Le référendum du 5 juillet 2015, a sans nul doute popularisé la situation de la Grèce, mis au cœur de l’actualité ce pays en forte difficulté et animé de nombreux débats. La construction européenne a encore une fois été analysée et réétudiée. Mais au final, Alexis Tsipras s’est retrouvé dans une situation encore plus complexe, car ce référendum accentuait ses responsabilités devant les citoyens grecs et prenait de cours des partenaires européens déroutés, qui avaient des attentes claires. Si bien qu’au lieu d’accroître sa légitimité, il a vu surtout croître les attentes et les espoirs envers sa personne.

La menace d’un « Grexit », c’est-à-dire d’une sortie de la Grèce de la zone euro n’a cessé de grandir. En effet, Alexis Tsipras est un jeune responsable politique européen, qui n’est en fonction que depuis le 26 janvier 2015. Si la jeunesse apporte une certaine fraîcheur à une démarche politique, une dynamique intéressante, elle ne peut occulter les preuves qui n’ont pas été encore faites. Alexis Tsipras, qui use de la voie référendaire, à la tête d’un petit pays épuisé, manie avec adresse de savoureux exercices de communication, ouvrant des débats intéressants, contribuant à créer une opinion politique européenne. Mais il reste piégé dans un contexte complexe, où les géants économiques manifestent leur impatience, où les structures économiques émettent des analyses très précises. Dans un contexte où il peine à prendre la main. Les rêves révolutionnaires sont rattrapés par les réalités.

Avec son action référendaire, Alexis Tsipras n’a pas pu obtenir de « meilleur accord », ce qui était l’objectif initial affiché. Au contraire, il a qualifié l’accord final d’échec, prétendant l’avoir signé pour éviter le « désastre ». Le « non » du référendum l’a conduit à devoir se concentrer sur le maintien de son pays dans la zone euro, devant ainsi oublier tous ses autres objectifs comme la restructuration de la dette grecque. En outre, les aides à la Grèce sont désormais conditionnées à la politique conduite par le gouvernement grec. Si bien que malgré son soutien populaire et sa qualité d’interlocuteur légitime, on peut se demander si ce n’est pas l’Union européenne qui fait la politique grecque, faisant de Tsipras un figurant.

Cette politique est loin de celle d’une gauche radicale et antilibérale. Alexis Tsipras a-t-il une politique ? Un véritable projet pour son peuple ? N’est-il que dans un exercice de communication constant ? Ou est-il en réalité paralysé par l’aile gauche de son mouvement ? Alexis Tsipras serait-il plus au centre qu’à gauche ?

Le lundi 20 juillet, la Grèce versait plus de 6 milliards d’euros au FMI et à la BCE, profitant du déblocage d’un prêt d’urgence de 7,16 milliards d’euros décidé par l’Eurogroupe. Athènes sortait ainsi du défaut de paiement. Le Premier ministre grec a fait passer en juillet au Parlement, deux paquets de réformes, qui étaient un préalable posé par les Européens et le Fond Monétaire International (FMI) à la négociation des modalités d’un troisième plan d’aide à la Grèce, évalué entre 82 et 86 milliards d’euros sur trois ans, dont le principe a été posé le 13 juillet dernier à Bruxelles. La Grèce a les caisses vides et doit rembourser 3,19 milliards d’euros à la Banque Centrale européenne (BCE) le 20 août, avant 1,5 milliards au FMI en septembre.

Alexis Tsipras a clairement choisi ses objectifs : éviter une sortie fatale de l’euro et sauver la perspective d’un nouveau plan d’aide vital, en faisant passer les réformes demandées pour permettre à la Grèce de survivre économiquement. Dans les sondages actuels, les grecs soutiennent largement les choix de leur Premier ministre. Cette volonté de Tsipras suscite bien évidemment des contestations dans son propre camp et favorise l’affirmation d’une fronde. Un tournant politique sera nécessaire pour permettre à Tispras d’agir dans la durée. La rupture avec les dissidents semble être la seule option salutaire. Des législatives anticipées seraient intéressantes pour Tsipras en lui permettant de faire une purge et de lui donner un nouvel élan. Alexis Tsipras s’est affirmé comme un homme d’Etat européen et s’est imposé comme le leader de cette Grèce malade, à l’économie agonisante, de cette Grèce aspirant à un renouveau. Le Premier ministre grec a désormais toutes les cartes en main pour trancher, renforcer ses soutiens et trouver les clés concrètes d’un véritable renouveau.

Au-delà des questions vagues posées lors de consultations hâtives, au-delà de cette aspiration au changement légitime exprimée, comment traduire en actes la résurrection grecque ? Pour l’instant aucun responsable grec ou étranger n’est capable de répondre à cette question avec aplomb. L’accord du 13 juillet 2015 ne permet aucune certitude. Personne n’ose prétendre qu’il permettra à la Grèce de renouer avec la croissance. L’enchainement de nouveaux prêts pour faire face aux nouveaux remboursements ne représente en rien une solution convaincante. Alexis Tsipras au lieu de jongler avec des institutions qui le dépassent, devra tracer sa voie. Il devra avec ses alliés, entamer une évolution saine pour réformer son pays et lui permettre de redynamiser son économie. Autrement, Alexis Tsipras passera pour une originalité politique qui se sera illustrée dans un contexte bien agité.

Enfin, il reste un chantier essentiel pour la Grèce, celui de la souveraineté nationale : entre des tentatives de rébellion face à l’Union européenne, des accommodements des fois opaques avec la Russie, des réformes finalement imposées, on observe une Grèce errer, incapable d’affirmer un cap déterminé. La Grèce indépendante et souveraine doit pouvoir avancer avec dignité, et dans cet objectif, Alexis Tsipras doit retravailler sa politique étrangère, de manière à la rendre cohérente et efficace. Les effets de théâtre n’ont d’efficacité que combinés à une logique de réseaux, favorisant l’anticipation et la construction réfléchie d’une stratégie réaliste et opérante. La Grèce doit cesser sa fuite en avant, pour retrouver un véritable élan.

Voir en ligne : Photo : CC

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